LA DILECTION

Les évangiles ont été écrits en grec et Dieu y est étroitement associé au mot grec ἀγάπηagapé. La première épître de Jean déclare par exemple que Dieu est agapé (I Jn 4 : 8 et 16).

Dans les traductions moderne le mot agapé est traduit par le mot amour mais cette traduction ne rend pas bien le sens du mot grec agapé.

Dans la langue grecque, plusieurs mots désignent ce que le français énonce sous le même mot amour. En français on aime sa soupe, son chien, son ami, son enfant et son conjoint. Nous voyons bien ici que le mot amour regroupe des sentiments différents et désigne des relations différentes. Le grec lui emploie des mots différents pour designer ces sentiments différents.

Le mot érôs renvoie en grec à la passion amoureuse et charnelle. Il désigne aussi le désir ardent pour quelque chose, la patrie par exemple.

Le mot storgê désigne la tendresse toute particulière, celle du père pour son enfant par exemple. Il désigne en principe l’amour de type familial.

Le mot philia désigne l’amitié, l’affinité qui existe entre deux personnes, mais aussi les relations d’intérêts et de réciprocité, les relations contractuelles, par exemple la relation entre les dieux et les hommes ou les relations d’une cité-état avec une autre.

Et enfin le mot agapê renvoie au devoir d’accueil de l’étranger. C’est ce qui est donné gratuitement sans qu’il existe une quelconque relation affective ou de réciprocité. Il exclu calcul, intérêt et même mesure.

Pour mieux comprendre le sens de l’agapé, il n’y avait pas en Grèce de loi universelle. Les lois étaient propres à chaque citée et concernaient seulement les citoyens. Un étranger n’était pas inclus. Un étranger était par conséquent sans défense s’il ne se plaçait pas sous la haute protection d’un citoyen : un allié ou ami (philia) ou bien une bonne âme qui, sans le connaître, acceptait de le prendre sous sa protection (agapé) sans qu’il ait un quelconque intérêt à le faire. C’était cela l’agapé. On comprend donc pourquoi les chrétiens ont eu recours au mot agapé. Si dans l’Ancien Testament Adonaï (Dieu) établi une relation de réciprocité qui relève de la philia, dans le Nouveau Testament Jésus instaure une relation qui se fonde sur la gratuité : l’agapé.

En effet, dans l’ancien Testament l’amour de Dieu pour son peuple est lié à l’observance de la Loi par le peuple. Je cite, c’est Moïse qui parle, « Si tu obéis bien à la voix de l’Éternel, ton Dieu, en observant et en mettant en pratique tous ses commandements que je te prescris aujourd’hui, l’Éternel, ton Dieu, te donnera la supériorité sur toutes les nations de la terre» (Dt. 28 : 1).

Suit 13 versets de bénédictions.

Ensuite « mais si tu n’obéis pas à la voix de l’Éternel, ton Dieu, si tu n’observes pas et ne mets pas en pratique tous ses commandements et toutes ses prescriptions que je te donne aujourd’hui, voici toutes les malédictions qui viendront sur toi et qui t’atteindront » (Dt. 28 : 15).

Suit 51 versets de malédictions.

Vous voyez 13 versets de bénédictions contre 51 versets de malédictions.

Aux yeux d’un Grec, la relation qu’Adonaï établi avec son peuple est celui de la philia. Il y a contrat et alliance entre deux partis. C’est une relation d’obligés fondée sur des devoirs réciproques. Adonaï s’engage à faire sa part si le peuple fait la sienne et inversement. Et c’est précisément ce que dénonce Jésus dans le fameux sermon sur la montagne.  Mais ouvrons une parenthèse, ce fameux sermon a été en réalité prononcé dans une plaine. En situant ce sermon sur une montagne, les interpolateurs ont voulu faire de Jésus le nouveau Moïse, qui, comme chacun sait, se trouvait sur une montagne quand il reçut la Loi d’Adonaï. Mais passons.

