Oraison (commentaire)

Nous savons par de nombreux témoignages que les chrétiens cathares, nos pères dans la foi, priaient à plusieurs reprises, de nuit et de jour. Il s’agissait là d’une tradition typiquement médiévale qui entendait observer à la lettre la prescription évangélique de « prier sans cesse sans se décourager » (Luc 18 : 1).

En effet, à l’époque médiévale, les religieux avaient pour seul office ou profession la prière, et c’est à cette époque que le catholicisme a fixé ce qu’il appelle la « liturgie des heures ». Cette « liturgie des heures » consistait, et consiste d’ailleurs toujours, à célébrer des offices à heure fixe en fonction du soleil : Vigiles (minuit), Laudes (aurore), Prime, (première heure du jour, 6h), Tierce (troisième heure du jour, 9h), Sexte (sixième heure du jour, midi), None (neuvième heure du jour, 15h), Vêpres (à la tombé du jour, 18h) et Complies (avant de se coucher, 20h), soit sept offices dans la journée en sus de la messe. Mais au IIe siècle, il n’en était pas du tout ainsi. La Didachè enseigne en effet, à la suite du « Notre Père », « Vous prierez ainsi trois fois par jour ». Par conséquent, au tout début du christianisme les prières se limitaient à trois « Notre Père » dans la journée.

Les cathares médiévaux avaient eux aussi des heures de prières, mais les indications sont diverses et variées.

Landulphe l’Ancien indique, sans autre précision, qu’« ils s’astreignent de nuit et de jour à la prière ». Information que Robert de Torigny confirme en précisant qu’ils prient sept fois le jour et sept fois la nuit. Mais cette précision ne coïncide pas avec ce que rapporte Euthyme Zigabène et Cosmas le Prêtre. Le premier indique sept prières de jour et cinq prières de nuit, et le second indique quatre prières de jour et quatre prières de nuit. Par ailleurs, un croyant rapporte à l’Inquisition que Bélibaste, un chrétien cathare, « se levait six fois dans la nuit pour pour dire ses heures »1Mais c’est Anselmo d’Alessandria qui donne l’information la plus complète. Il donne la description de l’Oraison des cathares en indiquant que « c’est ainsi qu’ils prient quinze fois entre le jour et la nuit »2Enfin, Héribert mentionne que les « hérétiques » faisaient cent génuflexions par jour. Cette indication est à mettre en relation avec la liturgie de l’Oraison qui comprenait des agenouillements ou plutôt des prosternations, comme l’atteste la déposition de Pierre Maury3, notamment quand Bélibaste prononçait l’« Adoremus ». Or, dans la liturgie de l’Oraison rapportée par Anselmo d’Alessandria celle-ci comprend trois séries de trois « Adoremus ». Il faut donc en conclure qu’il y avait en tout neuf prosternations par prière, chiffre qu’il nous faut encore multiplier par les quinze temps de prières quotidiennes, soit un chiffre théorique de cent trente-cinq prosternations. L’information d’Héribert est parfaitement fondée. Il l’a juste arrondie, à moins que le nombre de prières ait été de son temps plus proche de celui de Cosmas le Prêtre que de celui d’Anselmo d’Alessandria.

Bien que les témoignages soient sensiblement divergents – ils proviennent d’époques, de territoires et d’origines variés – ils sont suffisamment convergents pour nous confirmer que les cathares médiévaux avaient des heures de prière. Ces « heures » consistaient seulement en une « Oraison », c’est-à-dire un certain nombre de « Notre Père » associé à une liturgie et accompagné de prosternations, comme l’atteste le rituel de Lyon : « que les chrétiens fassent une double avec prosternations (veniae) ».

Cette Oraison était dite d’ailleurs « simple » ou « double » en fonction du nombre de série de sept « Notre Père » : une série pour l’Oraison simple et deux séries pour l’Oraison double4Remarquons aussi que la série de sept « Notre Père » est appelée « sizaine » dans le rituel cathare de Lyon, parce que le septième « Notre Père » de la série était dit seulement par l’officiant.

Si l’on en croit Anselmo d’Alessandria l’usage cathare se distinguait foncièrement de l’usage catholique par le nombre des heures de prières – à peu près le double – et par la nature des prières. Ce n’était pas des « offices », mais des « oraisons ». Mais si les cathares avaient deux fois plus de temps de prières que les catholiques, leurs oraisons étaient incomparablement plus courtes que les offices des catholiques. En effet, si l’on en croit le descriptif de l’Oraison cathare donné par Anselmo d’Alessandria, et l’estimation de Pierre Maury qui disait que le temps de prière correspondait au temps qu’il fallait pour parcourir un quart de lieue1il s’agirait dans les deux cas d’une quinzaine de minutes tout au plus. Nous sommes loin des offices catholiques qui pouvaient durer parfois de deux à trois heures pour un seul d’entre eux. Ceci dit, si nous multiplions les quinze temps de prières quotidiennes par quinze minutes, nous obtenons quand même un temps théorique de près de quatre heures.

