Livre contre les hérétiques

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INTRODUCTION

Le texte que nous avons traduit ici nous est connu par deux recensions éditées par Jean-Paul Migne. Une dans les appendices des œuvres d’Abelard, sous le titre Liber adversus hereses (Livre contre les hérésies), l’autre attribuée à Ermengaud sous le titre Liber contra hereticos (Livre contre les hérétiques).

Le titre Liber adversus hereses suggère qu’il s’agit d’une réfutation de plusieurs hérésies ou énoncés hérétiques, alors que le Liber contra hereticos indique qu’il vise des « hérétiques », sans autre précision. Mais quel que soit le titre, il s’agit d’un seul et même texte.

Si ces deux titres n’éclairent guère sur les hérésies ou les hérétiques concernés, le texte en revanche ne nous laisse aucun doute possible. Il s’agit d’une réfutation de la prédication des « hérétiques » cathares. L’auteur passe en revue tous les thèmes bien connus du catharisme. Il donne même le descriptif du rite de la « consolation ».

L’attribution à ce même texte de deux titres Liber adversus hereses et Liber contra hereticos est certainement imputable aux copistes. Nous avons par conséquent retenu le titre qui nous semblait le plus approprié : Liber contra hereticos. Nous nous sommes d’ailleurs essentiellement appuyés sur ce texte pour établir le texte latin. Le texte du Liber adversus hereses est en effet le moins complet. Il ne possède que 17 chapitres, qui ne sont pas titrés, et contient quelques lacunes et corruptions. Alors que le Liber contra hereticos comporte 19 chapitres avec leurs titres, et son texte est de meilleure qualité, bien que celui-ci comporte aussi des omissions et corruptions. Mais quelles que soient les recensions, il s’agit d’ouvrages incomplets. Le Liber adversus hereses s’achève au début du chapitre XVII par cette mention : « La suite du manuscrit est rongée et déchirée ». Et le Liber contra hereticos s’achève au tout début du chapitre XIX par cette mention : « Il manque la suite du manuscrit dans le codex en parchemin, il se peut que ce soit la mort de l’auteur lui-même qui ait interrompu la page commencée ou quelqu’un qui ait arraché les pages suivantes à cet endroit ».

En l’état, il nous est impossible de dater l’ouvrage. Le texte ne donne aucune indication chronologique, excepté le fait que l’auteur ignore encore la doctrine du purgatoire, apparue en 1133 et adoptée par l’Église catholique en 1274. Nous pouvons seule­ment présumer que sa date de rédaction doit se situer au tournant du XIIe et XIIIe siècle, car on ne trouve aucune mention de la croisade ou de l’inquisition dans le texte. D’ailleurs, Antoine Dondaine a identifié l’auteur de cet ouvrage avec un compagnon de Durand de Huesca qui s’appelait Ermengaud, Si tel est bien le cas, le Liber contra hereticos a été rédigé durant la période qui précéda le déclenchement de la croisade. L’Église romaine rongeait alors son frein en tentant de réduire le catharisme verbalement, et un certain nombre d’ouvrages de réfutation furent écrits à ce moment-là. C’est ce que fit Durand de Huesca dans son Liber contra Manicheos1 par exemple.

