L’hérésie des cathares en Lombardie

INTRODUCTION

Le De heresi catharorum in Lombardia a été publié par Antoine Dondaine en 1949, dans la revue Archivum Fratrum Praedicatorum (Archives des frères Prêcheurs)1, mais il n’a jamais été traduit.

Le texte peut être divisé en trois partie distinctes. La première partie rapporte la succession d’événements qui déboucha sur la division en plusieurs obédiences de l’Église cathare italienne. La deuxième partie résume la diversité des opinions théologiques de ces obédiences cathares. La troisième partie est une courte note rapportant les noms des principaux hiérarques des quatre églises cathares italiennes.

LE TRAITÉ ET SON AUTEUR

L’auteur n’est pas mentionné. Il n’apparaît pas dans le manuscrit ni dans le texte lui-même et ce dernier ne nous livre aucun indice qui permettrait de l’identifier. Toutefois, le récit rapportant la division en plusieurs obédiences de l’Église cathare italienne semble être de la main d’un témoin direct. Certaines tournures et la précision des informations laisse penser que l’auteur était un ancien cathare. Ce dernier serait alors passé dans les rangs catholiques peu après les événements qu’il rapporte. À ce stade, il est impossible d’en dire davantage. Retenons cependant le fait que la plus grande partie de la documentation sur les cathares italiens a été rédigée par des anciens cathares (Bonacurso, Raniero Sacconi et Pietro Martire par exemple) ou par des catholiques qui s’étaient renseignés auprès de transfuges. La Summula par exemple a été composé à partir des témoignages de deux cathares revenus au catholicisme : Giovanni di Bergamo et Giovanni di Cucullio, personnages inconnus par ailleurs.

En ce qui concerne la datation de notre document, nous sommes tout autant démuni. Le texte ne livre aucune date. Le seul indice temporel pour dater le document est la note donnée en fin de texte sur les hiérarques cathares alors en fonction à l’époque de la rédaction de notre document. Le problème, c’est que nous ne disposons guère d’informations sur ces hiérarques pour déterminer l’époque en question. Le seul repère que nous ayons est relatif à Nazario. La note dit qu’il est le fils majeur2 de l’évêque Garatto. Or, nous savons par d’autres sources que ce Nazario devint évêque et que son épiscopat dura une quarantaine d’années. Notre document date donc d’avant l’entrée en fonction de ce personnage. Pour le situer maintenant dans le temps nous ne possédons que deux indices. Le premier est une lettre du pape Innocent IV, en date du 19 août 1254, qui ordonne de déterrer et de brûler la dépouille de ce Nazario3 qui avait été enterrée dans le castrum de Gattedo. Or, même si nous admettons que cet ordre est survenu peu après le décès de Nazario, cela nous renvoie tout de même une quarantaine d’année en arrière, soit avant 1214 en compte rond. Cependant, il y a tout lieu de penser que c’était bien avant cette date. En effet, il y a eu nécessairement un délais entre l’inhumation de Nazario et la lettre du pape ordonnant son exhumation. Il faut aussi ajouter le délais qui sépare l’époque où Garatto était évêque et l’époque où Nazario devint évêque. Le second indice nous est donné par Raniero Sacconi. Dans sa Summa de Catharis, écrite en 1250, il rapporte une anecdote concernant ce Nazario qu’il situe soixante ans en arrière, donc en 1190. Même si Raniero Sacconi ne le précise pas, il est fort probable que Nazario était alors évêque. Si cela est juste, notre document est forcement antérieur de quelques années à 1190. Or, il se trouve que cette date coïncide avec le transfuge d’un cathare, un certain Bonacurso, passé dans les rangs catholiques peu avant 1190. Nous le savons grâce à un traité – Manifestatio heresis4 rédigé à cette occasion là. Il ne fait guère de doute à nos yeux qu’il y a un lien entre ce Bonacurso et notre document. La date le suggère. Qui d’autre que lui pouvait donner autant d’informations et de détails sur le processus qui amena à la création des diverses églises cathares italiennes ? Nous attribuons donc la rédaction du De heresi catharorum in Lombardia à Bonacurso de manière directe ou indirecte.

ANALYSE DE LA PREMIÈRE PARTIE

Le récit commence par évoquer les débuts du catharisme en Italie. Il nous apprend que Marco, le premier évêque cathare italien, relevait de l’ordre de Bulgarie et qu’il se rallia à l’ordre de Dragovicie quand un certain papas Nicheta vint en Italie. Or, il se trouve que nous retrouvons ce Marco dans une charte rédigée par les cathares eux-mêmes relative à un grand rassemblement qui s’était tenu en 1167 à Saint-Félix-de-Lauragais. Il y est écrit qu’un certain papa Niquinta ordonna évêque notre Marco. Faut-il en déduire pour autant que Marco fut ordonné à ce moment-là, alors que notre document suggère plutôt que Marco fut réordonné ? La question se pose parce que la charte de Saint-Félix n’est pas très claire sur ce point. Voyons un extrait pour se faire sa propre idée : « En l’an 1167 de l’Incarnation du Seigneur au mois de mai. En ces jours-là l’Église de Toulouse amena le pape Nikita dans le castrum de Saint-Félix. Une grande multitude d’hommes et de femmes de l’Église de Toulouse et des autres Églises voisines se rassemblèrent-là afin de recevoir la consolation et le seigneur pape Nikita commença à consoler. Puis après Robert d’Épernon, évêque de l’Église des Francigènes, vint avec son conseil. Marco de Lombardie vint de même avec son conseil. Sicart Cellerier, évêque de l’Église d’Albi, vint avec son conseil. Bernat Catala vint avec le conseil de l’Église de Carcassonne. Le conseil de l’Église de l’Aran était là également. <Alors que> tous <étaient> ainsi rassemblés de manière innombrable, les hommes de l’Église de Toulouse voulurent avoir un évêque et ils élurent Bernat Raimon. Puis de même, Bernat Catala et le conseil de l’Église de Carcassonne, requis et mandaté par l’Église de Toulouse et avec l’avis, la volonté et la décision du seigneur Sicart Cellerier, élurent Guiral Mercier. Les hommes de l’Aran élurent aussi Raimon de Cazals. Puis après, Robert d’Épernon reçut la consolation et l’ordination d’évêque par le seigneur pape Nikita afin d’être évêque de l’Église des Francigènes. De même, Sicart Cellerier reçut aussi la consolation et l’ordination d’évêque afin d’être évêque de l’Église d’Albi. Puis de même, Marco reçut la consolation et l’ordination d’évêque afin d’être évêque de l’Église de Lombardie. Puis de même, Bernat Raimon reçut la consolation et l’ordination d’évêque afin d’être évêque de l’Église de Toulouse. De même, Guiral Mercier reçut aussi la consolation et l’ordination d’évêque afin d’être évêque de l’Église de Carcassonne. De même, Raimon de Cazals reçut aussi la consolation et l’ordination d’évêque afin d’être évêque de l’Église de l’Aran »5.

Si l’on en croit le texte de la charte, seules les Églises de France et d’Albi possédaient un évêque quand leurs délégations arrivèrent à Saint-Félix. Les autres Églises n’étaient pas encore régulièrement constituées puisqu’elles n’avaient pas d’évêque mais seulement un conseil. C’était le cas visiblement des Églises de Toulouse, Carcassonne et Aran car il est clairement écrit que les évêques de ces Églises furent élus par leurs délégations et ordonnés à ce moment-là par Nikita. Mais pour le cas spécifique de Marco il y a un doute. Si au début le texte ne lui attribue pas le titre d’évêque, il n’est pas question non plus d’une quelconque élection de ce Marco. On peut toujours penser qu’il avait été déjà élu avant de se rendre à Saint-Félix mais on ne peut exclure un possible oubli de son statut d’évêque quand la charte évoque en quelques mots très brefs son arrivée à Saint-Félix avec son conseil. Faute de pouvoir trancher d’après les données mêmes de la charte, il faut ajouter foi à ce que dit notre document. Marco avait déjà été ordonné par un évêque cathare Bulgare avant de l’être de nouveau par Nikita.

