ABRÉGÉ DU CATHARISME

La synthèse du catharisme que nous nous proposons de donner ici n’est pas de type passéiste. Elle ne prétend pas rendre compte du catharisme médiéval. Nous ne faisons pas ici œuvre d’historien. Notre synthèse est l’expression d’un regard moderne sur le catharisme médiéval, non pour définir ce qu’il était mais pour dégager de lui l’essence d’un catharisme pour aujourd’hui. Certes, un catharisme que nous considérons fidèles aux sources médiévales qui nous le font connaître, mais un catharisme qui ose aussi se penser lui-même. Le catharisme est vivant et il peut et doit s’écrire au présent.

Le catharisme n’est rien d’autre qu’un pur christianisme parce qu’il ne s’en tient qu’à l’Évangile. Il se fonde uniquement sur l’exemple et l’enseignement de Jésus. Et cet Évangile oppose la dilection et la liberté que donnent l’Esprit Saint, à la lettre et l’esprit de la Loi, c’est-à-dire de la Torah communément appelée Ancien Testament.

La foi cathare n’accorde aucun crédit aux textes de l’Ancien Testament, plein de vindictes, de violences et de sang. Elle récuse l’idée d’un dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. Un dieu qu’il faudrait craindre et implorer, et auquel il faudrait rendre un culte et des sacrifices. Ce dieu-là, le catharisme l’appelle diable.

Le catharisme croit en revanche au principe du Bien absolu, aimant et non-violent, que Jésus appelait d’ailleurs « Père ». La foi cathare est précisément la totale confiance en l’idée d’un Dieu de dilection, c’est-à-dire d’Amour. Mais le monde ignore la dilection, il ne connaît que la prédation. L’interprétation cathare est juste, le monde a été fait sans Dieu ou sans ce principe de dilection. La marche du monde témoigne que le Dieu de toute bonté et de dilection proclamé par l’Évangile est absent en ce monde. Pour les Cathares, le monde est autant étranger à Dieu que Dieu est étranger au monde. Il n’intervient pas, ni n’est à l’œuvre dans ce monde.

Le catharisme appelle à se défaire du monde pour entrer dans le « royaume de Dieu » que Jésus appelait de ses vœux. Ce royaume divin n’est rien d’autre que le règne de l’Esprit Saint en chaque homme. C’est lui qui opère la conversion salutaire dont l’humanité a tant besoin. Il renverse la haine en amour, la méchanceté en bienveillance, l’orgueil en humilité, la cupidité en générosité, l’accumulation en partage, le mensonge en vérité et le meurtre en don de soi. Il est là le « royaume de Dieu », et il ne faut pas le chercher ailleurs. Comme le suggérait Jésus, le « royaume de Dieu » n’est pas un lieu, c’est un état d’esprit (C.f. Luc 17 : 20).

Cette conversion salutaire, cette entrée dans le « royaume de Dieu », ou règne de l’Esprit Saint, qui inaugure un cheminement nouveau, une vie nouvelle, est manifestée par le baptême. Non pas un baptême d’eau, qui n’a rien de chrétien puisqu’on le doit à Jean-Baptiste et non à Jésus, mais un baptême spirituel, un baptême dans l’Esprit Saint, par l’imposition des mains. Ce baptême du Saint-Esprit, le catharisme l’appelle Consolation pour qu’il ne soit pas confondu avec le faux baptême chrétien, celui de l’eau. La Consolation tire son nom du Consolateur, l’autre nom du Saint-Esprit dans l’Évangile de Jean. Ce n’est donc que cette Consolation qui est le véritable baptême chrétien. Il fait de chaque homme ou femme un chrétien ou une chrétienne, mais non par magie, autrement dit par l’opération de l’imposition des mains. L’imposition des mains est seulement le signe par lequel l’Église accueille un nouveau chrétien. C’est un acte de foi. Acte de foi parce que l’Église cathare voit la grâce de l’Esprit Saint dans la volonté de s’engager en toute connaissance dans la voie évangélique. C’est cette volonté elle-même qui atteste la plénitude de la conversion spirituelle.