Les disputationes, controverses publiques entre catholiques et cathares, avaient permis de connaître les principaux points de la prédication cathare. Une prédication qui sapait les fondements même de la doctrine catholique. Il n’est donc pas étonnant que l’ouvrage soit une défense de la doctrine catholique et non un exposé éclairé de la foi de ces « hérétiques » que l’auteur prétend réfuter. L’auteur manifeste beaucoup de perplexité et d’étonne­ment envers les propos de ces « hérétiques » qu’il dénonce, et qui détonnent foncièrement avec la doctrine de son Église. Il ne sait d’ailleurs à quel hérésiarque rattacher cette « hérésie ». Il tente bien un rapprochement avec Tatien, l’encratite, mais cela reste très approximatif. Par contre, il tombe juste quand il fait le rapprochement avec Cerdon, le prédécesseur de Marcion. Mais ce sont les propos de l’auteur, sur le rite de l’imposition des mains, le « consolamentum », « consolation » en français, qui rendent le mieux sa perplexité en ce qui concerne l’identification de ces « hérétiques ». Il considère que leur rite de l’imposition des mains est fait à « l’encontre des préceptes du Seigneur et de l’institution des apôtres ». Pour l’auteur, l’imposition des mains n’est pas liée au baptême mais à l’ordination. Il constate aussi que le rite du baptême des « hérétiques », qu’ils appellent « consolation » et qu’il a pris soin de décrire, est très différent du rite du baptême de son Église sensé avoir été « conservé fidèlement par l’Église jusqu’à ce jour ». Il dit que ce rite « ne semble provenir ni du Christ, ni des apôtres, ni des successeurs des apôtres, du fait qu’il diverge beaucoup de ce qui a été dit, fait et écrit à son sujet ». C’est pourquoi il interpelle le lecteur à « se demander assidûment d’où provient le rite de la « consolation » des hérétiques et quelle en est l’origine ». Pour lui, retrouver la tradition du rite du « consolamentum » de ces « hérétiques » reviendrait à identifier l’origine de leur « hérésie ».
L’auteur ne croit pas si bien dire. La différence des deux baptêmes permet effectivement d’identifier la différence des filiations entre catharisme et catholicisme.
L’auteur, nous l’avons dit, connaît bien l’imposition des mains en tant que sacrement d’ordination, mais il n’a jamais ouïe dire qu’il puisse s’agir aussi du sacrement du baptême. Pour lui, le sacrement du baptême c’est celui qui s’effectue avec de l’eau. Pour les chrétiens cathares en revanche, l’imposition des mains est le seul et unique sacrement transmis par les apôtres, valable aussi bien pour le baptême que pour l’ordination.
Les chrétiens cathares disaient que le baptême d’eau relevait de Jean-baptiste. C’était lui qui baptisait d’eau, et non Jésus. Ils pouvaient d’ailleurs le lire en toute lettre dans l’évangile de Jean : « Jésus ne baptisait pas lui-même » (Jn. 4 : 2). Par ailleurs, il était évident que le récit des Actes des apôtres témoignait que c’était l’imposition des mains qui était le baptême des premiers chrétiens, et non le baptême d’eau de Jean-Baptiste. À Éphèse l’apôtre Paul baptise, par l’imposition des mains, des convertis qui ne connaissaient que le baptême d’eau de Jean-baptiste (cf. Ac. 19 : 5-6). Ce passage témoigne aussi, comme celui concernant le baptême de l’apôtre Paul (cf. Ac. 9: 17), que le baptême des premiers chrétiens était le don de l’Esprit Saint et qu’il était transmis par l’imposition des mains.

Comme le suggère si bien notre auteur, la différence des rites du baptême témoigne d’une différence de filiation. Or, aujourd’hui, la lecture critique des textes évangéliques nous permet de comprendre le cheminement qui conduisit à deux christianismes distincts sur la plan rituel et théologique. Tout commence par Jésus, et les textes témoignent que Jésus s’était opposé à la Loi, c’est-à-dire à la Torah. Il dénonçait également le culte sacrificiel mosaïque et la caste sacerdotale qui vivait de ce culte et de la dîme. Non seulement Jésus transgressait la Loi, transgressions qui étaient frappées de peine de mort, celui du sabbat par exemple, mais il révoquait aussi la Torah. Le sermon dit de la montagne en fait foi : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens […] mais moi je vous dis […] »2. Or, ce qui a été transmis « aux anciens », c’est la Loi, la Torah, et Jésus la révoque de son propre chef en recommandant l’exact contraire. L’apôtre Paul en rend témoignage dans sa lettre adressée aux Romains : « Christ est la fin de la Loi »3.
Le blasphème est bien là, Jésus se permettait d’abroger la Loi que la tradition mosaïque attribuait à Elohim ou Yahweh. D’où l’accusation logique que Jésus se faisait l’égal de Dieu4. En révoquant la Loi divine transmise à Moïse, Jésus s’élevait au-dessus de ce dieu. Il se faisait Dieu. Or, la Loi dit expressément envers un tel individu : « Ce prophète ou ce visionnaire sera puni de mort car il a parlé de rébellion contre l’Éternel, votre Dieu, […] il a voulu te pousser hors de la voie dans laquelle l’Éternel, ton Dieu, t’a ordonné de marcher. Tu extirperas ainsi le mal au milieu de toi »5. Or, c’est bien ce dont on accuse Jésus devant le sanhédrin : « Il soulève le peuple, en enseignant par toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici » (Luc 23 : 5). Et c’est bien la raison pour laquelle la mise à mort de Jésus fut réclamée à Pilate : « Nous, nous avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir »6.
Jésus ne fut pas victime d’une injustice. Il fut victime de la justice de la Torah. Comme l’avait si bien remarqué Yves Maris : « Le Christ est mort à cause de la Torah, que l’on proclame paradoxalement comme parole de Dieu »7.