Par ailleurs, il faut également associer la nouvelle consolation d’ordination que reçut Marco de Nikita, d’après notre document, à ce que dit la charte de Saint-Félix quand elle relate le fait que Nikita reconsola à peu près tout le monde à Saint-Félix : « Une grande multitude d’hommes et de femmes de l’Église de Toulouse et des autres Églises voisines se rassemblèrent-là afin de recevoir la consolation et le seigneur pape Nikita commença à consoler ». Visiblement, Nikita a reconsolé à peu près tous les cathares occidentaux, et outre l’ordination de nouveaux évêques, il a également ordonné les évêques qui l’étaient déjà. Mais pourquoi donc Nikita procéda à la reconsolation de la plupart des cathares occidentaux et à la réordination des évêques institués ? La réponse à cette question est sans doute donnée par notre document : Nikita est venue substituer l’ordre de Dragovicie à l’ordre de Bulgarie. Par conséquent, il faut faire le lien entre ce que dit notre document sur ce changement d’ordre opéré par Nikita et le rassemblement de Saint-Félix où l’on voit Nikita consoler et ordonner de nouveau à peu près tout le monde. Maintenant une autre question se pose : pour quelle raison l’ordre de Bulgarie devait-il être remplacé par l’ordre de Dragovicie ? Ce changement était-il dû à une question d’indignité d’un évêque bulgare duquel, peut-être, tous les cathares occidentaux descendaient comme le laisse entendre le cas de l’évêque italien ? Cela n’est pas impossible puisque nous verrons que c’est à cause d’un tel cas que les cathares italiens se déchirèrent sur la question de procéder ou pas à la réordination de leur évêque. Mais on se demande alors pourquoi notre auteur ne le dit pas. Le discrédit des cathares qu’il s’efforce de faire valoir aurait été encore plus grand. Il faut donc croire que la raison du changement n’était pas celle-ci. C’est tout ce que nous pouvons déduire. Il est possible qu’il s’agisse d’une réorganisation à un moment où les Églises occidentales prenaient de l’ampleur mais ce n’est que pure hypothèse. Si nous ne pouvons répondre de manière certaine à la question de la raison de ces reconsolations et réordinations, nous pouvons éclaircir ce qui est sous-entendu par le mot ordre dans notre document. Ce mot renvoie habituellement à une autorité et à une règle, c’est pourquoi l’on parle d’ordres monastiques car ils possèdent leur propre autorité et règle, mais ici, le mot est synonyme d’Église cathare. Les cathares n’étaient pas en effet organisés comme les catholiques en une seule et même Église subdivisée en diocèse, mais organisées en Églises indépendantes et autonomes. Les Églises cathares étaient par conséquent un ordre dans le sens où elles avaient leur propre autorité et qu’elles étaient maîtres de leurs décisions. Mais plus précisément, ce vocable renvoie à l’autorité épiscopale d’une Église cathare, car chaque Église cathare possédait sa propre lignée d’imposition des mains de par la succession de leurs évêques. Par conséquent, quand notre document dit que Marco changea d’ordre, il faut entendre et comprendre qu’il changea de lignée épiscopale. Il changeait d’autorité de référence.

La documentation nous donne deux autres cas d’ordinations d’évêques cathares que ceux qui sont mentionnés par notre document ou par la charte de Saint-Félix. Le premier est celui relatif à la création de l’Église d’Agen. C’est l’évêque de Toulouse qui ordonna le nouvel évêque et nullement un quelconque pape cathare. C’est parfaitement logique, cette nouvelle Église d’Agen n’était qu’une subdivision de l’Église de Toulouse. Il revenait donc tout naturellement à l’évêque de Toulouse d’ordonner le nouvel évêque. Les évêques cathares avaient en effet toute autorité dans le périmètre de leur Église. C’étaient d’ailleurs eux qui ordonnaient leurs successeurs. L’autre cas est relatif à la création de l’Église du Razès. Là aussi c’est l’évêque de Toulouse qui ordonna le nouvel évêque puisque cette Église du Razès avait été constituée par partition de l’Église de Toulouse et de Carcassonne. L’évêque de Carcassonne aurait été aussi en droit d’ordonner ce nouvel évêque, car la nouvelle Église relevait pour partie de son autorité, mais ce dernier devait être moins ancien que l’évêque de Toulouse, en l’occurrence Guilhabert de Castres dont on sait qu’il était alors âgé. Chez les cathares, c’était en effet toujours au plus ancien d’avoir la priorité. L’ancienneté de chaque cathare était d’ailleurs scrupuleuse­ment comptabilisée. Raniero Sacconi dit même que cette ancienneté pouvait être retirée en cas de faute grave. Le fautif perdait la priorité que son ancienneté lui attribuait. Pour les cathares, la solidité de la foi se mesurait sur la durée et plus un cathare était ancien dans la foi, plus il était fiable. C’est pourquoi, dans l’Église cathare, c’était toujours au plus ancien à imposer les mains. On comprend par conséquent le problème moral et spirituel qui se posait quand cet ancien s’avérait être indigne après-coup. Il était d’usage visiblement de reconsoler ceux qui avaient été consolés par une personne indigne.

Pour conclure, il est intéressant d’avoir sous les yeux l’extrait de la déposition qui rapporte cette création de l’Église du Razès car elle est un témoignage du fonctionnement de type synodal de l’Église cathare : « Les hérétiques firent alors là un conseil général au cours duquel les hérétiques du Razès demandèrent et proposèrent qu’un évêque leur soit donné. Ils disaient que ce n’était pas pratique pour eux, à chaque fois qu’ils en avaient la nécessité, d’aller auprès des hérétiques du Toulousain ou du Carcassés ou de les faire venir, parce qu’ils ne savaient pas à qui ils devaient soumission ou obéissance. Certains allaient auprès des hérétiques de Toulouse et d’autres auprès des hérétiques du Carcassés. Il fut alors décidé de donner un évêque aux hérétiques du Razès en choisissant une personne parmi les hérétiques du Carcassés et que l’évêque des hérétiques de Toulouse lui donnerait la consolation et imposition des mains, ou ordination. Ainsi fut fait. Benezet de Termes fut établi évêque des hérétiques du Razès et Guilhabert de Castres, des hérétiques de Toulouse, donna la consolation et imposition des mains, ou ordination. Ensuite, ils établirent Raimon Agulher fils majeur et Pèire Bernat fils mineur »6.

UN PAPE CATHARE ?

Il faut revenir maintenant sur le statut de Nikita. Dans la charte de Saint-Félix il est mentionné papa alors que dans notre document il est mentionné papas. Or, papa et papas ce n’est pas du tout en principe la même chose, même si étymologiquement ces mots signifient père. Le terme papa en latin renvoie clairement au statut de pape alors que papas est un terme orthodoxe qui désignait à l’origine les évêques et par la suite les prêtres. Ce terme a donné le mot pope. Papas n’est pas un mot latin, c’est une transcription latine du grec παππάς (pappas), ce qui veut dire que le rédacteur de notre texte s’est appuyé sur une tradition orale qui colportait ce terme grec. C’est aussi la preuve que notre auteur ou le copiste ne comprenait pas ce terme puisqu’il l’a associé au nom du dignitaire grec comme s’il s’agissait du même nom : papasnicheta dans le texte. Les termes papas Nicheta et papa Niquinta ne renverrait donc pas au même statut. Le premier ne serait qu’un titre de déférence grecque que l’on adressait à tous religieux, alors que le second désignerait Nikita en tant que pape. Cependant, le terme papas se prononçait papa en Bulgarie. Or, notre document dit précisément que Nikita tenait l’ordre de Dragovicie et la Dragovicie se situait en Bulgarie. Il est donc difficile de dire si le papa de la charte est l’équivalent du pape latin ou la transcription du titre de déférence en vigueur en orient tel qu’il était prononcé en Bulgarie. Mais si tel était le cas, pourquoi donc deux sources aurait-elles transcrit la même locution en papa et l’autre en papas ? En fait, les cathares eux-mêmes revendiquèrent d’avoir leurs propres papes. Les mentions sont rares mais elles sont sans ambiguïté. En 1143, les cathares Rhénan qui avaient été arrêtés et interrogés avant d’être brûlés ont déclaré avoir un pape (suum papam habent)7, et au début du XIVe siècle le dernier cathare occitan connu, Bélibaste, se rappelait le temps où « les hérétiques avaient des papes »8. Rapportons aussi ce que les cathares de Chieri (Italie) expliquaient vers 1378 : « le pape romain n’est pas le vrai pape et il n’a aucune autorité. L’Église romaine non plus n’est pas la véritable Église. En réalité, le vrai pape c’est le plus ancien d’entre eux »9. Les sources catholiques en parlent aussi. Citons par exemple la lettre du légat Conrad qui rapportait en terme fleuri l’existence d’un antipape albigeois « aux confins de la Bulgarie, de la Croatie et de la Dalmatie jusqu’à la nation hongroise »10.