Cet engagement en conscience de celui qui demande la Consolation c’est de vivre l’Évangile, c’est-à-dire de faire vivre en soi l’Esprit Saint en suivant les pas de Jésus et en poursuivant la mission qu’il a initiée. C’est finalement devenir à son tour comme Jésus, un fils de Dieu.

Cette mission commence par soi-même, par la recherche de sa propre amélioration au moyen de la prière, de la méditation et de l’ascèse. Cette amélioration va également de pair avec le ministère par excellence du chrétien, ou de la chrétienne, la bénédiction et le pardon. Ce ministère doit être sans cesse signifié et renouvelé et il trouve son parachèvement dans la Consolation elle-même. Un chrétien, ou une chrétienne, consacre sa vie à ce ministère-là. C’est la raison pour laquelle la Consolation est aussi une ordination. Elle consacre à un ministère. C’est pourquoi d’ailleurs les chrétiens et les chrétiennes cathares sont dits revêtus parce qu’ils portent une robe de bure noire, la couleur de l’humilité, témoin de leur ordination et de leur état de chrétien.

Mais avant de se faire chrétien, de recevoir le baptême et l’ordination de la Consolation, l’Église cathare exige de régler sa vie passée, de tout mettre en ordre. On ne peut entrer en christianisme en commettant ou en laissant derrière soi une injustice.

L’Église cathare exige en premier lieu de se dépouiller de tous les biens de ce monde. Comme l’enseignait Jésus, on ne peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et Mammon (cf. Luc 16:13). Pour ne pas commettre d’injustice en ce domaine sensible, l’Église cathare veut que les biens soient légués à qui de droit et que seule une part discrétionnaire, légale, lui soit transmise.

La dépossession est le préalable indispensable de l’entrée en vie évangélique. Ainsi, un chrétien ou une chrétienne cathare, peut vivre dans la liberté que donne l’Esprit Saint, puisqu’il n’a plus de possessions qui le possèdent ou qui l’aliènent. Il en est de même d’ailleurs avec les liens familiaux. Pour devenir un chrétien, il faut aussi se défaire de ces liens-là, mais non les renier. Un chrétien cathare reste un père pour ses enfants et un frère pour ses frères. Il agrandit sa famille à toute l’Église et même à toute l’humanité. Un chrétien cathare est le père et le frère de tout le monde. En catharisme, il ne s’agit donc pas de couper les liens affectifs, mais de les étendre et de les multiplier.

Enfin, pour les personnes mariées qui souhaitent se faire chrétien ou chrétienne, l’Église cathare exige qu’elles obtiennent l’assentiment de leur conjoint pour la dissolution de leur union. Sans la dissolution de cette union et l’assentiment volontaire et non contraint du conjoint, la Consolation est tout aussi impossible que si on ne se séparait pas de ses biens matériels.

Entrer en christianisme, c’est entrer dans les pas de Jésus qui était célibataire, qui avait étendu sa famille à tous ses disciples, et qui ne possédaient rien d’autre que sa propre tunique. C’est aussi se mettre en marche sur la voie qu’il a empruntée et suivie en dépit de toutes les difficultés, et ce jusqu’à la mort. Se faire chrétien, ou chrétienne, c’est aussi accepter ce sort-là : la persécution et la mise à mort.

Se mettre en marche, c’est en effet partir léger, et non se surcharger de poids morts et inutiles. C’est pourquoi un chrétien, ou une chrétienne cathare, n’a plus la charge d’une famille et ne possède plus rien. Il reste cependant maître de l’argent qu’il gagne de ses mains, par son travail. Un chrétien ou une chrétienne cathare ne vit pas en effet de son ministère, mais d’un travail. Son salaire est la garantie de sa liberté, de sa sincérité et de son désintéressement. Ainsi, personne n’est sa clientèle, et son gagne-pain n’est pas son ministère.