Ensuite, la lecture critique des Actes des apôtres, nous donne à voir que le frère de Jésus, Jacques, qui n’avait jamais été l’un de ses disciples, avait récupéré la tête du mouvement initié par son frère, mais en l’inversant. Avec Jacques, la sainteté et la sacralité de la Torah fut restaurée, et avec elle les cultes du Temple et la caste sacerdotale. Jacques a renversé l’enseignement de Jésus en le réinsérant dans l’idéologie mosaïque.
Une fracture s’est alors opérée avec les disciples qui étaient restés fidèles à leur maître, Jésus. Ils ne tardèrent d’ailleurs pas à être persécutés à leur tour. Jésus l’avait bien vu : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi »8. Les véritables disciples de Jésus furent donc persécutés, alors que ceux de Jacques ne le furent point. Ils durent par conséquent s’exiler toujours plus loin du Temple et des territoires sous la juridiction de la Torah. C’est là, à Damas, que Paul, qui était allé les persécuter, se convertit à leur enseignement. Il reçut l’imposition des mains par le disciple Ananias. Paul se rallia à l’enseignement que Jésus avait dispensé et pour lequel il avait été exécuté. Ce même enseignement que ses véritables disciples continuaient à proclamer et pour lequel ils étaient eux aussi persécutés. Cet enseignement prit le nom d’Évangile, littérale­ment bonne nouvelle. L’apôtre Paul en devint le porte parole le plus zélé. Il fut le héraut de l’Évangile.
Ce sont les partisans de l’Évangile qui furent appelés chrétiens pour la première fois à Antioche. On ne les confondait pas avec les juifs. Ils ne respectaient pas plus leurs usages que leurs croyances. L’Évangile était l’antithèse de la Torah.

André Sauge, dans ses ouvrages9, démontre que l’Évangile de Luc et les Actes des Apôtres sont des textes fortement remaniés qui étaient à l’origine un seul et même document. Ce document était le dossier de défense de l’apôtre Paul quand il comparut en jugement à Rome. André Sauge a aussi identifié l’auteur de ce dossier. C’était Silas, le compagnon de l’apôtre Paul. André Sauge démontre aussi que Silas avait composé ce dossier avec ses propres souvenirs et avec l’appui de deux sources : les notes prises sur le vif par Matthias, le seul disciple lettré de Jésus, et les mémoires de Simon, plus connu sous le nom de Pierre, qui avait été transcrites en grec par Marc, son interprète.
Paul voulait profiter de son jugement pour exposer tout le cheminement qui, depuis Jésus, l’avait conduit devant le tribunal de l’Empereur. Il espérait que la voie chrétienne soit comprise et reconnue comme religio licita – religion licite – par la juridiction romaine. Paul espérait se débarrasser ainsi du marteau de la juridiction mosaïque qui frappait les disciples de Jésus, ceux que l’on commençait à appeler chrétiens. Le verdict, on le connaît, puisque Paul fut exécuté et probablement avec lui Silas. Selon l’analyse d’André Sauge, cette condamnation a été obtenue par une délégation menée par Flavius Josèphe, dépêchée à Rome par les autorités sacerdotales de Jérusalem pour faire condamner Paul. Ces autorités sacerdotales avaient réussi à faire condamner Jésus et elles réussirent de même à faire condamner Paul, le héraut de l’enseignement de Jésus. Paul connu ainsi exactement le même sort que Jésus et exactement pour les mêmes raisons. « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître ».
Cette disparition de l’apôtre Paul , vers 62 – 63, fut aggravé par un événement qui eut des répercutions terribles pour le maintien de l’Évangile. La destruction du Temple de Jérusalem en 70, qui privait la communauté de Jacques des cultes sacrificiels, amena cette communauté à transformer l’agapé, le repas fraternel institué par Jésus, en eucharistie, c’est-à-dire en sacrifice réitéré du Christ agneau de Dieu. Et pour célébrer ce sacrifice, les Anciens, presbyteri en latin, furent transformés en prêtres. Toute l’idéologie mosaïque retrouva ainsi un second souffle parmi les adeptes de la communauté de Jacques, dont Pierre était. Ces derniers ne tardèrent pas à infléchir dans ce sens le texte évangélique, celui rédigé par Silas, qui s’était répandu et qui faisait autorité. Par ce moyen, ils fondaient en Écriture, dans l’enseignement même de Jésus, et de celui de l’apôtre Paul, l’inversion de l’Évangile. On ne tarda d’ailleurs pas à associer la Torah aux textes évangéliques. La Bible devint la nouvelle Torah. Le texte qui fait Loi. Grâce à cette Bible on put accuser d’hérétiques les trop rares véritables chrétiens.
La foule des païens ne tarda pas à emboîter le pas à cette nouvelle mouture qui ne les changeait guère, idéologiquement, de leur culte et des sacrifices qu’ils rendaient à leur dieux. Ils ne changeaient au fond que de dieu. Le processus ne fit qu’empirer. On érigea des églises qui remplaçait le temple de Jérusalem détruit. On refit des autels à sacrifices. On inventa la messe. On revêtit les prêtres d’habits sacerdotaux. On se remit a adresser des louanges et des hymnes au nouveau dieu universel. Seul le goût pour les idoles et les images sont imputables à un indécrottable atavisme païen.
Tout séparait ces « chrétiens », mosaïques et païens, des chrétiens restés fidèles à l’enseignement de Jésus que l’apôtre Paul avait transmis. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui pratiquaient le baptême de l’imposition des mains, et ce sont les autres qui pratiquaient le baptême d’eau de Jean-baptiste. André Sauge l’a bien remarqué : « Le « baptême de Jean » (l’immersion dans l’eau) est un rite introduit tardivement dans les communautés chrétiennes. Il suffit de rappeler que Paul, lorsqu’il découvre que des convertis par Apollos ont été baptisés selon le rite de Jean, les soumet au rite d’un baptême selon l’esprit : il leur impose les mains (Ac. 19 : 5 – 6) »10. C’est d’ailleurs ce que disaient les cathares. Nous l’avons vu. Tout s’explique.