Bref, dans la plaine, Jésus déclara à ceux qui le suivaient :

« Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux. Si vous avez de l’agapé pour ceux qui ont de l’agapé pour vous, de quelle grâce faites-vous preuve ? Les pécheurs aussi ont de l’agapé pour ceux qui ont de l’agapé pour eux. Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, de quelle grâce faites-vous preuve ? Les pécheurs aussi en font autant. Et si vous prêtez à ceux qui vous font du bien, de quelle grâce faites-vous preuve ? Les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir l’équivalent. Mais ayez de l’agapé pour vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer. Votre récompense sera grande et vous serez fils du Très-Haut, car il est bon pour les ingrats et pour les méchants. Soyez compatissant, comme votre Père est compatissant ». (Luc 6 : 31-36).

Les propos de Jésus sont diamétralement inverses à ceux de Moïse. Il y a antithèse. Le Dieu de Moïse n’est pas du tout le Père dont parle Jésus. Le Dieu de Moïse aime ceux qui obéissent à la Loi mais le Père de Jésus est bon et compatissant pour tous, quel que soit l’individu et quoi qu’il fasse. L’Amour de Dieu est indépendant des actions et de l’attitude des hommes envers lui. Jésus invite aussi à ne pas juger, autrement dit à ne pas avoir de Loi. Toute loi génère des jugements et tout jugement est preuve de l’absence d’agapé. L’agapé n’est pas juste, l’agapé ignore la mesure, c’est-à-dire ce qui est juste, et forcement la justice elle même. L’agapé est injuste car elle va au delà de la justice. L’agapé est sans loi et en christianisme tout homme est appelé à agir selon l’Esprit de Dieu, l’Esprit Saint, qui est la dilection, et non d’après une loi prétendument divine : l’esprit de Loi n’est pas la loi de l’Esprit Saint.

La différence fondamentale que je viens de mettre en exergue entre agapé et philia n’est pas aussi nette dans tous les passages évangéliques à cause de la polysémie des mots agapé et philia. Un père pouvait avoir par exemple de l’agapé pour son fils aîné et pas seulement de la storgé parce qu’il le prenait sous sa haute protection, c’était la prunelle de ses yeux. La philia ne traduit pas seulement la réciprocité mais aussi tout simplement l’affection particulière qui équivaut à notre mot amitié. C’est particulièrement visible dans l’évangile de Jean. En Jean 5 : 20 il est écrit que le Père à de la philia pour le Fils alors que dans Jean 3 : 35 il est écrit que le Père à de l’agapé pour le Fils.

De même Jésus a recours souvent au mot philia en ce qui concerne ses disciples :

  • « Je vous dit à vous, qui êtes mes amis (philia) ne craignez pas pas ceux qui tue les corps etc » (Luc 12 : 4).

  • « Je ne vous appelle plus serviteurs parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelé amis (philia), parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jean 15 : 15).

Dans l’épître à Tite attribué à l’apôtre Paul, Paul demande à Tite de saluer tous ceux qui ont de la philia pour eux dans la foi : « Salue ceux qui nous aiment (philia) dans la foi » (Tite 3:15).

Le christianisme n’oppose pas l’agapé à la philia ni ne l’exclu. Les sentiments d’affections entre frères dans la foi peuvent aussi relever de l’amitié partagé et réciproque (philia) mais l’agapé est dû à tous et à commencer envers son ennemi.

Autre exemple étonnant en ce qui concerne le mot agapé. Dans Luc 11 : 43, Jésus dit que les pharisiens ont de l’agapé pour les premiers siège dans les synagogues et les salutations sur les places publiques. Ici le mot agapé est utilisé à rebours de sons sens. C’est par intérêt, pour se faire valoir que certains aiment les premières places dans les synagogues et les salutations distinguées sur les places publiques. Ce n’est pas du tout désintéressé et gratuit. Mais ici le mot agapé est utilisé dans son sens populaire qui pouvait correspondre à notre mot passe partout amour.