Le ministère chrétien est bien un service, il doit être accompli gratuitement et bénévolement. C’est pourquoi le chrétien, ou la chrétienne cathare, est tenu de travailler de ses mains pour assurer sa subsistance et financer son ministère. Sans cela, on se fait mercenaire. On accomplit ce que Jésus dénonçait : les prêtres et sacrificateurs qui vivaient du service du Temple et de la bonne foi des fidèles qui, dupés, allaient jusqu’à donner la dernière piécette qui leur restait pour vivre (cf. Luc 21 : 1 -4).

Il n’en est pas ainsi pour l’Église cathare. Celle-ci n’est pas constituée de prêtres et de fidèles et elle n’accomplit aucun office cultuel. Il n’y a pas plus de messe ou de culte que d’église ou de temple dans l’Église cathare. Il n’y a donc pas de denier du culte ou de dîme. L’Église cathare n’est pas non plus une institution juridique avec ses dignitaires et son administration. Elle est une communauté de vie et de foi.

L’Église cathare est l’assemblée des chrétiens et chrétiennes d’une localité déterminée, vivant en communauté de vie selon les préceptes évangéliques, et qui travaillent de leurs mains pour assurer leur subsistance et financer leur ministère. C’est tout. L’Église cathare vit de la libre mise en commun. Chacun pourvoit selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. La solidarité entre chrétiens est le sceau même de l’Esprit Saint, du « royaume de Dieu » inauguré par Jésus quand il rompit et partagea le pain que quelqu’un avait accepté de mettre en commun. Le miracle de la multiplication des pains est le miracle du partage. Il permet à chacun d’avoir ce qui lui est nécessaire. C’est pourquoi, à chaque repas, les chrétiens et les chrétiennes cathares bénissent le pain et le partagent en mémoire de Jésus, ou plus exactement en remémoration de l’Évangile que Jésus a personnifié. Cette fraction du pain bénit est le témoignage vivant de cette solidarité des chrétiens et des chrétiennes qui n’est point fictive, mais bien réelle et véritable. En catharisme, la fraction du pain bénit n’est pas un rite en dehors de toute réalité et vérité. C’est pourquoi, dans l’Église cathare, seuls ceux qui participent à la vie communautaire de l’Église sont admis à partager la table des chrétiens et des chrétiennes, et d’avoir part au pain bénit. La véracité de la foi va de pair avec la véracité des actes qui en témoigne. Sinon on se fait menteur, et le mensonge n’est point la ligne de conduite des Cathares.

La théologie cathare considère le rite de l’eucharistie ou de la sainte cène comme un dévoiement et un contresens. La fraction du pain n’a rien à voir avec un sacrifice et avec une quelconque transsubstantiation, nécessairement fictive, illusoire et mensongère, du pain et du vin en corps et sang du Christ. Elle n’a aucun rapport non plus avec la mort et la résurrection du Christ.

L’Église cathare est à l’image de Jésus, elle n’a rien qui puisse attirer le regard ou susciter l’admiration. Elle n’a ni puissance, ni autorité, ni pouvoir, ni grandeur, ni richesse, ni possession, et n’accomplit aucun miracle. Elle n’a pas d’autre force que celle de ses convictions, et pas d’autres armes que celles de la dilection et de la vérité. Elle ne sait que bénir et pardonner ou mieux encore, Consoler. C’est pourquoi, l’Église cathare est méprisable aux yeux du monde et qu’elle se trouve à la merci des méchants et des violents, comme le fut Jésus lui-même. Elle est brebis parmi les loups.

L’Église cathare ne partage pas les valeurs du monde, ou des dieux de ce monde, autoritaires et violents, mais ceux du « royaume de Dieu », du règne de l’Esprit Saint donc, inséparable de l’effacement de soi et de la dilection. Pour le catharisme, tout pouvoir ou toute autorité sur terre relève du diable et non de Dieu.

