La Naissance du Purgatoire

La Naissance du Purgatoire. Jacques Le Goff. Gallimard 1981

Le Purgatoire surpasse en poésie le ciel et l’enfer, en ce qu’il représente un avenir qui manque aux deux premiers. René de Chateaubriand. Le Génie du christianisme 1802

Il s’agit d’un compte- rendu rapide qui ne dégagera que quelques idées force, l’ouvrage de Jacques le Goff étant une somme d’érudition extrêmement savante. Nous nous attacherons aux idées qui nous paraissent essentielles du point de vue du catharisme en espérant donner envie au lecteur de se plonger dans la lecture de l’ensemble du texte.

Le Purgatoire ne se situe pas dans les textes bibliques. C’est une invention de l’église catholique au 12ème siècle qui donne lieu à des discussions houleuses plus tard, au 16ème entre réformés et catholiques. Le succès de cette création, liée à l’épanouissement de l’Occident médiéval de la seconde moitié du 12 siècle, va aller croissant au 13ème siècle.

Jusqu’au 12ème siècle, le mot Purgatoire n’existe pas en tant que nom. Il apparaît dans les textes entre 1150 et 1200. Or, il existe entre les mots et les choses un lien aussi étroit qu’entre le corps et l’âme. La naissance du mot purgatoire permet de fixer une chronologie, même si l’idée planait dans les textes théologiques depuis plusieurs siècles.

Cette création du Purgatoire met en évidence le processus de spatialisation de la pensée : Organiser l’espace de son au-delà a été une opération de grande portée pour la société chrétienne qui attend la résurrection des morts. Il n’est donc pas inutile de préciser les rapports entre l’espace ici-bas et l’espace de l’au-delà. Le Purgatoire est un espace intermédiaire où certains morts subissent une épreuve qui peut être raccourcie par les prières des vivants pour leurs morts. Cette croyance dans une possible intercession entre les vivants et les morts est une sorte de seconde chance puisqu’il peut se passer quelque chose pour un homme entre sa mort et sa résurrection, son accès à la vie éternelle qui se gagne en une seule vie. Toutes les religions qui croient à des réincarnations avant d’atteindre un repos éternel et mérité excluent donc l’idée d’un Purgatoire.

Passer d’un système de pensée binaire, enfer /paradis à un système ternaire revient à ce que la notion d’intermédiaire prenne consistance. C’est introduire un tiers, classe moyenne ou tiers état, ce qui n’est possible qu’à travers les changements sociaux en train de se produire. Il n’y a plus face à face les puissants et les pauvres, les clercs et les laïcs, mais une société qui trouvera quatre siècles plus tard son aboutissement dans la Révolution en ce qui concerne la France avec le développement la bourgeoisie qui commence au Moyen-âge. La pensée ternaire est infiniment plus dialectique que la pensée binaire qui fige les situations. Le Purgatoire introduit aussi une autre notion temporelle qui s’oppose à l’éternité de l’Enfer ou du Paradis. Il est transitoire, éphémère mais il penche même plus vers le Paradis que vers l’Enfer, il n’est pas à mi-chemin. On imagine l’impact d’une notion aussi ouverte sur l’imaginaire des gens du Moyen-âge, très imprégnés du merveilleux.

Cette notion introduit aussi l’idée de responsabilité individuelle, de libre-arbitre chez l’homme, puisque coupable par nature, en raison du péché originel, il sera jugé deux fois, au moment de la mort et au moment du jugement dernier. A sa mort le jugement portera sur les péchés commis sous sa responsabilité. Il y a là une modernisation de la pensée qui débouche sur une existence de l’individu et de sa volonté. Cette évolution correspond au point de vue de la bourgeoisie naissante qui ne se reconnaît pas dans des masses de nobles ou de paysans. En effet, ces deux catégories sociales acceptent de vivre dans l’observance de règles collectives qu’ils n’ont pas choisies.