Il faut donc conclure que Nikita était bien un pape cathare même s’il nous faut temporiser ce titre et cette fonction de pape chez les cathares. D’après nos déductions le pape cathare n’avait point les prérogatives et statut du pape catholique. Ce n’était pas le chef suprême de tous les cathares mais seulement le plus ancien d’entre eux. Les sources démontrent en effet que le plus élevé dans la hiérarchie cathare n’avait pas d’autre prérogative que celle d’avoir la priorité en tout chose et en particulier quant il s’agissait d’imposer les mains. Raniero Sacconi l’explique très bien quand il rapporte la fonction des évêques cathares : « La fonction de l’évêque est de tenir toujours la primauté de tout ce qu’ils font, à savoir dans l’imposition des mains, dans la fraction du pain et dans le fait de commencer la prière ». L’évêque cathare n’était in fine que le plus ancien de son Église et ce ne devait être guère différent pour le pape cathare. Il ne devait être que le plus ancien des évêques cathares et sa seule prérogative était certainement d’ordonner les évêques des Églises nouvelles, si toutefois, comme nous le comprenons, le territoire de ces dernières ne dépendaient pas de l’autorité d’un évêque déjà institué. Nous l’avons bien vu avec l’exemple de l’Église d’Agen et du Razès. Il n’est donc pas surprenant que le pape cathare n’apparaisse concrètement que dans la charte de Saint-Félix. La création d’Églises nouvelles nécessitant son office ne s’est plus reproduit après le rassemblement de Saint-Félix.

Quoi qu’il en soit, il ne fait guère de doute que le rassemblement de Saint-Félix et la venue d’un pape cathare eut un retentissement formidable. Plus personne ne pouvait considérer les cathares comme des déviants épars. Ils formaient une véritable Église et l’Église catholique en prit sans doute toute la mesure puisqu’elle ne tarda guère à édicter une réglementation sévère après ce rassemblement. En 1178, le vicomte d’Albi, Roger II Trencavel fut excommunié en tant que protecteur des « hérétiques » par le pape Alexandre III. C’était en effet chez lui, et sans doute avec son accord et son soutien, que c’était tenu ce grand rassemblement de Saint-Félix, un événement qui ne tarda guère, forcement, à parvenir aux oreilles de l’Église catholique. L’année suivante, en 1179, le concile du Latran mis indirectement en garde le vicomte et tous les autres seigneurs qui agissaient de même, en appelant les princes catholiques à prendre les armes contre ceux qui protégeaient et soutenaient les « hérétiques ». L’Église catholique était déjà consciente que sa prédication était inefficace pour amener les « hérétiques » et leurs partisans à résipiscence. Elle envisageait déjà une solution plus radicale et expéditive. Le futur saint Bernard, abbé de Clairvaux, l’avait bien constaté quand il était venu en Albigeois en 1145 pour prêcher contre « l’hérésie ». Il n’eut pas d’autre recours que de repartir en secouant la poussière de ses sandales. L’histoire à retenu le bon mot de sa malédiction qu’il adressa aux habitants de Verfeil : « Verfeil11 que Dieu te dessèche ». À son retour il aurait recommandé aux princes catholiques : « saisissez-les et ne vous arrêtez pas, jusqu’à ce qu’ils périssent tous car ils ont prouvé qu’ils aimaient mieux mourir que se convertir ». En tous cas, son successeur direct, Henri de Marcy, vint à son tour en Albigeois en 1181 et il n’hésita pas à user du glaive matériel. Ce dernier, grâce au soutien de seigneurs locaux restés fidèles au catholicisme, prit de vive force Lavaur qui abritait alors la hiérarchie de l’Église de Toulouse. Les habitants n’obtinrent la vie sauve qu’en livrant les deux coadjuteurs de l’évêque cathare de Toulouse qui se trouvaient là : Bernat Raimon et Raimon de Baimiac. Le vicomte Roger II Trencavel accueillait et protégeait donc les sièges de trois Églises cathares : celle de l’Église de Toulouse, comme nous venons de le voir avec l’affaire de Lavaur, et nécessairement celles des Églises d’Albi et de Carcassonne qui s’étendaient sur ses terres. Ce n’est donc pas sans raison que la croisade décrétée par le pape Innocent III en 1209 contre les « hérétiques » prit pour nom celui des Albigeois.

LA SUBDIVISION DE L’EGLISE ITALIENNE EN SIX OBÉDIENCES :

Selon notre document, et nous n’avons pas raison d’en douter, la subdivision de l’Église cathare italienne commença par une affaire concernant l’indignité d’un certain Simon, évêque de Dragovicie. Il aurait été surpris dans une chambre avec une femme. On comprend le sous-entendu. Or, comme c’était lui qui avait ordonné Nikita qui avait à son tour ordonné Marco, la question de la légitimité de l’ordination du successeur de Marco, un certain Giovanni Giudeo, était posée. Nous l’avons vu, une consolation délivrée en état d’indignité nécessitait que tous ceux qui en descendaient soient de nouveau consolés. Mais sur cette affaire qui remontait bien haut, l’opinion était partagée. Certains pensaient que la consolation d’ordination de Giovanni Giudeo était valable tandis que d’autres pensaient le contraire. Or comme les avis étaient bien tranchés, les tenants de l’invalidité de l’ordination de Giovanni Giudeo finirent par se donner un autre évêque, un certain Pietro di Firenze, provocant ainsi un schisme au sein de l’Église cathare italienne. Mais comme cette situation était scandaleuse, des tenants des deux camps cherchèrent à retrouver l’unité perdue : « ils firent élire des légats dans les deux factions et ils les envoyèrent tous ensemble à un évêque ultramontain avec cet accord de lui obéir sans condition, quelque soit la décision que cet évêque prendrait en ce qui concerne leur division ». Cet évêque ultramontain, c’était l’évêque de l’Église de Bulgarie comme cela est précisé après coup dans le texte. Il est à remarquer que pour régler leur problème, les cathares italiens se tournèrent tout naturellement vers l’Église avec qui les liens étaient établis de longue date. Nous l’avons vu, Marco relevait de l’ordre de Bulgarie avant d’être réordonner par Nikita, de l’ordre de Dragovicie. Visiblement, ce changement d’ordre que l’auteur met en exergue dans son récit ne changea fondamentalement rien. Il ne faut donc pas lui prêter trop d’importance. Si notre auteur met ce changement d’ordre au début de son récit c’est sans doute pour introduire d’emblée les tensions et divisions des cathares entre eux. L’arrière pensée de l’auteur est de dénigrer les cathares. Son propos n’est pas un simple mémoire. Quoi qu’il en soit, l’évêque bulgare écouta attentivement les légats des deux camps et proposa de tirer au sort entre les deux évêques. Cela peut surprendre de prime abord, mais selon les Actes des apôtres c’est ainsi que Matthias est sensé avoir était élevé au rang des douze en remplacement de Judas12. Un procédé qui semble faire appel au choix divin par le truchement du hasard, mais ce n’est sans doute pas la bonne explication. En fait, le tirage au sort était le mode d’élection de la démocratie athénienne, or les chrétiens se sont beaucoup inspirés de ce modèle. Le mot même église était le nom du parlement de la démocratie athénienne : ekklesia en grec. Nous voyons bien ici que les premiers chrétiens remplacèrent l’autorité verticale – Dieu imposant sa Loi au peuple – par une autorité horizontale : c’est aux chrétiens de déterminer collectivement leur propre règle. La communauté chrétienne – l’Église – est une ekklesia dans son sens étymologique c’est-à-dire une sorte de démocratie qu’en terme ecclésiastique on appelle synode. Les chrétiens étaient des hommes libres comme l’étaient les citoyens athéniens qui s’étaient libérés de toute autorité supérieure, roi ou tyran. Ils s’étaient libérés de la Loi pour vivre selon la liberté que l’Esprit leur donnait. Paul, le bon et très cher apôtre, disait en effet : « le Seigneur c’est l’Esprit ; et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (II Corinthiens 3 : 19). Autrement dit, l’apôtre Paul enseignait que l’Esprit Saint libère de la servitude de la Loi et du dieu de la Loi. Il insuffle non pas l’esprit de jugement et d’interdit mais l’esprit de dilection et de décision. L’apôtre Paul le disait très clairement : « Frères, vous avez été appelés à la liberté, seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte de vivre selon la chair ; mais rendez-vous, par la dilection, serviteurs les uns des autres » (Galates 5 : 13). Comprenons bien, si le christianisme cathare n’a pas de Loi divine qui s’impose à chacun, il connaît le principe de règle. La règle c’est ce que décide collectivement la communauté chrétienne, c’est-à-dire l’Église. Et quand la décision est prise, que la règle est décidée d’un commun accord, elle s’applique à chacun comme en démocratie. C’est dans ce sens là qu’il faut comprendre le vœux d’obéissance à l’Église que devait prendre tout chrétien cathare au moment de sa consolation : toute décision de l’Église devait être observée par tous.