L’Église cathare n’est que le rassemblement de la bonne volonté d’hommes et de femmes qui se savent ni meilleurs ni pires que les autres. C’est la raison pour laquelle les chrétiens et chrétiennes cathares accomplissent une confession collective des fautes commises, appelée « Appareillement ». En effet, Appareiller, signifie rendre pareil. C’est une remise à niveau de toute l’Église, collectivement, une fois par mois, par un diacre de l’Église dont c’est le ministère ou service. C’est pourquoi l’Appareillement est aussi appelé Service.

L’Église cathare n’est pas seulement l’assemblée des chrétiens et des chrétiennes. Elle est aussi, par le témoignage de son engagement de vie évangélique, présence réelle du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Pour un Cathare, Dieu n’est pas une abstraction. Sa présence ne peut être dans une hostie, simple pâte de farine mêlée d’eau, inerte et muette. Il ne peut résider que dans des êtres vivants qui agissent et parlent, autrement dit dans les chrétiens et les chrétiennes : l’Église. La spécificité de la foi cathare, c’est de voir la présence de Dieu dans l’Église et donc dans chaque chrétien et chrétienne. En catharisme, l’Amour de Dieu est inséparable de la « dilection » portée à chaque chrétien et chrétienne.

Il est facile de prétendre aimer un Dieu qui n’a aucune réalité, mais aimer Dieu dans l’épaisseur de la réalité humaine de l’Église est tout autre chose. C’est pourquoi l’Évangile proclame : « Si quelqu’un dit : j’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur ; car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (I Jean 4 : 20). Nous savons au contraire que Jésus a dit : « C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples » (Jean 13 : 25). C’est la raison pour laquelle, dans l’Église cathare, l’amour de Dieu est inséparable de l’amour des « frères », c’est-à-dire des chrétiens et des chrétiennes. Et pour tout Cathare, la réunion de deux chrétiens ou chrétiennes, est la plénitude de l’Église où le Père, le Fils et le Saint Esprit habitent spirituellement. Un seul chrétien ou chrétienne l’est aussi, bien entendu. Il porte en lui la grâce de l’Esprit Saint. Mais une seule personne ne peut être l’Église. L’Église est communauté et pour être une communauté, il faut être au moins deux. Nul chrétien ou chrétienne cathare ne peut se méprendre ainsi sur lui-même. Il ne peut s’ériger en pape ou en chef. Il n’est qu’un membre et représentant de l’Église à laquelle il fait « vœu d’obéissance ». Nous disons bien « vœu d’obéissance » à l’Église et non à un membre particulier de cette Église, fut-il évêque.

En effet, l’Église cathare n’est pas hiérarchique, mais démocratique. Tous les chrétiens ou chrétiennes sont égaux, sans distinction ni différenciation. Ils sont tous des chrétiens ou des chrétiennes, quel que soit le ministère exercé dans l’Église, comme celui de diacre ou d’évêque, par exemple. Ils portent d’ailleurs la même robe de bure noire et vivent de la même manière, en maison communautaire, et en gagnant leur pain par leur travail. Dans l’Église cathare toutes les décisions importantes sont prises collectivement, et comme dans l’Église primitive, c’est par élection que les diacres sont désignés. Il en est exactement de même pour les évêques, mais il y a ici une spécificité propre au catharisme qu’il faut connaître. Un évêque cathare a deux coadjuteurs, appelés Fils majeur et Fils mineur. Le Fils majeur est le successeur tout désigné de l’évêque et le Fils mineur est le successeur tout aussi désigné du fils majeur. Ce n’est donc que le Fils mineur qui est élu par l’ensemble de l’Église, quand il y a changement d’évêque.

Par ailleurs, conformément à l’Église primitive, l’Église cathare est la communauté d’une localité déterminée. Il n’y a donc pas au sens propre une seule Église cathare, mais des Églises cathares dont la circonscription reste à taille humaine. Les membres d’une même Église doivent se connaître tous. L’Église est une communauté fraternelle qui ne peut dépasser les liens réels de chacun de ses membres. Au-delà, l’Église perd toute réalité. Elle devient une institution, elle n’est plus une Église.

