Utopie et maison cathare

Pourquoi cet article sur l’utopie et la maison cathare ?

La maison cathare, c’est-à-dire- la vie dans une communauté de femmes et d’hommes est le projet qui réunit ceux qui croient dans la résurgence du catharisme. Au fil des semaines de prières, la vie de notre petit groupe a montré les liens d’amitié qui existent entre les participants ; les discussions ont peu à peu affiné les rites, paroles et pratiques. Mais sauter le pas entre un engagement de quelques semaines par an et une vie commune au fil des années demande une toute autre réflexion.

J’ai vécu trois ans dans une communauté qui s’est constituée à la suite de Mai 68. Je souhaiterais mettre en évidence ce qui rapproche finalement les vies communautaires les unes des autres, compte tenu qu’il faudra ensuite les examiner mutatis mutandis, en faisant la part des spécificités de chacune. Mais comme un chat et un tigre se différencient en apparence sans aucune peine, si on les examine de plus près, on voit qu’ils appartiennent à l’espèce des félins.

Le projet et la mise en œuvre

Notre projet communautaire dans les années 70 est né de l’échec de l’action politique de Mai 68. Nous avons eu le désir, la volonté de passer à une pratique révolutionnaire individuelle et collective dans la vie quotidienne. Nous étions une trentaine 20 adultes, et 10 enfants de 18 mois à 13 ans. Les membres étaient tous jeunes entre 25 et 35 ans et presque tous travaillaient à l’extérieur comme salariés.

Les points qui paraissaient prioritaires étaient la disparité de vie entre les hommes et les femmes, un sentiment d’inégalité entre les sexes dans la vie militante. (Travail domestique, garde des enfants et temps pris pour la vie militante inégalement répartis entre les conjoints)

Le projet s’est réalisé dans la région de Saint Etienne dans la Loire, très exactement à Saint Chamond. Il s’agissait d’une communauté strictement urbaine. Ce projet s’est élaboré pendant deux ans à travers des rencontres soit ponctuelles, soit d’une durée d’une semaine

Une grande maison bourgeoise avec un jardin a été achetée sous la forme d’une SCI (Société civile immobilière). Cette maison a été entièrement réaménagée par les membres de la communauté sans distinction de sexe avec l’aide de certains plus compétents que d’autres.

Chacun, même les très jeunes enfants devant avoir sa propre chambre, les cloisons ont été abattues pour en construire d’autres, toute l’électricité a été refaite, une salle de douche collective, a été construite, tout a été repeint, retapissé.

Fondements idéologiques du projet communautaire

  • Travail à l’intérieur de la communauté sans aucune distinction de sexe. Travaux, cuisine, courses, garde, nourriture des jeunes enfants etc.… (5 enfants ont autour de 18 mois)

  • Travail salarié à l’extérieur sauf pour ceux (rares) qui n’ont pas de travail ou dont le travail est faiblement rémunéré qui s’occuperont utilement à l’intérieur. Des conflits et des amertumes naîtront de cette disparité.

  • Les enfants sont scolarisés dans les écoles publiques du quartier ou les lycées de la vile.

  • Répartition des tâches entre tous selon un tableau rempli chaque semaine pour couvrir l’ensemble du travail (imaginez les courses pour 30 personnes !).

  • Argent mis en commun : Une fois payé le prêt immobilier, le salaire de l’employé qui s’occupe des 10 enfants, les frais d’entretien et de nourriture, le solde est partagé, il reste 25 euros par personne. On budgétise les achats personnels importants.

  • Dans les rapports interpersonnels, abolition de la propriété affective et sexuelle sur les conjoints, l’attention doit être la même pour tous les enfants, les siens et ceux des autres. Lutte contre la jalousie.

  • L’ouverture vers l’extérieur : la communauté a vocation à être hospitalière sur des périodes limitées.

Les difficultés

Cette communauté préparée pendant deux ans n’a duré que de septembre à fin mars. Quelques semaines d’idylle, très riches et de discussions en petits groupes, en aparté ou en tête à tête enrichissent la vie, en comparaison avec l’existence antérieure en couple avec enfants jeunes. Les femmes en particulier apprécient le temps libre dont elles disposent, et les hommes se mettent vaillamment au travail, à la préparation des repas ou au nourrissage des jeunes enfants.