Effectivement, rien ne coïncide avec la tradition catholique ou orthodoxe chez les cathares, y compris en ce qui concerne la hiérarchie. Un jeu d’écriture et de sens fit glisser la fonction d’Ancien à celui de Prêtre. Or, il est intéressant de relever que les catholiques et les orthodoxes, qui avaient hérités de la confusion entre Ancien et Prêtre, considéraient que les diacres, qui avait été instauré après les presbyter, étaient inférieurs aux prêtres. Les diacres étaient pour eux le premier degré du sacerdoce. C’est sans surprise la thèse défendue par notre auteur : « les prêtres de l’Église de Dieu furent ordonnés tout d’abord diacres par les apôtres ». Et notre auteur le dit pour réfuter le statut et la fonction du diacre cathare. Mais c’étaient les cathares qui avaient raison. À l’instar des premiers diacres, les diacres cathares étaient les ministres chargés du quotidien de l’Église, de sa bonne marche. Ils étaient par conséquent subordonnés à l’évêque et travaillaient en étroite relation avec les Anciens des communautés locales. Ils étaient des intermédiaires, c’était là leur service, non le premier degré d’une caste sacerdotale inventée a posteriori. Les premières communau­tés chrétiennes n’avaient point de prêtre. Ce point de détail, mais révélateur, atteste que les cathares étaient les descendants des premiers chrétiens, et non de ce judéo-christianisme qui se mit en place après 70. Les hérétiques ne sont pas ceux que l’on a affublé de ce terme !

En ce qui concerne maintenant le style de composition de l’ouvrage, il démontre que l’auteur ne retient que ce qui est contradictoire aux dogmes catholiques. Il ne rend pas compte de la théologie cathare telle qu’elle se pensait elle-même. Il n’a pas tenté de la comprendre et encore moins de l’exposer. Il n’a cherché qu’à la réfuter. L’auteur a voulu démontrer que les propos des « hérétiques » n’étaient pas conformes à la doctrine de l’Église. C’est cela qu’il voulait dénoncer, et ce n’est que cela qu’il comprenait. L’essentiel de ses propos est la réitération du catéchisme de son Église.

Concrètement, l’auteur s’est borné à résumer un point de la prédication cathare pour ensuite la réfuter, en accumulant citations après citations, comme si tout allait de soi dans le texte biblique cité. Il ne semble pas non plus se soucier que les citations tirées de l’Ancien Testament ne pouvaient avoir du crédit auprès des cathares. Mais l’auteur n’écrit pas pour les cathares, mais pour ses coreligionnaires, pour les conforter dans leurs croyances. L’auteur savait bien pourtant, puisqu’il le dit lui-même, que « les hérétiques eux-mêmes ne veulent répondre, ni donner raison aux objections que leur apportent les témoignages de l’Ancien Testament, de la Loi et des Prophètes ». Au contraire, ces références bibliques ne pouvaient que le desservir au yeux des cathares. L’Auteur ne savait pas que les cathares étaient les héritiers de ces premiers chrétiens qui conservaient l’idée que l’Évangile était l’antithèse de la Torah, et que le dieu révélé dans la Torah était le diable en personne.