La cellule de base de l’Église cathare est la paire de chrétiens ou de chrétiennes, et elle est menée par celui qui est le plus ancien dans la foi. Ce dernier a reçu une ordination particulière de l’Église, celle de prêcher et de « Consoler ». Ce qui n’est pas forcément le cas du second, appelé compagnon, qui est souvent un jeune Consolé. Il est l’adjoint et l’assistant du plus ancien dans la foi, et son ministère est de l’aider et de le soutenir dans son ministère de la prédication et de la « Consolation ». Se faisant, il se forme et est destiné à se voir confier à son tour ce ministre de la prédication et de la « Consolation ». C’est par conséquent toujours le plus ancien dans la foi qui prêche, qui bénit et pardonne, qui bénit et fractionne le pain et qui « Console ». Le plus jeune dans la foi est en soutien seulement, c’est son ministère.

La communauté de base de l’Église cathare est la maison. Il n’y a pas d’autre Église que la petite communauté de chrétiens ou de chrétiennes vivant sous le même toit. Et cette communauté dépasse rarement la dizaine de personnes. Le cas échéant, elle peut se réduire à deux ou trois chrétiens seulement. Cette communauté est dirigée par un Ancien, c’est-à-dire par un chrétien que l’Église a estimé collectivement comme tel. L’ancienneté dans la foi n’est pas en effet qu’une question d’années, mais de maturité spirituelle. La fonction d’Ancien nécessite une ordination particulière parce qu’elle consacre à un ministère particulier de l’Église, celui de mener une petite communauté de chrétiens.

Plusieurs maisons cathares constituent un diaconat et ce diaconat est administré par un diacre. Ce dernier est le représentant de l’évêque et le représentant des Anciens de son diaconat auprès de l’évêque. Il est une courroie de transmission. C’est son service, son ministère, et celui-ci comprend en particulier celui de « l’Appareillement ». À défaut de l’évêque ou de ses Fils majeur et mineur, c’est lui qui « Console » ou ordonne au ministère d’Ancien et au ministère de la prédication et de la « Consolation ».

Enfin, plusieurs diaconat constituent une Église et celle-ci est administrée par un évêque et deux coadjuteurs, appelés Fils majeur et Fils mineur. L’évêque est l’ancien de l’Église par excellence. Ces trois personnes vivent eux aussi en maison, avec d’autres chrétiens, comme tout le monde, mais chacun dans une maison différente. C’est dans ces maisons que vivent les diacres, même si ces derniers passent beaucoup de leur temps dans les maisons de leur diaconat.

C’est l’évêque qui ordonne les diacres et le Fils mineur, mais c’est l’Église qui les élit. Comme chaque chrétien ou chrétienne, l’évêque fait « vœu d’obéissance » à l’Église et travaille de ses mains. Absolument rien ne le distingue d’un autre chrétien, si ce n’est la fonction de son ministère. Par conséquent, le ministère de diacre ou d’évêque, ou de ses deux Fils, n’a de sens que s’il y a correspondance avec l’importance numérique de la communauté chrétienne.

Nul besoin d’évêque pour une dizaine de chrétiens par exemple. Un Ancien suffit. Les ministères ne sont pas des grades, mais des fonctions qui doivent coller à la réalité. Et ces ministères ne sont confiés qu’à des personnes éprouvées dans la foi. Les diacres, les Fils ou les évêques ne sont les chefs de personne, ni les directeurs de conscience de quiconque. Ils ne sont que des anciens dans la foi. Ce qui est tout autre chose. En règle générale, quelle que soit la situation ou le nombre, il faut toujours un ancien dans la foi. Il est la référence ultime et nécessaire de l’Église cathare.

L’Église cathare à un seul sacrement, celui de « l’imposition des mains ». « L’imposition des mains » donne trois grâces particulières et distinctes : la bénédiction, le pardon et la consolation qui a valeur de baptême et d’ordination.

