Un cathare parmi les vaudois du Piémont en 1378 – 1380

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UN CATHARE PARMI LES VAUDOIS DU PIÉMONT EN 1378 – 1380. Fichier PDF

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INTRODUCTION

En 1387, l’évêque de Turin Giovanni Orsini et le dominicain Antonio di Settimo, inquisiteur de la Lombardie et de la Marche de Gênes, ouvrirent un procès à l’encontre des vaudois de la région de Chieri. Parmi les personnes qui furent auditionnées par ce tribunal, une seule révèle avoir appartenu à la « secte héré­tique » des cathares (chaterorum), que les gens du pays appellent « gazari ». Il s’agit d’un certain Jacopo Bech, un fratricelle, qui s’était fait vaudois puis cathare, pendant un peu plus de deux ans, avant de redevenir vaudois. Sa déposition donne des informations sur le catharisme à un moment où celui-ci a quasiment disparu des sources. C’est un témoignage capital. Il nous donne à voir que le catharisme était encore vivace à Chieri à la fin du XIVe.

Nous ignorons comment Jacopo Bech se retrouva devant ce tribunal inquisitorial. S’y était-il rendu sur citation ou bien avait-il été arrêté ? L’entête de sa déposition ne nous le dit pas, ce qui laisse entendre que Jacopo se présenta devant le tribunal sur convocation de l’inquisiteur. Mais alors, il faut croire que Jacopo Bech n’était absolument pas conscient du risque qu’il encourrait en se présentant devant ce tribunal. Il ignorait sans doute qu’il venait d’être nommément dénoncé. En tous cas, il fut entendu et interrogé le 23 juillet 1388, puis de nouveau les 21 et 29 août suivants.

Lors de sa première audition, le 23 juillet, il nia en bloc et tenta de dissimuler ce qui pouvait le trahir ou l’accabler. Mais le tribunal n’était pas dupe, il détenait d’un déposant précédent, Antonio Galosna, un Frère du tiers ordre franciscain, en réalité un vaudois, des informations précises à son égard. Le tribunal soumit alors Jacopo à la torture pour obtenir de lui des aveux circonstanciés. C’est pourquoi sa déposition du 21 août indique que, « revenant de cœur, il demande miséricorde […] pour ce qu’il avait fait à l’encontre de la foi de l’Église romaine et pour tout ce dont il s’accuse, spontanément, sans torture et hors de la salle de torture ».

Il faut savoir en effet que les inquisiteurs dissociaient les aveux de la torture en mettant entre les deux un délais d’au moins trois jours. Ils ne voulaient pas qu’on les accuse de contraindre les personnes à avouer des faits qui n’étaient pas vrais puisque ces aveux soutirés par la torture étaient ratifiés par la suite, « sans torture et hors de la salle de torture ». On comprend alors fort bien tout le cynisme sur la « spontanéité » du déposant.

D’ailleurs, fait rarissime, la déposition d’Antonio Galosna, un prévenu de ce procès, nous donne la description d’une torture qui lui fut appliquée : « ils le mirent sur le dos et tandis qu’une personne se tenait assise sur sa poitrine en lui maintenant la bouche fermée, de l’eau lui était injectée dans le nez au moyen de la pointe de sa capuche, en présence de l’inquisiteur et de beaucoup d’autres personnes »1.

C’est en 1252 que le pape Innocent IV autorisa l’Inquisition à recourir à la torture contre les « hérétiques ».

La torture était l’arme courante de l’Inquisition pour faire parler les prévenus récalcitrants. En principe, les inquisiteurs enten­daient dans un premier temps les prévenus sans aucune forme de violence physique, mais si ces derniers ne disaient pas ce que les inquisiteurs savait par ailleurs, c’est-à-dire par les « confessions » des prévenus précédents, ils recouraient à la torture pour obtenir d’eux ce qu’ils ne voulaient pas « confesser ». Et ces personnes qui n’avouaient pas tout, ou pire qui tentaient de tout dissimuler, pour finalement avouer sous la torture se condamnaient. Les inquisiteurs considéraient ces personnes comme non sincères puisqu’elles ne se confessaient que par contrainte, même si juridiquement elles s’étaient « spontanément » confessés.

Ce n’était pas la première fois que Jacopo Bech passait devant un inquisiteur. Il avait déjà comparu devant l’inquisiteur Tommaso di Casasco vers 1370 et fort peu probablement de nouveau en 1380. Et selon ses dires, puisque nous ne disposons pas du registre de cet inquisiteur, « il confessa croire auparavant et jusqu’à maintenant la doctrine des hérétiques et appartenir à leur secte ». Mais il s’en serait tiré à fort bon compte puisqu’il déclare que « Frère Tommaso lui fit grâce des peines qu’il encourrait pour de telles croyances parce qu’il dénonça quelques hérétiques de Chieri ».

Ce qui est certain, en tous cas, c’est que sa comparution devant l’inquisiteur Antonio di Settimo lui fut fatale. Il fut condamné au bûcher et brûlé vif peu après à Turin, entre autre pour relapse. Sa sentence indique qu’il avait entendu et crut la doctrine enseignée par les cathares de Slavonie et qu’il avait été un « fratricelle de la pauvre vie » pendant trente ans. Les fratricelles étaient en effet une branche franciscaine qui fut déclarée hérétique en 1296.

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