Très vite les réunions le soir trois fois par semaine s’éternisent et deviennent houleuses.

Se posent :

  • des problèmes de pouvoir. Certains s’accommodent mal des inégalités de pouvoir idéologique. Ceux qui pensent détenir La Vérité communautaire, donnent aux autres des leçons de morale communautaires très mal vécues par ceux qui les reçoivent.

  • Problème de leadership entre certains hommes (certains plus anarchisants rejettent l’autorité d’autres). D’où souffrances et conflits surtout pour ceux qui ne se croient pas détenteurs du Bien absolu.

  • Répartition des tâches : si tous acceptent le principe, certains, plus enclins au bavardage idéologique que d’autres, sont souvent en retard, ils sont mois soucieux de l’esprit de justice en actes, d’où des frictions assez fréquentes compte tenu de la présence de 10 enfants, ce qui nécessité une grande ponctualité. (le projet primitif, qui comportait l’instruction des enfants à la maison pour leur éviter « d’être corrompu par le discours des maîtres et la pression extérieure de la société » a été vite abandonné au prétexte d’une nécessaire socialisation)

  • Le parasitisme Si la communauté a pour vocation de recevoir des gens de l’extérieur pour une durée limité, très vite, des observateurs curieux, des baba-cools un peu parasites ont tendance à s’installer plus longtemps que prévu, ne s’intégrant que mal ou peu à l’organisation générale (sans parler des amis ou amies de cœur des uns ou des autres ).

  • Problème dans les relations sentimentales et sexuelles

Réunir 20 personnes jeunes, hommes et femmes, dans une vie quotidienne donne forcément lieu à des tentations diverses qui vont s’appuyer, en outre, sur une base idéologique. Puisque la jalousie et la propriété sexuelle doivent être abolies, il n’y a plus aucune retenue à avoir ; très vite de nombreuses relations vont se nouer entre différentes personnes, sur le lieu même de vie, ce qui donne lieu à des discussions en groupe et en privé et à des souffrances nombreuses. Personne n’a été préparé à ce genre de partage, ni les hommes ni les femmes La jalousie n’ose pas dire son nom mais elle existe avec sa cohorte de maux.

  • Difficulté dans la mise en commun de l’argent

Certains, habitués à un salaire confortable, n’acceptent pas de se retrouver avec une somme d’argent de poche dérisoire au vu de leurs besoins antérieurs, livres, disques, sorties etc…

Séparation en deux communautés

Finalement le groupe de départ va se scinder en deux avec revente des parts de la SCI à ceux qui restent et qui gardent la maison. Une deuxième communauté s’installe à St Etienne en location dans une grande maison où chacun peut avoir sa chambre. Il y a 7 adultes, dont 6 en couple mariés et 4 enfants dont trois petits. Cette deuxième communauté, dont je faisais partie, était plus libérale moins coercitive, que la première. Au bout de deux ans, chacun ayant déserté plus ou moins le groupe pour investir à l’extérieur dans des activités ou des relations, les membres se séparent la communauté n’ayant plus de raison d’être.

Construction d’une maison cathare actuellement ?

Nous pouvons reprendre un à un les points d’achoppement car ils nous paraissent toujours d’actualité

Les réponses ont été apportées au cours des différentes semaines où nous nous sommes réunis pour vivre ensemble et réfléchir. Elles constituent des propositions qui ne sont en aucun cas définitives mais elles doivent être discutées au fur et à mesure d’une pratique de vie commune.

La gestion collective de l’argent apporté chaque mois par les membres. Faut-il tout mettre en commun ? Chacun doit-il apporter sa participation à la vie de la maison en gardant le surplus, ce qui signifie admettre des inégalités entre les différents membres ?