Maintenant, si nous analysons les quelques éléments que nous avons rapidement évoqués, nous pouvons observer que de la Didachè, datée du début du IIe siècle, aux indications données par Cosmas le Prêtre à la fin du Xe siècle, le nombre de prières quotidiennes est passé de trois à huit pour en arriver finalement à quinze au milieu du XIIIe siècle d’après Anselmo d’Alessandria. Une inflation qui rivalisait probablement avec la « liturgie des heures » catholique. Un chrétien » ou une chrétienne cathare ne pouvait pas prier moins que les autres …

Ensuite, en ce qui concerne le nombre des prières nocturnes, il ne faut pas s’en étonner outre mesure. Si on se replace dans le contexte médiéval, on se couchait au même moment que le soleil et on se levait aussi avec lui. De fait, les nuits étaient bien plus longues en hiver qu’en été. Près de 12 heures au solstice d’hiver et près de 8 heures au solstice d’été. Autrement dit, on était contraint de dormir beaucoup, et beaucoup plus que de nos jours, et on ne pouvait pas dormir d’une seule traite aussi longtemps. Aussi, la prière de Vigiles de la « liturgie des heures », qui n’était pas suivie seulement par les moines, mais par tous les fidèles, permettait justement une interruption utile à cette longue nuit. L’usage était bien fixé à l’époque médiévale. On désignait le temps de sommeil avant Vigiles comme le « premier somme », et le temps de sommeil après Vigiles comme le « second somme », et personne ne s’en trouvait mal. Les bons catholiques, comme les moines, allaient prier à l’église trois fois dans la nuit pour Complies, Vigiles et Laudes. Ce qui est aujourd’hui impensable. Les cathares n’en faisaient guère plus, même s’ils avaient deux fois plus de temps de prières durant la nuit, parce qu’ils s’évitaient le déplacement à l’église et que leur temps de prières était bien plus bref. Quant à la journée, les maisons cathares, qui étaient à la fois des lieux de vie communautaire et des ateliers de travail, permettaient de suivre le rythme des temps de prières sans difficulté. En revanche, les heures de prières n’étaient pas toujours évidentes à respecter pour les chrétiens quand, par exemple, ils partaient en tournée, ou du temps de la persécution, quand ils étaient obligés de se déplacer la nuit et de travailler à la sauvette le jour. C’est certainement pourquoi, le rituel de l’Appareillement contient cette confession « nous prévariquons nos heures », autrement dit nous ne les suivons pas toujours. 

Par ailleurs, si l’on en croit cette sentence du rituel de Lyon – « La mission de tenir double et de dire l’oraison ne doit pas être confiée à un homme séculier » – Il semble que l’Oraison était réservée aux seuls chrétiens ou chrétiennes cathares. Mais si nous observons bien, il n’est nullement question d’un croyant ou même d’un chrétien, mais d’« un homme séculier », c’est-à-dire d’un homme qui vit selon le siècle, qui ne suit pas une règle religieuse et en l’occurrence « la règle de justice et de vérité » de l’Église cathare. Ensuite, cette phrase laisse entendre qu’il pourrait y avoir une exception pour l’Oraison simple, mais il est hasardeux d’en déduire davantage pour l’instant. Ce qui est certain en revanche, c’est que selon les deux rituels cathares de Lyon et de Florence, la « tradition de l’Oraison », c’est-à-dire la transmission de l’Oraison, précédait la réception de la Consolation et que cela concernait des « croyants ». Les deux rituels s’accordent également sur le fait que la « tradition de l’Oraison » pouvait différer dans le temps avec la réception de la Consolation. Autrement dit, un croyant pouvait prier au même titre qu’un chrétien ou une chrétienne, mais à condition qu’il soit « en abstinence », c’est-à-dire abstinence sexuelle (chasteté) et alimentaire (pas d’alimentation carnée). Autrement dit qu’il suive « la règle de justice et de vérité » de l’Eglise cathare. Même s’il y a tout lieu de penser que la « tradition de l’Oraison » était transmise aux croyants qui avaient commencé leur année probatoire en vue de la réception de la Consolation, il n’empêche que tout ce que l’on demandait c’était d’être « en abstinence » pour s’associer à l’Oraison des chrétiens et des chrétiennes cathares. On peut également supposer que les croyants étaient seulement autorisé à s’associer à une seule série de « Notre Père » de l’Oraison, autrement dit « à tenir simple ».