Bref, les légats retournèrent en Italie forts de la décision de l’évêque bulgare, mais comme Pietro di Firenze refusa ce principe de tirage au sort, il fut destitué d’office et c’est Giovanni Giudeo qui devint par défaut l’évêque légitime. Mais arriva ce qui advient nécessairement de ce genre de situation : « certains de la faction adverse lui restaient hostiles et ne voulaient pas par acrimonie le reconnaître évêque ». Il est en effet bien compréhensible que les partisans de Pietro di Firenze ne voulaient pas accepter pour évêque celui qu’ils avaient précisément refusé de reconnaître, même si l’argumentation de l’illégitimité ne tenait plus du fait que Giovanni Giudeo devait recevoir de nouveau l’ordination épiscopale de l’évêque de Bulgarie. Ainsi sont les hommes. Ils n’aiment pas être perdant dans leur parti pris. Du coup, pour réconcilier tout le monde, les « sages » avaient bien compris qu’il fallait que Giovanni Giudeo se désiste au profit d’une tierce personne, et c’est bien ce que fit ce dernier sur leur demande. Comme le dit le texte, il « se dessaisit de l’autorité qu’il détenait en voyant qu’il pouvait faire revenir ainsi sa communauté dans la paix et la concorde ». Les cathares italiens se mirent alors d’accord sur un autre procédé parfaitement adapté à la situation. Chaque camp élu un candidat dans le camp adverse et ils remirent au sort le soin de désigner l’un des deux, conformément à la prescription de l’évêque bulgare. Cette solution était subtile car quelque soit la personne que le sort désignait évêque, il ne pouvait qu’être accepté par les deux camps étant donné qu’il avait été choisi par l’un et qu’il appartenait à l’autre. C’était effectivement le compromis idoine pour régler la crise. Nous voyons bien là l’aspect démocratique de l’Église cathare que nous avons évoqué. Elle ne marchait pas au pas de l’oie sous les ordres d’un chef. Les cathares avaient une solide culture synodale pour reprendre le terme consacré. Les bonnes décisions ne sont pas en effet celles qui s’imposent d’autorité mais celles qui sont décidées et consenties par ceux qui sont directement concernés. Ce que l’auteur rapporte dans le but de discréditer les cathares est en réalité une éloge du fonctionnement de l’Église cathare, même si ce genre de fonctionnement démocratique n’est jamais chose facile. Les déboires de l’Église cathare italienne le prouvent assez. C’est donc à Mosio, au cœur de la Lombardie, que les cathares exécutèrent leur décision. Giovanni di Giustizia et Garatto furent élus par les camps adverses et le sort désigna Garatto, et aussitôt, dit le texte, « tous firent immédiatement la paix ». La crise avait été résolue. Tout le monde s’était réconcilié. Mais voilà, avant que Garatto ne parte en Bulgarie pour recevoir son ordination, il aurait eu lui aussi « un comportement répréhensible avec une femme ». Ce fut l’affaire de trop. Le texte dit que « la communauté qui était auparavant divisée en deux factions se divisa alors en six factions ». Les principales régions cathares d’Italie firent alors sécession les unes après les autres en se constituant en Église à part entière. Si l’on en croit le texte, les premiers a initier le processus furent ceux de la région de Desenzano. Ils se donnèrent pour évêque un certain Giovanni Bello qui partit rechercher son ordination en Dragovicie. Ensuite ce fut le tour de ceux de Mantoue. Ils se donnèrent pour évêque un certain Coloianno qui partit se faire ordonner en Slavonie. Ensuite, le texte se contente de dire que deux évêques furent ordonnés en Toscane mais cette information est inexacte. D’après le Tractatus de hereticis, « ceux de Florence élurent un certain Pietro di Firenze qui fut l’évêque de Florence et de toute la Toscane »13. Il faut donc croire qu’il n’y avait qu’une seule Église en Toscane, et que ce Pietro di Firenze, qui avait été destitué pour avoir refuser le tirage au sort, retrouva sa fonction avec le soutien de ses compatriotes Toscans. L’autre Église que notre auteur rattache à la Toscane ne peut être en réalité que celle de la région voisine, l’Ombrie. Il s’agit en fait de l’Église de Spolète que mentionne Raniero Sacconi. Cependant, le plus gros des effectifs qui se trouvaient dans la région de Milan ne sachant quoi faire dépêchèrent des légats auprès de l’évêque de Bulgarie pour recueillir son avis sur cette dernière situation. Celui-ci désapprouva ce qui avait été fait et s’en tint à l’élection par défaut qui avait désigné Giovanni Giudeo. Ce dernier n’eut alors pas d’autre choix que de reprendre sa fonction d’évêque alors qu’il ne le voulait point. L’injonction de l’évêque bulgare fut observée. Quant à Garatto, il s’effaça estimant que Giovani Giudeo était plus digne que lui à cette fonction. Aveu indirect de son écart ? Quoi qu’il en soit, les cathares qui reconnurent pour évêque Giovanni Giudeo formèrent cette Église qui ne tarda guère à être associée à la ville de Concorezzo parce qu’elle avait là son siège. Les membres de cette Église étaient appelés Concorezziens. Ces derniers considéraient que leur évêque était le seul évêque légitime de toute l’Italie. Les évêques concorezziens restèrent en froid avec tous les autres évêques cathares italiens au moins jusqu’à l’époque de Garatto si l’on en croit le texte : « Garatto et ses partisans allèguent que tous les évêques susdits, ainsi que leurs partisans, sont tenus par la promesse qu’ils lui avaient faite auparavant s’ils n’en avaient pas été relevés. Il juge que ces évêques ont reçu l’ordination épiscopale en dépit de Dieu et de la raison. C’est pour cette raison qu’il refuse d’admettre aucun des autres évêques dans la communion de ses prières et dans les marques de respect, excepté Coloianno qu’il pardonna récemment et fit la paix avec lui. ». Visiblement, Garatto retrouva son siège d’évêque après le décès d’un certain Giuseppe qui avait succédé à Giovanni Giudeo. Toutefois ce froid qui s’était déjà quelque peu adoucit avec l’Église de Mantoue ne perdura guère, excepté avec l’Église de Desenzano. Avec cette dernière le passif demeura bien plus longtemps. Raniero Sacconi explique en effet dans sa Summa, écrite en 1250, que « toutes les Églises des cathares se reçoivent réciproquement, bien qu’elles aient des opinions diverses et contraires, excepté les Albanistes et les Concorezziens qui se condamnent réciproquement ». À savoir, le terme Albanistes est le surnom que l’on a donné aux membres de l’Église de Desenzano après notre écrit.