Si l’auteur ne pouvait espérer convaincre d’erreurs les cathares – il les avaient sans doute suffisamment affronter pour le savoir – il pouvait par contre espérer rassurer les catholiques sur leurs propres croyances. En somme, l’auteur ne pouvait convaincre d’erreur un cathare, en aucune manière. Ses arguments étaient incapables de confondre la foi cathare, parce qu’il ne la prenait tout simplement pas en compte. D’ailleurs il ne l’a comprenait même pas.

Enfin, les arguments de l’auteur sont d’une littéralité affligeante. Il considère que les évangiles doivent être pris à la lettre. Ils sont pour lui authentiques et historiques. Les cathares, au contraire, savaient que les évangiles avaient été manipulés et interpolés, et que la plupart de leurs récits ne pouvaient pas être pris au pied de la lettre. Ils n’étaient pas totalement historiques. En particulier les miracles attribués au Christ. Les cathares avaient raison aussi sur ce point. Nous l’avons vu. La restitution de l’Évangile de Silas par André Sauge démontre que les miracles ont remplacé et détourné les enseignements déran­geants du « maître ». On a transmuté le Jésus de l’histoire en un Christ thaumaturge. Alors que Jésus lui-même c’était bien défendu d’être le messie, c’est-à-dire le restaurateur du culte et de la royauté juive. En ce sens, Jésus n’était pas le Christ.
Pour les cathares, le sens des évangiles avaient une dimension spirituelle. On ne pouvait prendre leurs propos au pied de la lettre. Le Christ n’était pas pour eux le messie, le oint ou l’envoyé, du dieu de l’Ancien Testament. Le Christ était pour eux un messager, angellos en grec, qui a donné en français le mot ange. C’était donc un ange, choisi et envoyé par Dieu pour sauver l’humanité. Il était son messager, celui qui porte et annonce l’Évangile.

On perçoit aussi très bien sous la plume de l’auteur la suffisance de ses préjugés. Quand il lit par exemple le mot ecclesia (Église) dans les lettres de Paul ou dans les Actes des Apôtres, il comprend l’église, le bâtiment, et non l’Église, la communauté. Il n’hésite pas non plus à réécrire l’histoire en prétendant que les apôtres « ordonnèrent au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit d’édifier des maisons matérielles et de les faire à la façon des temples <païens>, afin que le peuple des fidèles s’y rassemble, fidèlement et dévotement ». L’auteur a raison sur un point, c’est bien par atavisme que l’on imita les temples païens dans la construction des églises, mais les « apôtres » n’y étaient pour rien dans cette affaire. C’est bien après eux que l’on chercha, en réalité, à imiter le Temple de Jérusalem.
L’auteur est également victime des mêmes préjugés quand il dit que « les apôtres établirent dans toutes les Églises des évêques, des prêtres et des diacres pour perpétuer tous les divins mystères ». C’est encore un anachronisme. Mais le plus choquant, c’est sa littéralité extrême et aberrante quand il défend l’eucharistie. Il explique que le Christ « donna à ses disciples sa chair et son sang sous forme de pain et de vin afin qu’ils mangent sans dégoût (sine oris abhorritione) ». En revanche, il est outré que les « hérétiques » puissent considérer « qu’ils mangent la chair du Fils de l’homme et boivent son sang en écoutant la parole de Dieu ».
En effet, les chrétiens cathares associaient le Christ à l’Évangile. Pour eux, c’était son enseignement, son Évangile si on préfère, que Jésus avait donné en nourriture à ses disciples. Il était l’image vivante de son enseignement. En le contemplant, c’est l’Évangile que l’on voit. Jésus n’a nullement donné son corps à manger. C’est encore un anachronisme. N’en doutons pas, Jésus n’a pas voulu instituer un rite cannibale ou anthropophage !

Un gouffre sépare le Liber contra hereticos du Liber duobus principiis (Livre des deux principes) de l’évêque cathare italien Giovanni di Lugio. L’auteur du Liber contra hereticos ne fait que redire la catéchèse catholique à grand renfort de citations et de considérations littérales. Alors que les écrits de Giovanni di Lugio sont de haute volée théologique et s’appuie sur des références philosophiques.
À défaut d’être convaincant et pertinent, l’auteur du Liber contra hereticos nous donne quelques éléments des grandes lignes de la prédication cathare. Et c’est bien là le seul intérêt, à nos yeux, de cet ouvrage.

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