Voilà pour l’histoire, mais que devons-nous en retenir pour un catharisme d’aujourd’hui ?

Tout d’abord, ce qui nous semble digne d’être retenu, ce n’est pas l’usage de l’Oraison tel qu’il l’était chez les Cathares à leur apogée, mais la faculté de s’adapter à son temps, à son époque. N’en doutons pas, en christianisme, rien n’est figé : « Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit » (Jean 3 : 8). C’est pourquoi sans doute, théologiens et historiens ont toutes les peines du monde à identifier l’origine et la filiation des Cathares. Leur Église, héritée de celle de Marcion, n’a jamais cessé en fait d’évoluer.

Être chrétien, c’est toujours être en tension avec des opposés, des contradictions. Le chrétien est toujours en état d’équilibre fragile, un rien peut le faire chuter d’un excès à un autre. Or, pour rester dans la lignée de la prière cathare, il ne faut ni un conservatisme outrancier, ni un modernisme dévastateur. Il faut juste une adaptation à la vie et à la société de notre temps, tout en maintenant le fil de la tradition ecclésiale cathare.

Or, aujourd’hui, ce n’est plus le soleil qui règle l’activité quotidienne de la société, mais les horaires de travail et de vie qui ne sont plus du tout celle de la liturgie des heures de l’époque médiévale. Il faut donc repenser les temps de prières en fonction du rythme de vie actuel. D’autant plus que l’état de chrétien, en catharisme, n’est absolument pas comparable à l’état de moine. Un chrétien cathare ne vit pas reclus, c’est-à-dire en communauté de vie coupée et déconnectée de la vie profane et entièrement consacré à la prière. Il doit au contraire vivre et travailler comme les autres hommes. Il doit aussi participer à la vie de sa société et de son siècle, en vivant comme les autres et avec les autres. Il n’est absolument pas dispensé de travail au profit d’une vie contemplative et de prière, et il ne tire pas d’autre rémunération que celle de son travail. Il n’est pas payé pour son ministère, c’est lui-même qui finance son ministère. Il ne peut y avoir commerce de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint est reçu gratuitement et doit donc être donné gratuitement.

Il est donc impératif de conjuguer le temps de prière aux horaires de vie et de travail. Par conséquent, il nous apparaît nécessaire de consacrer un temps de prière au lever et au coucher, et un autre temps de prière en début d’après-midi avant de reprendre le travail. Trois temps de prières qui s’ajoute à la bénédiction du pain pendant les repas. Soit six temps de prières en temps normal et quatre en temps de carême (en temps de carême le pain est consommé une seule fois dans la journée). Mais que cette froide comptabilisation ne nous égare pas sur la véritable nature de la prière ! Elle est un moment de grâce spirituelle et de communion fraternelle. La prière n’est pas vraiment des demandes réitérées à Dieu, elle est un temps de recueillement en Sa Présence qui est manifestée par la communauté rassemblée.

Enfin, en ce qui concerne la question de savoir qui peut s’associer à l’Oraison. Nous pensons, comme le stipulent les rituels cathares de Lyon et de Florence, qu’il suffit « de garder cette sainte oraison […] avec chasteté et avec vérité, et avec toutes les autres bonnes vertus que Dieu voudra vous donner ». Car Il s’agit bien d’avoir la volonté de suivre la « règle de justice et de vérité » en fonction de la grâce que Dieu accorde.

Nous pensons donc, que tout croyant suffisamment avancé dans la foi, mais qui ne peut se faire chrétien en raison de ses obligations familiales ou autre, peut-être admis à s’associer à l’Oraison simple, s’il s’engage à suivre la voie « de justice et de vérité » dans le contexte de sa vie et avec la grâce que Dieu voudra bien lui accorder. C’est donc en toute conscience que chacun doit « s’examiner lui-même » (cfI Corinthiens 11 : 28). L’Église cathare n’est ni juge ni garante de l’engagement et de la conduite d’autrui.

Pour finir, nous avons reconstitué le rite de l’Oraison en croisant tous les témoignages. Par déduction, nous avons précisé la gestuelle et la polyphonie de la prière. Mais nous avons complètement renouvelé le texte de la liturgie. Nous n’avons pas repris le texte des cathares médiévaux trop daté. 