ORIGINE ET SENS DU MOT CATHARE :

Le texte contient une invective qu’il nous faut relever parce qu’elle ruine l’hypothèse d’une origine injurieuse du mot cathare. Certains historiens l’ont en effet rapproché du latin catus (chat) d’après Alain de Lille qui disait que les cathares baisaient « le postérieur d’un chat en qui leur apparaît Lucifer ». Pour eux, le mot cathare signifierait adorateur du chat (Lucifer). D’autres ont fait le rapprochement avec le grec katarroos qui signifie écoulement d’humeurs pensant que l’on signifiait par là que ces « hérétiques » suintaient le vice. Mais ce n’est pas du tout ce que laisse entendre le passage en question. Voyons-le : « Voilà pourquoi, conformément à ce qui a été rapporté, tous les cathares, qui sont au contraire hérétiques, pervers et adultères de la doctrine du Christ, autrefois tous uni, se sont divisés en deux puis en six ». L’auteur dit que les cathares « sont au contraire hérétiques, pervers et adultères de la doctrine du Christ » car il est évident pour lui que le sens du mot cathare est l’opposé de ce qu’il énonce. Effectivement, le mot latin cathari est bien la transcription du grec katharoi qui signifie purs, et l’avoir associé à catus ou à katarroos n’est pas faire preuve d’exactitude. D’autant plus qu’Eckbert de Schönau dit on ne peut plus clairement dans ses sermons contre les cathares qu’ils ont « eux-mêmes assumé cette appellation de purs ». Cependant, ce terme de purs ne doit pas être pris au pied de la lettre. Les cathares ne revendiquaient pas être indemnes de tous péchés. La confession collectives qu’ils faisaient tous les mois et qu’ils appelaient aparalementum14 le prouve bien. Ce mot de cathare n’était pas une invention nouvelle. Il était au contraire très bien connu car il remontait aux temps glorieux des persécutions. Ce nom était celui des chrétiens qui n’avaient pas abjuré leur foi pour sauver leur vie. Ils se distinguaient par ce vocable de ceux qui avait abjuré et qui étaient revenus au christianisme quand les persécutions cessèrent. Les cathares affirmaient par ce nom, qui appartenait à la tradition, qu’ils étaient les véritables chrétiens. Ils n’avaient ni fléchis ni déviés. Pour notre auteur c’était une évidence puisqu’il dit que les cathares « sont au contraire hérétiques, pervers et adultères de la doctrine du Christ ». Le mot cathare est donc l’équivalent du terme plus usité de bon chrétien au sens de véritable. Pour les cathares, les mauvais et faux chrétiens c’étaient bien évidement les catholiques. Leur existence remontait seulement à l’époque de Constantin, du temps du pape Sylvestre. En revanche, que les polémistes catholiques aient fait des associations implicites avec catus ou katarroos pour tourner en dérision le nom qu’utilisaient les cathares c’est fort probable. Il est tout aussi probable que le vocable typiquement italien qui désignait les cathares sous le nom de patarins proviennent d’une confusion. En orient, ceux que nous désignons sous le seul nom de cathares étaient surnommés paulikianos (pauliciens). Mais comme cette appellation était incompréhensible en occident, il fut associé aux publicains dont il est question dans les évangiles. De pauliciens on est passé à publicains et à son dérivé popelicains. Mais en Italie on l’associa aux mouvement populaire dit des patarins qui avaient sévit à Milan au milieu du XIe siècle pour dénoncer les excès de l’Église (la simonie et le concubinage des prêtres). Le terme paulikianos fut entendu tout naturellement patarinos en Italie. Le Milanais, nous l’avons vu, était l’épicentre du catharisme italien au XIIe siècle, et il ne faut pas chercher plus loin la raison de la confusion des termes. La plus grosse et universelle confusion fut toutefois d’identifier les cathares aux anciens manichéens.

LA THÉOLOGIE DES TROIS ÉGLISES LOMBARDES

L’auteur classe les trois Églises lombardes en deux camps théologiques mais il ne dit rien sur les trois autres églises italiennes (Florence, Spolète et Vicence). Ce silence pose question. Remarquons tout d’abord que les trois Églises lombardes n’étaient pas homogènes territorialement. Elles étaient au contraire en concurrence sur un même territoire. Il est alors possible que l’auteur ait cherché à les rendre identifiable en rapportant leur théologie pour dissiper les confusions dû à leur mélange territorial. Cette concurrence territoriale atteste bien par ailleurs que les cathares lombards ne purent résoudre la crise qui les avait divisés. Le principe des Églises cathares était en effet d’être homogènes et strictement délimitées territorialement. La charte de Saint-Félix l’atteste. Elle est précisément l’accord de bornage entre l’Église de Toulouse et de Carcassonne. Elle énonce également ce que prescrivit à ce sujet le pape Nikita aux Églises occidentales : « Vous m’avez demandé de vous dire si les coutumes des Églises primitives étaient souples ou rigoureuses. Je vous dirai que les sept Églises d’Asie ont été séparées et délimitées entre elles, et aucune d’entre elles ne faisait quoi que ce soit à l’encontre des autres. C’est pourquoi les Églises de Romanie, de Dragovicie, de Melenguie, de Bulgarie et de Dalmatie sont séparées et délimitées, et aucune ne fait quoi que ce soit à l’encontre des autres. Elles ont ainsi la paix entre elles : faites de même. ».

Les Églises cathares avaient conservé la structure des premiers temps du christianisme. Elles étaient circonscrites à une entité territoriale locale. Cette entité territoriale pouvait être une ville et sa région, par exemple : Église d’Albi, de Toulouse ou de Carcassonne. Mais ce pouvait être aussi une région ou un pays, exemple : Église du Razés, de France, de Bulgarie etc. Les trois Églises lombardes avaient visiblement conservé l’apparence de ce principe. Elles s’identifiaient à une ville : Église de Desenzano, de Concorezzo, de Mantoue, mais en réalité elles s’étendaient de manière concurrentielle sur toute la Lombardie. La ville de Brescia par exemple, qui peut être considérée comme le centre de la Lombardie, est représentative de cette situation particulière car elle possédait trois diacres. Un pour chaque Église. Dans les documents postérieurs au nôtre, ces trois Églises ne furent pas seulement identifiés à leurs sièges mais aussi à leurs évêques ou théologiens emblématiques. Nous l’avons déjà vu, les membres de l’Église de Desenzano étaient appelés albanistes, mais ce que nous n’avons pas dit c’est la raison de cette appellation. Il s’agit probablement d’une référence à un certain Albano que Salvo Burci mentionne dans son Liber suprastella : « Mais Albano proteste en affirmant que le bien et le mal sont sans principe »15. L’Église de Desenzano était en effet cataloguée par leur adversaire pour être partisane du « dualisme absolu » et le propos d’Albano rapporté par Salvo Burci s’y prête bien. Albano était manifestement un théologien de cette Église ou son évêque mais à une date ultérieure à notre document. Les membres de l’Église de Concorezzo étaient dénommés concorezziens, comme nous l’avons vu, d’après la localité du siège de leur Église, mais ils furent également appelés Garattistes après la rédaction de notre document. Cette appellation fait moins mystère car il s’agit évidemment de Garatto qui recouvra son siège d’évêque après le décès du successeur de Giovanni Giudeo. Nous avons déjà vu un peu de son histoire, mais ce que notre document ne dit pas, puisqu’il fut rédigé avant son accession à l’épiscopat, c’est qu’il demeura évêque une quarantaine d’année. On comprends donc bien pourquoi son nom fut utilisé pour désigner les membres de son Église. Il a été une figure marquante. Il en est de même pour l’Église de Mantoue. Après notre document, ces membres furent appelés Coloianistes en référence évidemment à Coloianno, leur évêque. Ce personnage apparaît lui aussi dans notre document. Par la suite, on les a appelés Bagnoliens parce que cette petite localité était devenue le nouveau siège de leur Église. Il faut par conséquent un peu de mémoire pour se retrouver dans tous ces vocables éparpillés dans la documentation ! Mais pour finir sur ces appellations, il faut encore dire que les Églises italiennes étaient aussi désignées sous les noms des Églises orientales. L’arrière pensée de ces associations entre Églises italiennes et Églises orientales est sans doute d’ordre théologique. La littérature catholique attribuaient en effet à ces Églises italiennes des caractéristiques théologiques que les Églises orientales étaient sensées professer. Il y a certainement du vrai dans cette assertion car les Églises cathares italiennes ont apparemment maintenues les liens avec leurs consœurs orientales. Ces liens remontaient à l’ordination des premiers évêques après l’éclatement de leur Église en multiple sous-Églises. Il est alors logique de considérer qu’il y a eu des influences théologiques propres à ces Églises orientales chez leurs pendants italiens. Nous le voyons bien par un exemple concret. La documentation rapporte que Nazario était le seul évêque cathare à penser que Marie était un ange et qu’il tenait cette idée de l’Église bulgare chez laquelle il s’était rendue. Or, nous l’avons vu, l’Église de Nazario était effectivement rattachée à cette Église de Bulgarie. Ceci étant dit, il ne faut pas systématiser le fait autant que le firent les catholiques. Les cathares eux-mêmes ne se sont jamais dit tenants de telle ou telle Église orientale. C’est un parti pris des catholiques qui puise probablement ses racines dans notre document. C’est en effet lui qui, le premier, associa les Églises italiennes aux Églises orientales. Non pour des raisons théologiques mais pour des raisons de lignées apostoliques. Ce n’est qu’ensuite que l’on associa doctrines théologiques et Églises orientales pour les trois Églises lombardes seulement.