La grâce de la bénédiction et du pardon est donnée lors de « l’Amélioration ». « l’Amélioration » est le rite fondamental de l’Église cathare que les plus jeunes dans la foi font aux plus anciens dans la foi. C’est par lui que se commence et se termine une journée, c’est par lui que l’on se salue, et c’est par lui que débute et se clôture un prêche, une « Consolation » ou une ordination. Le rite consiste à demander à trois reprises la bénédiction et le pardon du plus ancien dans la foi, mains jointes et à genoux. Cette bénédiction est donnée à chaque fois par « l’imposition des mains » du plus ancien dans la foi. Et chaque imposition des mains est suivie de la prosternation du plus jeune dans la foi, qui s’incline non pas devant l’homme, mais devant l’Esprit Saint qui habite en lui.
« l’Amélioration » bonifie autant celui qui se prosterne que celui qui impose les mains, parce qu’il en faut de l’humilité pour se prosterner et pour accepter que cela soit fait devant soi. La bénédiction et le pardon sont aussi demandés par les plus jeunes dans la foi au plus ancien dans la foi, avant de prendre et de consommer le pain bénit.

La grâce du baptême, de la « Consolation », confère le Saint-Esprit. Elle est donnée par l’imposition des mains du plus ancien dans la foi, mais aussi de tous les chrétiens et chrétiennes présents. Elle fait de tout homme ou femme un chrétien ou une chrétienne. Cette « Consolation » confère aussi l’ordination au ministère de soutien et d’adjoint du chrétien chargé de la prédication et de la « Consolation ». Cette grâce de la « Consolation » peut être également donnée à la dernière extrémité. Mais cette « Consolation » ne peut être donnée que sous certaines conditions : être adulte et en possession de sa pleine conscience, avoir réglé ses affaires ou dettes et avoir procédé à la liquidation de ses biens et possessions, dont une partie, la part discrétionnaire légale, doit- être remise à l’Église. Pour les personnes mariées, il faut aussi procéder à la dissolution des liens du mariage avec l’accord exprès du conjoint.

Enfin, la grâce de l’ordination consacre à un ministère de l’Église. Les ordinations renouvellent la grâce de l’Esprit Saint pour un ministère particulier au sein de l’Église, et nous avons vu qu’il en existe six :

– Le ministère de « compagnon » est la consécration au soutien des chrétiens ordonnés qui sont chargés du ministère de la prédication et de la « Consolation ». Cette ordination est conférée par la « Consolation ».

– Le ministère d’ordonné est la consécration à la prédication et à la « Consolation ». Cette ordination reconnaît l’aptitude à prêcher et à « Consoler », autrement dit à avoir charge d’âmes. Cette ordination n’est donnée généralement qu’après trois années de formation auprès de différents chrétiens ordonnés.

– Le ministère d’Ancien est la consécration au service de la communauté de base de l’Église cathare, la maison.

– Le ministère de diacre est la consécration au service de l’Évêque et des Anciens dans un secteur territorial déterminé. Le diacre peut ordonner au ministère de la prédication et de la « Consolation » à la place de l’évêque ou de ses Fils. L’Appareillement est un service qui lui est propre.

– Le ministère de Fils majeur ou de Fils mineur est la consécration à la fonction de coadjuteur de l’Évêque.

– Le ministère d’évêque est la consécration ultime. L’évêque est l’ancien par excellence de toute l’Église. L’ordination d’évêque est donnée quand on devient Fils mineur. Il n’y a donc pas de nécessité à conférer une nouvelle ordination à la prise en charge de la fonction d’évêque en titre.