Réponse : Tout chrétien cathare est tenu de gagner son pain par un travail. Un chrétien est donc indépendant financièrement. Il maîtrise complètement ses finances et assure sa subsistance. Mais il ne thésaurise pas. Son surplus, il le met dans le pot commun de l’Église. Ce pot commun assure une péréquation des moyens entre chaque chrétien et chrétienne et contribue aux misions de l’Église. Dans l’Eglise cathare chacun contribue selon ses moyens et reçois selon ses besoins. Aucune règle ou barème ne détermine ce qu’il dépense ou ce qu’il met en commun. C’est une question de conscience.

Le pouvoir à l’intérieur de la communauté : y- a-t-il des membres qui ont plus de mérite, plus de légitimité que d’autres, qui savent mieux où est le Bien et qui tentent de le faire appliquer ?

Réponse :

Il n’y a pas en catharisme d’autorité directrice. C’est pour les cathares la position du diable, celui qui domine et ordonne. Même si par exemple les maisons cathares doivent être dirigées par un « ancien », cet « ancien » n’a pas d’autre fonction, comme le dit si bien Rainier Sacconi, « de tenir toujours la primauté de tout ce qu’ils font, à savoir dans l’imposition des mains, dans la fraction du pain et dans le fait de commencer la prière » (Summa de catharis).

Comment se prennent les décisions, par des discussions, des votes, par un consensus après discussions ? Y –a-t-il des rapports de pouvoir ou tous les membres sont-ils dans une parfaite égalité ?

Réponse Les cathares ont un fonctionnement démocratique et chaque chrétien ou chrétienne fait vœux d’obéissance aux décisions que prend collectivement l’Église. Il ne s’agit pas d’obéissance à un membre particulier de l’Église, l’« ancien » par exemple.

Les rapports homme/ femme : Toute cohabitation hommes/ femmes ou hommes /hommes ou femmes/ femmes ; peuvent donner lieu un jour à une relation amoureuse, faut-il en accepter le « risque »  ou faut-il mettre en place des stratégies aussi rétrogrades qu’inutiles pour éviter les rencontres. Seul un parfait ermitage en solitaire saurait nous prémunir de cette tentation.

Réponse Chaque chrétien ou chrétienne fait vœux d’abstinence. Il s’agit donc d’un engagement en conscience qui détermine son état de chrétien ou de chrétienne. Comme il s’agit d’un engagement en conscience, il n’y a pas lieu de mettre en place des stratégies ou des règles sensées la contrôler. L’Église cathare est l’Église de la confiance et de la liberté de conscience. En revanche, ne plus être fidèle à son engagement entraîne la perte de son état de chrétien ou de chrétienne. On redevient dans ce cas un croyant ou croyante cathare.

L’accueil : Une maison cathare n’est pas une forteresse imprenable ; mais jusqu’où accepter « les autres », les croyants, les curieux, et pendant combien de temps ? L’accueil peut vite tourner au parasitisme. Qui accueillir, qui propose, qui décide ?

Réponse Les maisons cathares médiévales étaient au contraire ouvertes puisqu’elles se trouvaient au beau milieu villes et villages. Elles avaient aussi une vocation d’accueil. Elles accueillaient les jeunes pour les éduquer ou les personnes en fin de vie qui voulait faire leur bonne fin. Aujourd’hui, sa mission serait plutôt de permettre des temps de retraite spirituelle à ceux en ressentent la nécessité. Mais il appartient à l’Église et aux membres de chaque maison de choisir ses orientations.

Cette série de question peut sembler fastidieuse et révéler un manque d’enthousiasme mais elle se fonde, sur une expérience passée et sur une connaissance de la nature humaine régie par une société civile et une éducation qui nous ont constitués. Ce serait faire de l’angélisme que de penser que parce qu’on est cathare, on échappe aux lois qui régissent les autres et le monde. Nous sommes actuellement beaucoup plus imprégnés, me semble-t-il, des lois de ce monde que du catharisme.

Il faut également souligner que les mentalités ont beaucoup changé depuis le Moyen-âge .La notion d’individu avec ses droits et prétentions est récente ; elle date du XVIII siècle mais elle fait maintenant autorité. De même que la reconnaissance des gens plus âgés par les plus jeunes est fortement contestée de nos jours. Il ne s’agit pas de juger mais de constater ce qui est et d’en tirer les conclusions qui s’imposent pour une vie collective. On ne peut guère imaginer cette vie sans discussion démocratique où chacun a le droit de parler et où chaque personne compte à plein, sans restriction d’âge, de sexe ou d’ancienneté.