En ce qui concerne maintenant les trois autres Églises italiennes : Florence, Spolète et Vicence, elles étaient parfaitement homogènes et délimitées territorialement. Mais nous sommes bien mal renseignés sur ces trois Églises, surtout celles de Spolète et de Vicence. Nous possédons toutefois le périmètre précis de l’Église de Florence. Le De erroribus hereticorum catharorum nous le rapporte en ces termes : « elle s’étend de la cité de Pise jusqu’à Arezzo inclus, et d’Arezzo jusqu’à Montepulciano inclus et Grosseto, et ensuite toute la terre intermédiaire jusqu’à Pise est le territoire de cette Église de Florence »16. Nous le voyons encore ici, les Églises cathares étaient très clairement délimitées. Les trois exceptions lombardes ne font que confirmer la règle.

L’ÉGLISE DE DESENZANO :

L’auteur rapporte en premier la théologie que professait en son temps Marquisio di Soiano, qui était alors évêque, et un certain Amizo, son fils majeur. Il rapporte qu’ils prêchaient « deux dieux ou deux seigneurs sans principe et sans fin. L’un bon et l’autre absolument mauvais ». Nous l’avons déjà vu avec Albano – « le bien et le mal sont sans principe » – c’était là la particularité essentielle de la théologie attribuée à cette Église car ce n’était pas la position théologique des Églises de Concorezzo et de Mantoue. Pour ces dernières, comme nous le verrons mieux par la suite, elles enseignaient « seulement un dieu bon, tout puissant et sans commencement ». Visiblement, tous les cathares ne posaient pas deux principes principiels. Il est donc intrinsèquement faux de traiter le catharisme de dualisme. Un terme facile qui tend à réduire la pensée cathare à une métaphysique sur le bien et le mal. En son temps, ce raccourcis permit aux catholiques de rattacher les cathares au manichéisme, et de les condamner d’office au feu car le manichéisme avait été déjà jugé comme hérésie. L’Église catholique pouvait donc brûler les cathares à ce titre sans procéder préalable­ment au jugement de leur doctrine. Relevons cependant que cette accusation de manichéisme n’apparaît pas du tout dans notre document. Un fait qui mérite d’être signalé. Mais cela est bien logique si c’est Bonacurso, un ex cathare, qui est à l’origine de notre document. Il savait bien, lui, qu’il n’y avait aucun lien ni filiation avec le manichéisme. Quoi qu’il en soit, Marquisio et Amizo soutenaient que chacun des deux dieux avaient créé chacun ses anges, « le bon les bons et le mauvais les mauvais ». Ils enseignaient également que « le bon dieu est tout puissant dans sa patrie céleste tandis que le mauvais domine sur toute la création de ce monde ». L’auteur explique ici de manière décousue mais ce qu’il dit est aisément reconnaissable. Il résume la cosmogonie et la genèse du monde que les maîtres albanistes avaient conçues. La suite du texte le démontre car il s’agit du mythe bien connu de la chute des anges. La particularité de la foi cathare était en principe de ne pas prendre pour argent comptant la genèse biblique. Le livre de la Genèse, qui raconte la création du monde et du couple primordial Adam et Eve, appartenait en effet à la tradition religieuse juive et non au christianisme proprement dit. Les livres de référence du christianisme pour les cathares c’était le Nouveau Testament, c’est-à-dire les évangiles, les épîtres et l’Apocalypse dit de saint Jean. Les cathares ne disposaient donc pas de texte qui expliquait la création du monde. Il a donc fallu qu’ils constituent une genèse et ils l’ont fait à partir de quelques éléments glanés dans le Nouveau Testament et en particulier dans l’Apocalypse. Ils considéraient en effet que ce livre n’était pas seulement une révélation de ce qui arriverait mais aussi de ce qui était arrivé avant même la création du monde. Les cathares n’ont pas hésité non plus à reprendre des éléments de l’Ancien Testament parce que même s’ils pensaient que celui-ci avait été inspiré ou dicté par le Menteur, c’était-à-dire par le diable, ils considéraient malgré tout qu’il contenait une part de vrai. Il n’y a pas en effet de mensonge crédible sans être soutenu par quelques vérités. Bref, en croisant ces divers éléments chaque Église cathare était arrivée à reconstituer une histoire complète des origines mais à sa façon selon sa compréhension. Pour l’Église de Desenzano, comme nous l’avons vu, Dieu existait de toute éternité et il régnait sans adversité dans son monde à lui que la tradition chrétienne appelle royaume céleste ou paradis, et c’est lui qui a créé les anges. En dehors de ce royaume, régnait une autre puissance, maléfique celle-ci, que les albanistes nommaient mauvais dieu ou dieu des ténèbres. Ce dieu maléfique ou diable avait façonné son propre monde et avait créé ses « anges », autrement dit les démons, et il avait un fils : Lucifer. Or, un jour, Lucifer machina une ruse contre Dieu. Il entra dans le royaume céleste en se transfigurant « en ange de lumière ». L’étymologie latine de Lucifer signifie effectivement porte lumière (lucis fero). Là, les anges furent si séduits par sa beauté qu’ils implorèrent Dieu de le garder, mais Dieu fit mieux que de le garder, il l’éleva « régisseur des anges ». Renforcé par ce statut, il parvint à dresser une partie des anges contre Dieu au point de déclencher une bataille mais il fut vaincu. Lucifer entraîna alors dans sa chute les âmes des anges qu’il avait séduites et les enferma dans des corps. Ce récit explique donc que les âmes des hommes sont ces anges déchus retenus prisonniers sur une terre étrangère par les corps de chair et que leur salut consiste à retourner dans leur patrie céleste. La suite du texte complexifie toutefois cette explication. L’auteur rapporte en effet qu’ils enseignent aussi que « les corps humains sont animés en partie avec ces esprits malins que le diable créa et en partie avec l’âme de ces esprits qui chutèrent ». Il faut donc nécessairement déduire que le diable inséra aussi un de ses anges démoniaques dans chacun des corps qui retenait une âme angélique. Cette précision tentait sans doute d’expliquer l’ambivalence des actions humaines. Elle attribuait la malfaisance des hommes à l’esprit maléfique et la bienfaisance à l’âme angélique. Les cathares albanistes ne s’inscrivaient donc absolument pas dans la théologie catholique tirée de la Genèse. Celle-ci inculquait et inculque toujours que l’homme est pécheur par nature car son âme porte en elle la culpabilité du péché commis par Adam et Eve. La théologie albaniste prônait au contraire l’entière sainteté de l’âme. Celle-ci était angélique, divine. Le mal était extérieur à elle et ce mal ne pouvait exister que parce que cette âme était associée à un esprit malin et qu’elle avait perdue aussi dans sa chute son esprit divin, le saint Esprit, qui, lui, était resté au ciel. Le texte ne le dit pas mais grâce à d’autres sources nous pouvons ajouter que celui qui recevait le consolamentum recouvrait cet Esprit Saint qui était resté au ciel. Dès lors, il avait toutes les facultés pour vivre et agir selon ce saint Esprit. La logique d’une telle conception impliquait nécessairement la transmigration de l’âme. L’âme passait de corps en corps sans fin tant qu’elle n’était pas de nouveau reliée à Dieu par le consolamentum. Faute de quoi, elle restait sous le pouvoir du diable qui la maintenait ici bas en l’incarnant dans un nouveau corps à chaque décès. C’est ce que stipule le texte : « C’est dans ces corps que les âmes font pénitence mais si elles ne se sauvent pas dans un corps, elles entrent dans un autre corps et font pénitence ». L’idée ici exprimée avec le mot pénitence, c’est que les âmes paient dans les corps leur faute, celle d’avoir déchu en suivant Lucifer. Nous comprenons également, mais c’est une supposition, que cette douloureuse expérience amène l’âme à faire retour sur elle-même et à regretter le temps où elle était aux cieux. Paenitentia en latin signifie le regret et le repentir, et par voie de conséquence la conversion. Et cette conversion c’est l’adhésion à la vie chrétienne. Pour conclure, précisons encore un point, le corps ne pouvait avoir les qualité divines, en l’occurrence ni l’immortalité ni la vie, puisque c’était une création diabolique. C’était l’âme angélique qui possédait l’immortalité et c’était elle qui donnait vie à cette matière inanimée qu’était le corps. Ce n’est pas dit ainsi dans le texte mais c’est ainsi que nous le comprenons.