Il nous faut préciser aussi que l’adoration En esprit et en vérité doit-être marquée par une prosternation profonde et appuyée. Le mouvement commence par un agenouillement, suivi de la mise au sol, devant soi, des deux mains croisées à plat l’une sur l’autre, puis de l’inclinaison du corps jusqu’à ce que la tête touche les mains. Après un petit temps d’arrêt, le baiser des mains donne le signal du relèvement.

Cette prosternation est le moment fort de l’oraison parce que c’est « en esprit et en vérité » (Jean 4 : 24) que nous nous trouvons en la présence spirituelle du Père, du Fils et du Saint Esprit en ceux qui sont assemblés, précisément, en cette prière : « car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18 : 20).

LIRE LE RITE

ANNEXE

Annexe  I : « L’Ancien […] commence à prier en disant : « Bénissez-nous, pardonnez-nous » et tous les autres répondent : « Que le Père, le Fils et l’Esprit-Saint nouspardonnent et nous délivrent de tous nos péchés ». Après, l’Ancien dit trois fois : « Adorons le Père, le Fils et l’Esprit-Saint ». Le premier à haute voix, le second silencieusement, le troisième à haute voix, et tous les Cathares répondent : « Il est digne et juste ». Alors, tous disent treize « Notre Père », et quand le quatorzième « Notre Père » est fini, l’Ancien dit : « Adorons, le Père, le Fils et l’Esprit-Saint », de la même manière que précédemment, et tous les autres répondent « Il est digne et juste ». Après, tous disent un « Notre Père », et quand c’est fini, l’Ancien dit encore trois « Notre-Père » et trois « Adorons le Père, le Fils et l’Esprit-Saint », et les autres répondent comme précédemment. Ensuite, l’Ancien dit : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit toujours avec nous tous », et tous répondent : « Amen ». Ensuite l’Ancien dit « Bénissez-nous, pardonnez-nous », et les autres lui répondent : « Que le Père, le Fils et l’Esprit-Saint etc. », comme précédemment. C’est ainsi qu’ils prient quinze fois entre le jour et la nuit ».
Traduction de l’auteur. Antoine Dondaine, 
La hiérarchie cathare en Italie. II. Le Tractatus de hereticis d’Anselme d’Alexandrie O. P., Archivum Fratrum Praedicatorum, 20 (1950), pp. 308-324.

Annexe II : « Je l’ai vu prier de deux manières. D’une manière ordinaire, […] il faisait un tour, en se déplaçant en cercle et en levant les yeux au ciel. Et il inclinait alors la tête trois fois, et à la fin de cette prière il s’agenouillait et mettait la paume de ses mains sur le sol, puis il inclinait la tête jusqu’au sol, et mettait presque la bouche au sol. […] Et c’était là une manière commune de prier. Mais je l’ai vu prier jusqu’à dix fois d’une seconde manière, spéciale. […] Il mettait un banc ou un oreiller, ou quelque chose de semblable, puis s’agenouillait fortement sur le sol, et mettait les mains sur ce banc en inclinant la tête vers le bas. Et il faisait de semblables génuflexions en grand nombre, et jusqu’à ce qu’il soit fatigué. Il le faisait parfois autant de temps qu’on met pour marcher un quart de lieue. Et quand il plantait ainsi les genoux à terre et mettait les mains sur le banc, il disait : « Adoremus Patrem ». Quand il devait faire une prière de ce genre, il se mettait en tunique. Il le faisait quand il voulait se mettre au lit, et non pas ailleurs, à ce que je vis ». Jean Duvernoy, Le registre d’inquisition de Jacques Fournier, Bibliothèque des introuvables, Paris, 2006, tome III, p. 979.

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1   Jean Duvernoy, Le Registre de Jacques Fournier, tome II, p. 37. 

2   Voir annexe I. 

3   Voir annexe II. 

4   « Et s’ils trouvent un homme avec qui il leur faille parler pendant qu’ils prient Dieu, s’ils ont dit huit oraisons, elles peuvent être prise pour simples et s’ils ont dit seize oraisons, elles peuvent être prise pour doubles » (Rituel de Lyon). Selon les indications données par Anselme d’Alexandrie, l’Oraison double est close par un Pater collectif et par trois Pater de l’Ancien, et nous pensons qu’il en était de même pour l’Oraison simple. Ces quatre Pater supplémentaires expliquent sans doute la raison pour laquelle huit ou seize pater étaient requis pour considérer comme valide une Oraison simple ou double, en cas d’interruption inopinée. Autrement dit, pour faire simple, il importait que les séries de sept Pater soient complètes pour que soit validée une Oraison simple ou double, et il fallait effectivement que l’Oraison considérée comme « double » comporte le double des prières requis pour l’oraison « simple ».  

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