Ce pouvoir sur les morts est un accroissement énorme du pouvoir de l’Église, puisque ce qui jusque là était du ressort de Dieu seul, tombe dans celui des hommes et en particulier des hommes d’église. Le système des indulgences va s’y alimenter abondamment. Il s’agit de « racheter des péchés, de son vivant en donnant de l’argent au clergé ou en se mortifiant. Chaque péché est tarifé. Ainsi la Tour de beurre de la cathédrale Notre Dame de Rouen doit son surnom à la vente des dérogations accordées pour consommer des matières grasses pendant le carême (article de Wikipedia sur les indulgences)

Quand et pour qui aura lieu cette « purgation », ce rachat, reste confus. Mais tous s’accordent à penser qu’il s’agira d’un feu purgatoire. Cette épreuve du feu est une ordalie qui in fine séparera les presque bons des vrais méchants qui retomberont en enfer. Mais le purgatoire peut également consister en des épreuves subies dans cette vie, deuils, maladies etc.…de ceux particulièrement éprouvés.

Ces trois lieux trouvent leur expression littéraire la plus aboutie dans une œuvre magistrale : la trilogie de la Divine Comédie, de Dante, qui comprend l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, est composée entre 1302 et 1321. C’est le premier texte en Italien moderne.

Le poète guidé par Virgile, visite tous les lieux de l’au-delà : les cercles de l’Enfer renfermant les damnés par catégories de péchés mortels, ceux du Purgatoire figuré comme une montagne que l’on gravit pour parvenir aux joies et aux beautés du Paradis.

Le Purgatoire et le catharisme.

Le Purgatoire a été inventé aussi pour répondre à cette absurdité soulignée par les cathares : leur dieu créait les âmes pour qu’elles soient finalement damnées éternellement.

Pour les cathares la métempsychose résolvait tous les problèmes qui se posaient aux catholiques. En catharisme on était sauvé par pure grâce parce que pour les cathares Dieu est par essence un dieu de toute bonté et un dieu sauveur. Ce n’est pas lui qui a créé le monde ni les hommes, mais un de ces anges qui a déchu, Lucifer, et qui est devenu diable. Le dieu des cathares n’est pas l’ordonnateur de la loi vétérotestamentaire. Il n’a pas non plus placé en l’homme la faculté du bien et du mal. Le dieu cathare ne juge ni ne condamne, il bénit et pardonne. Il sauve sans condition ni contrepartie. Le salut consiste pour les cathares à recevoir l’Esprit Saint parce qu’il relie l’âme, retenue prisonnière dans le monde du diable, à son origine : Dieu. Chez les cathares, ce n’est pas un lieu qui est purgatoire, mais l’Esprit Saint. Il purifie et conduit à une nouveauté de vie ici bas. C’est cette nouveauté de vie, aimante et non violente, qui atteste l’œuvre de l’Esprit Saint. Sans cela, l’âme reste prisonnière du diable et à la mort du corps, elle passe dans un nouveau corps.

À l’inverse, les catholiques pensaient que l’âme serait jugée pour les actions qu’elle avait commises au cours d’une seule vie, or cette idée soulevait beaucoup de problèmes. Que devenait par exemple l’âme des non-chrétiens qui n’avait jamais entendu l’Évangile, ou l’âme des enfants ou des débiles mentaux qui n’avait pas pu exercer le « libre arbitre », ou tout simplement des « chrétiens » qui étaient morts sans confession ou avaient commis un péché mortel ? Le purgatoire permettait de rendre le système catholique moins absurde en apparence.

Il permettait aussi, comme le dit Jacques Le Goff, que l’église catholique ait plus de pouvoir que Dieu sur le devenir des chrétiens après leur mort ; à travers le système des Indulgences particulièrement hypocrites. Les indulgences accentuaient encore les inégalités puisqu’il était plus facile aux riches de payer pour effacer les péchés commis et aller ainsi en Paradis. Même si pour nous actuellement, cette notion de Paradis et d’Enfer parait un peu obsolète, il faut imaginer que les croyants du moyen-âge vivaient dans la terreur de l’Enfer, preuve en est les représentations terrifiantes du Jugement dernier, à Albi dans la cathédrale ou à la Chaise Dieu.

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