L’ÉGLISE DE CONCOREZZO ET DE MANTOUE :

L’auteur place dans un même camp théologique les deux autres Églises lombardes pour le fait que leur évêque respectif, Garatto et Coloianno, professaient « seulement un Dieu bon, tout puissant et sans commencement, qui créa les anges et les quatre éléments ». Ce distinguo semble laisser entendre que ces deux Églises ne croyaient pas unanimement à un principe du mal, mais la suite du texte dément cette assertion première. L’auteur rapporte en effet que certains divulguait sous le manteau l’idée qu’un « mauvais esprit » résidait dans le chaos, en dehors du royaume de Dieu donc, et que c’était lui qui était à l’origine du péché, autrement dit du mal. Après cette déclaration de principe, l’auteur rapporte deux genèses très distinctes sans préciser quelle était l’Église concernée. Mais par recoupement des sources, nous pensons que la première genèse qu’il énonce était professait par l’Église de Concorezzo. Si notre déduction est juste, cette dernière, contrairement à l’Église de Desenzano, considérait que Lucifer était un ange de Dieu, le plus grand probablement, et que c’était lui qui avait généré le premier péché qui engendra in fine la chute des anges. L’histoire rapportée est simple. Lucifer conçu de mauvais dessein dans son cœur et dévoya des anges. Il s’ensuivit que tout ce petit monde se retrouva exclu du royaume de Dieu. Ils échouèrent dans le chaos primitif qui n’était rien d’autre que les quatre éléments indissociés que Dieu avait créés. Lucifer, qui n’avait pas perdu ses dons divins, divisa alors ces éléments et façonna un nouveau monde, le nôtre. Il fit également des corps dans lesquels il enferma les anges qu’il avait entraîné avec lui dans sa chute. Remarquons que ce récit ne contient aucune bataille. Il faut comprendre par conséquent que c’est Dieu qui chassa Lucifer et les anges que ce dernier avait séduits. La trame, nous le voyons bien, est la même que celle qui était professée par l’Église de Desenzano, excepté la bataille fratricide. Quel que soit la nature de Lucifer c’est toujours lui qui provoque la zizanie dans le royaume de Dieu et qui entraîne la chute des anges. La différence entre les deux récits tient essentiellement à la cause qui motiva Lucifer à agir comme il l’avait fait. Pour l’Église de Desenzano cela allait de soi car Lucifer était le fils du diable, mais pour l’Église de Concorezzo qui pensait que Lucifer était un ange de Dieu, l’explication était moins évidente. Une partie pensaient, visiblement, que le péché qu’avait conçu Lucifer sortait ex nihilo de son cœur. Le mal était donc advenu accidentelle­ment. Lucifer a conçu de l’orgueil. Il a voulu devenir calife à la place du calife. Un point c’est tout. Mais cette explication simple calquée sur la nature humaine n’était pas transposable dans le monde divin. Comment en effet l’orgueil pouvait apparaître dans le cœur d’un ange si cette capacité même à concevoir de l’orgueil n’était pas possible pour tout être divin ? Il fallait bien que cet orgueil ait une cause extérieure. Le cœur de Lucifer ne pouvait concevoir de l’orgueil car c’était Dieu qui avait créé ce cœur et Dieu ne crée point le mal ni aucune racine du mal, sinon il serait lui-même in fine la cause de tout péché. C’est sans doute pourquoi ceux qui étaient les plus rigoureux intellectuellement enseignaient que Lucifer avait un jour descendu dans le chaos et qu’il avait rencontré là un mauvais esprit. C’est ce mauvais esprit qui fit naître dans le cœur de Lucifer ses mauvaises pensées. La suite nous la connaissons, Lucifer remonta au ciel, dévoya d’autres anges et provoqua leur exclusion. Nous le voyons bien, cette variante de la genèse de l’Église de Concorezzo n’avait pas d’autre but que d’expliquer la cause du péché d’orgueil de Lucifer et in fine l’origine du mal. En revanche, la genèse professée par l’Église de Mantoue tentait de résoudre une autre problématique, celle de la création du monde. Pour l’Église de Desenzano cette problématique n’existait pas car c’était le dieu des ténèbres qui avait créé le monde, et ce dieu mauvais possédait les mêmes qualités que son pendant, le dieu bon. En ce qui concernait l’Église de Concorezzo, Lucifer put diviser et ordonner les quatre éléments parce qu’il possédait par nature les dons divin, en l’occurrence le pouvoir de diviser la matière primordiale que Dieu avait créée. Mais l’Église de Mantoue pensaient tout autrement que ses consœurs. Il n’était tout d’abord point question de chute des anges dans leur genèse. Tout commença pour eux quand Lucifer fut séduit par le mauvais esprit qui se tenait tapi dans le chaos. Tous deux se mirent alors en tête de créer un nouveau monde, mais ils ne pouvaient le faire car ils n’avaient pas le pouvoir créateur de Dieu. Dieu seul pouvait créer ou plus exactement agencer de manière cohérente les quatre éléments primordiaux qu’il avait créés. Ils obtinrent cependant de lui une aide en la personne d’un ange. Cet ange descendit dans le chaos et les aida à formé un nouveau monde, mais une fois que son travail fut accompli, Lucifer et le mauvais esprit ne le laissèrent pas s’en retourner tranquillement au ciel. Ils se saisirent de lui et l’enfermèrent dans un corps. Pour les tenants de cette thèse c’était cet ange inséré de vive force dans un corps qui était à l’origine de toute l’humanité. L’inspiration de leur idée ne fait guère de doute. Ils ont revisité le récit de la genèse biblique. Ce malheureux ange c’était Adam duquel était sensé sortir Ève et toute la lignée humaine. Nous le voyons bien encore ici, les cathares, même s’ils considéraient que les livres de l’Ancien Testament avaient été inspiré ou dicté par le diable, ils pensaient que ces livres contenaient malgré tout quelques vérités. Le récit de la genèse pouvait parfaitement être gardé comme tel si on savait que ce n’était point Dieu qui opérait mais le diable qui se faisait passer pour ce dernier.

En ce qui concerne la nature et le devenir des âmes cette genèse de l’Église de Mantoue entraînait l’idée que la multitude des âmes était générée par scissiparité d’un seul ange. Le texte indique que ces âmes ou esprits, certainement en fonction de leur choix, obtiendront le salut éternel ou la damnation éternelle. Il n’est pas dit dans le texte que ces âmes ou esprits passent d’un corps à un autre après le décès du corps. Si l’on en croit leur explication, une âme était générée à chaque création de corps. C’était là un point qui les distinguait de tous les autres cathares. Ces derniers pensaient au contraire que toutes les esprits avaient été créés en même temps puisque c’étaient les anges ou la tierce partie de ces anges que Dieu avait créés. Cette conception entraînait d’ailleurs l’idée que ces âmes ou esprits n’étaient point liés au corps. Le corps n’était qu’une prison qui les retenait prisonniers, et à la mort du corps, ils passaient dans un autre corps jusqu’à ce qu’ils soient sauvés de cet enfermement et aliénation par le consolamentum. Mais le temps n’est point illimité. Il y aura une fin des temps qui surprendra tous ceux qui n’auront pas fait pénitence pour reprendre le vocable médiéval, c’est-à-dire suivre la voie chrétienne. Dans cette théologie-là, il n’y a donc pas d’apocatastase. Tous les anges ou esprits déchus ne retourneront pas au ciel. Il est prévu d’ailleurs que Dieu remplacera ceux qui seront définitivement damnés par une génération nouvelle d’esprits ou d’anges. Âmes, esprits ou anges sont des termes équivalents dans la théologie cathare bien qu’ils aient des sens différenciés selon le contexte de la théologie énoncée.