Le passage de Jean 21 : 15 – 17 est énigmatique parce qu’il a été remanié pour mettre en avant Pierre alors que c’était probablement une critique de ce dernier. Jésus demande à Pierre par deux fois s’il a de l’agapé pour lui mais Pierre répond qu’il éprouve de la philia pour lui. Mais à la troisième demande, Jésus emploie le verbe philia et plus le verbe agapé et le texte dit que Pierre fut alors bien malheureux de cette insistance de Jésus. Que doit-on déduire de ce passage ? Jésus monte-t-il ou descend-t-il d’un cran en passant de l’agapé à la philia à sa troisième demande ? De notre point de vue c’est sans doute une descente, mais du point de vue de l’interpolateur judéochrétien c’était sans doute une élévation. On revient ici à la relation d’obligés, à des alliés par intérêt commun ou bien tout simplement au retour de la notion affective. Pierre aime Jésus selon l’excellente définition de l’amitié ou de l’amour donnée par Montaigne : « parce c’était lui, parce que c’était moi ». Mais ce rapport là n’est pas le rapport prôné par le christianisme, même s’il ne l’exclue pas, parce que cette philia là ne peut être universelle, elle est toujours partielle et limitée. Elle est arbitraire. Les ressorts de la Philia peuvent aussi se retourner en sens inverse : l’inimitié ou la haine. Non par choix, mais « parce c’était lui, parce que c’était moi ». La relation affective a les mêmes ressorts dans l’amour que dans la haine. Mais comme nous l’avons dit, dans le sermon de la plaine, Jésus prône l’agapé de l’ennemi et non la philia. À moins d’être masochiste, on ne peut avoir de relation affective avec son ennemi, littéralement celui qui vous veut du mal. Mais ont peut avoir pour lui de l’agapé. Une attitude bienveillante qui consiste essentiellement à ne pas répondre au mal par le mal mais au mal par le bien. C’est ce que ne cessa de prôner l’apôtre Paul :

  • « Ne rendez à personne le mal pour le mal » (Ro 12 : 17).

  • « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien » (Ro 12 : 21).

  • « je désire que vous soyez sages en ce qui concerne le bien et purs en ce qui concerne le mal » (Ro 16 : 19).

La communauté qu’a fondé Jésus était établie non pas sur des préceptes légalistes – une Loi à observer – mais sur les impératifs de l’agapé. Et cet agapé se traduisait très concrètement par le dessaisissement de soi et l’abandon de ses biens. Chacun pourvoyait au bien commun selon ses moyens mais chacun recevait aussi selon ses besoins. Cette manière de vivre attestait la véracité de la puissance de Dieu, l’Esprit Saint, dans la communauté chrétienne. L’agapé dans le christianisme premier c’était cela et cela se manifestait par la cène (le repas du soir en latin). Les premiers chrétiens se réunissaient le soir pour manger ensemble et ce repas communautaire, qui s’ouvrait par la bénédiction du pain comme le faisait Jésus, a donné le mot agape. Le partage du pain, l’agape, était le témoin de l’agapé dans la communauté chrétienne. Nous étions alors à mille lieu de l’eucharistie : la perpétuation du rite sacrificiel de la Loi mosaïque.

L’agapé est ce qui est gratuit et totalement distinct de tous sentiments particuliers avec la personne concernée. Nous sommes ici à l’antipode du sens de notre mot amour qui implique une relation affective particulière. Pour pousser le raisonnement, l’agapé peut avoir une attitude bienveillante envers tout homme mais l’amour l’exclu.

La voie chrétienne c’est l’agapé, et si l’agapé n’exclue pas l’amitié – on le sait l’amitié comme l’amour ne se commande pas – il ne se confond pas avec lui. Il faut plutôt parler de dilection. Un mot oublié mais qui se rapproche le plus du mot agapé. La dilection est en effet l’amour tendre et spirituel. Il n’a aucun lien avec l’affectivité, la réciprocité et l’intérêt. 

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