Maison cathare et utopie

Faut-il pour autant en conclure que construire une maison cathare relève de l’utopie ? ‘

Il convient d’abord de définir le mot afin de nous assurer que nous mettons derrière le mot « utopie » la même réalité. Aujourd’hui, ce mot désigne quelque chose d’irréalisable, de peut-être souhaitable mais dans un ailleurs tellement lointain que le mot a le plus souvent une connotation péjorative .Le « c’est utopique » balaye d’un revers de main un propos qui oserait proposer une autre vision même partielle, de notre société. L’époque n’est plus du tout à l’utopie et l’aspect doux rêveur que le mot révèle l’écarte d’emblée du champ de la réflexion « sérieuse »

Il est vrai cependant que les impasses catastrophiques dans lesquelles nous ont conduits les choix politiques et sociaux actuels ouvrent peut-être une petite fenêtre sur l’utopie.

Les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, nous, c’est-à-dire ceux qui espèrent une résurgence du catharisme possible, sinon quel intérêt y-a-t-il de discuter de maison cathare, sont nombreuses : la dispersion géographique, le très petit nombre de nos membres, les problèmes d’argent.

Sans engager personne d’autre que moi, je dirais qu’il nous faut constituer tout d’abord une église, c’est-à-dire une réunion de croyants et de chrétiens cathares avant de construire une maison. Il ne me semble pas possible dans l’état actuel des troupes tellement rares, tellement disséminées Un tel projet serait aujourd’hui utopique au mauvais sens du terme. On ne peut construire une maison cathare tout seul, tout au plus construira-t-on un ermitage, et il serait destructeur me semble-t-il aujourd’hui de nous lancer dans ce qui serait aventureux.

La naissance du mot « utopie » date de 1516, c’est un auteur anglais Thomas More qui l’a créé en intitulant ainsi son roman. Ce mot signifie « qui se situe dans un ailleurs, hors d’un lieu précis ». Il représente le renouveau de la pensée de la Renaissance, en insistant sur l’aspect universel de cette construction romanesque qui contient une dénonciation de la misère et du mal et tente d’œuvrer en général à une rédemption de l’humanité au-delà des frontières et des époques. Ce qui est repris dans toutes les utopies ultérieures, celle de la Renaissance comme celle du 18ème siècle dans le Voyage de Gulliver de Jonathan Swift ou dans les applications concrètes du 19 ème siècle, c’est la critique de la société et le rêve d’un ailleurs. C’est aussi ce qui guide les Cathares du 13ème siècle, la critique du catholicisme et création d’une pratique et d’une vie spirituelles tout autres.

On peut dire que les cathares du 12ème, 13ème siècle ont joint la théorie à la pratique et qu’ils n’en sont pas restés à des rêveries, puisqu’ils ont mis en place une religion et un mode de vie tellement menaçants pour le pouvoir politique ou religieux qu’ils ont fini par être purement et simplement éliminés. Ce sont des utopiques actifs, qui ont tenté et ont réussi un moment, non pas à changer le monde ce qui n’était pas leur projet mais à instaurer dans une partie du monde, une autre manière de vivre et d’avoir une pratique religieuse et spirituelle.

Que conclure sur ce projet de maison cathare ? Rien de définitif, nous sommes sur la voie, dans la discussion et savoir si nous allons ou non nous inscrire dans les grands projets utopiques de l’humanité ne va pas nous empêcher de poursuivre notre quête mais en connaissance de cause, sans mettre sous le boisseau les difficultés, sans copier l’organisation des maisons du 13 ème siècle puisque nous vivons huit siècles après. Le débat est en cours, nous essayons par cet article de l’enrichir, de le développer, de susciter des réactions. Personne n’étant détenteur de la Vérité, seule de la discussion sans cesse renouvelée, inlassable, peut jaillir une lumière.

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