OPINIONS GÉNÉRALES ET PARTICULIÈRES :

L’auteur termine son écrit par quelques considérations d’ordre général et par quelques traits particuliers qu’il attribue aux « slaves ». Comme nous l’avons déjà évoqué, les cathares considéraient que les écrits de l’Ancien Testament étaient historiques à la différence seulement qu’ils ne rapportait pas ce que Dieu avait fait depuis le début de l’humanité mais ce que le diable avait fait car il s’y faisait passer pour Dieu le père. Pour les cathares ce n’était pas Dieu, nous l’avons vu, qui avait créé la terre et les hommes, ce n’était pas lui non plus qui avait fait sortir les hébreux du pays d’Égypte et qui avait transmis la Loi à Moïse sur le mont Sinaï mais le diable. Ils pensaient toutefois que le diable avait agit sur le mandat de Dieu, « en qualité d’assistant » dit le texte, ou bien dans le cadre d’une relation de dupe. Dieu aurait donné au diable la faculté d’agir comme il l’avait fait en lui laissant croire qu’il lui donnait pouvoir sur le monde alors qu’il voulait par là que les esprits déchus ou malins, les termes sont ici similaires, soient sauvés par le choix de faire pénitence, c’est-à-dire de suivre la voie chrétienne. Contrairement à ce qu’affirme l’auteur ceci n’était pas l’opinion commune de tous les cathares, mais les idées qui circulaient en Italie à cette époque. D’ailleurs, une déposition plus tardive de deux cathares florentins rapporte encore une tout autre vision des choses. Dieu et diable auraient agi de concert, l’un cherchant toujours le bien pour les hommes, l’autre toujours le mal, et c’est la conséquence de ces tensions qui a donné le cours de l’histoire rapporté par la bible. Toutes ces explications concernant l’Ancien Testament en disent long sur la prégnance de la théologie catholique chez les cathares italiens. Tous ceux qui entraient dans l’Église cathare italienne étaient en effet catholiques de culture. La théologie exprimée ici démontre bien qu’ils cherchaient à concilier leur foi nouvelle avec des considérations anciennes. Ils tentaient d’une manière ou d’une autre de rendre compte de l’Ancien Testament auquel les textes évangéliques eux-mêmes étaient mêlés. Les références à l’Ancien Testament ou aux figures de l’Ancien Testament y sont nombreux.

L’auteur passe ensuite à une particularité théologique propre aux « slaves », autrement dit à l’Église cathare de Bulgarie. L’idée circulait chez certain que Marie et Jean l’évangéliste étaient comme Jésus des anges descendus du ciel. Tous les cathares considéraient en effet que Jésus était un ange descendu du ciel qu’il revêtit ou pas un corps charnel. C’était là affaire d’appréciation. L’idée toutefois la plus répandue était que Jésus n’avait eu qu’un corps apparent et non un corps réel. Quant à la personne de Jean-baptiste l’opinion des cathares était unanime. Il était non pas le précurseur de Jésus mais son adversaire. Par son baptême d’eau il s’opposait au baptême de l’Esprit initié par Jésus qui se donnait par imposition des mains. Cette opinion ne manque pas de pertinence avec le recul du temps. Elle trahie un lointain héritage de l’Église cathare. Jean-baptiste a été inséré dans les évangiles pour relier Jésus à la tradition juive au moment où le courant sadocide s’est mêlé aux communautés chrétiennes après la destruction du temple en 70. Si le baptême de l’Esprit était le signe de la maturité spirituelle qui s’affranchissait de toutes les observances prescrites par la Torah, le baptême d’eau était au contraire l’engagement de revenir à l’observance de la Torah. Jean-baptiste est un personnage théologique qui permettait de renverser le sens des évangiles et de supplanter le baptême du Saint Esprit (consolamentum selon le vocable latin des cathares).

Le temps de la grâce dont il est question dans le texte se rapporte à la venue de Jésus. C’est le temps effectivement où la grâce de Dieu s’est manifesté en Jésus à tous les hommes. Jésus a ouvert une ère nouvelle, celui d’un salut possible.

En ce qui concerne le mariage, puisque le texte rapporte que les cathares le condamnait, il faut savoir que c’était étranger au christianisme. Dans le premiers siècles, le mariage des fidèles se faisaient devant notaire et nullement devant Dieu. Pas de célébration quelconque à l’église. Mais peu à peu, au fil du temps, l’Église catholique commença à bénir les couples, à célébrer des messes de mariage et en 1215 elle finie par décider d’élever le mariage au rang de sacrement. On comprends donc que les cathares aient été hostiles au mariage religieux. C’était une déviation du christianisme.

CONCLUSION :

Le De heresi catharoum in lombardia a été probablement rédigé aux alentour de 1190 par Bonacurso, un cathare revenu au catholicisme. Il rapporte dans sa première partie la chaîne des événements qui conduisit l’Église cathare italienne a se subdiviser en six Églises régionales dans les années 1180. Ce récit cherchant à dénigrer l’Église cathare en étalant ses crises et ses tensions témoigne au contraire en sa faveur. Il démontre un fonctionnement de l’Église cathare que nous dirions aujourd’hui démocratique. La seconde partie résume les traits caractéristiques de la théologie professées par les trois Églises lombardes mais pas celle des trois autres Églises italiennes. Cet étalement de la variété théologique des cathares italiens, qui cherche toujours à discréditer ces derniers, démontre l’extraordinaire capacité des cathares à penser et à penser librement. La différence théologique des cathares n’était nullement une cause d’achoppement. L’Église cathare n’était pas fondée sur une doctrine commune et indiscutable mais sur une discipline ecclésiastique : mêmes rites et mêmes règles de vie. La liberté spirituelle dont jouissaient les cathares auraient pu changer la face du monde si on les avaient laissé prospérer en paix. L’histoire hélas ne l’a pas permis. Les idéologies dominantes éliminent toutes celles qui les menaces.

_________________________

1Antoine Dondaine, La hiérarchie cathare en Italie. I. Archivum Fratrum Praedicatorum, t. XIX (1949), pp. 306-312.

2Terme de l’Église cathare qui désigne l’un des deux coadjuteurs de l’évêque appelés fils mineur et fils majeur. Le fils majeur est le successeur tout désigné de l’évêque en titre.

3Voir annexe.

4Manifestatio hæresis catharorum, quam fecit Bonacursus, qui condam fuit magister illorum, Mediolani, coram populo. Exposé de l’hérésie des cathares que fit Bonacurso, qui fut jadis leur maître, à Milan, devant le peuple. Voir J.P. Migne, Patrologia latina 204.

5Traduction de l’auteur d’après l’édition critique publié par D. Zbiral dans, 1209-2009, cathares : une histoire à pacifier, actes du colloque de Mazamet, éd. Loubatières, 2010, p. 45-52.

6Doat XXIII, f.f. 269 v – 270 r.

7J. Mabillon, Opera omnia, Paris, 1862, t. I, c. 679.

8J. Duvernoy, Le registre d’inquisition de Jacques fournier, Privat, 1965, t. II, p. 496.

9Voir Sources cathares n°7, Un cathare parmi les Vaudois du Piémont, Lulu, 2015, p. 87.

10E. Martène et U. Durant, Thesaurus novus anecdotorum, Paris, 1771, t. I, c. 902.

11Littéralement verte feuille. On comprend donc le jeu de mot.

12Voir Actes 1 : 26.

13Sources cathares n° 6, p. 77.

14Littéralement appareiller (mettre en osmose).

15« Sed forte dicet Albanus, qui bonum et malum affirmans sine principio esse ». Salvo Burci, Liber suprastella, édité par Caterina Bruschi, Fonti per la storia dell’Italia medievale, Antiquitates 15, Rome, Istituto storico italiano per il Medio Evo. 2002, p. 242.

16Voir Sources cathares n° 5, p. 27.

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