Si l’Église cathare est composée de chrétiens et de chrétiennes vivant en communauté de vie selon les préceptes évangéliques, il faut encore ajouter ceux que le catharisme appelle croyants. Les croyants ou croyantes sont les hommes et les femmes qui ont exprimé le désir de devenir un jour un chrétien ou une chrétienne. Les croyants sont donc des membres à part entière de l’Église cathare en tant que catéchumènes. Ils sont par conséquent admis à faire leur « Amélioration » devant tout chrétien ou chrétienne. La première « Amélioration » est même le rite pas lequel on devient membre de l’Église cathare. Et cette entrée dans l’Église implique un minimum d’observance des préceptes évangéliques. En premier lieu, la dilection et la solidarité envers tous les autres membres de l’Église cathare, croyants ou chrétiens. Refus en particulier du mensonge et de la violence envers un autre membre de l’Église cathare, quel qu’il soit, et de recourir à la justice pour trancher un différend. Tous les différends entre croyants doivent être réglés à l’amiable, et si besoin sous l’arbitrage de chrétiens qui ont bien le rôle d’arbitre, mais point celui de juge. Ils amènent les parties à trouver un accord. Ils ne prononcent donc aucune sentence. Ils n’imposent rien, ni ne contraignent personne.
Enfin, le croyant, quelle que soit son ancienneté, est le plus jeune dans la foi, et ses anciens dans la foi sont tous les chrétiens et chrétiennes.

Si « l’Amélioration » est le premier acte de foi pour un croyant, la participation à la fraction du « pain bénit » en est le second. L’Admission à la table des chrétiens et des chrétiennes et la consommation du « pain bénit » marque un pas supplémentaire dans la foi. L’admission à la table et la participation à la fraction du « pain bénit » attestent que le croyant est entré dans le partage et qu’il a démontré son aptitude à s’insérer dans la vie communautaire de l’Église, spirituellement et matériellement. Il y a donc toujours un certain délai entre l’admission à faire son « Amélioration » et l’admission à prendre part à la fraction du « pain bénit ».

La troisième étape est l’admission à dire le « Notre Père » et à tenir l’oraison simple avec les chrétiens et les chrétiennes. Cette intégration à la prière atteste l’intégration des préceptes évangéliques. Celui de la dilection et de la vérité en premier lieu, mais aussi l’humilité, la douceur, la patience, la bienveillance, le partage et le don de soi. Cela implique nécessairement le refus de toute mise à mort, de consommer de la viande et de se livrer aux débauches charnelles ou aux ébats sexuels dans le contexte et les possibilités de sa vie propre, et selon ce que la grâce de Dieu veuille bien accorder.

Les chrétiens ne contrôlent ni ne sont juges de la conduite d’un croyant dans sa vie privée. C’est en conscience que chaque croyant ou croyante doit se déterminer. L’Église cathare est une communauté de foi. Autrement dit, elle est l’Église de la confiance. Elle est aussi l’Église de la liberté de la conscience. Chacun doit apprendre à s’examiner et à se positionner entre ce qui est requis et ce que sa condition permet d’accomplir le plus véridiquement et fidèlement possible.

L’étape après l’admission à la prière est celle de la « Consolation », et celle-ci est à la fois l’aboutissement de la vie croyante et le début de la vie chrétienne.

Comme la « Consolation » ne doit être demandée et reçue qu’en pleine possession de ses facultés mentales, les croyants sont exposés au risque de tomber dans un état qui ne leur permet plus de demander et de recevoir la « Consolation », et finalement de mourir sans avoir reçu la consolation salvatrice. C’est pourquoi l’Église cathare permet à ses croyants les plus avancés dans la foi d’anticiper leur volonté d’être Consolé en prenant d’avance toutes les dispositions qui lui sont liées. Cette anticipation permet de recevoir le sacrement de la Consolation in extremis sur son lit de mort, même en état d’inconscience. Cette « Consolation » in extremis ne diffère en rien de la « Consolation » que l’on demande et reçoit pour devenir un chrétien ou une chrétienne. Elle entraîne les mêmes engagements et obligations. Il était d’ailleurs d’usage de nouer une fine bandelette autour de la taille pour rappeler l’état de « revêtu ».

La foi cathare s’exprime aussi par sa théologie, mais elle n’érige aucun énoncé théologique en dogme. Le socle de la foi cathare n’est pas les dogmes, mais l’engagement de la vie chrétienne. Ce qui compte en catharisme ce n’est pas ce que l’on déclare croire, mais la manière dont on vit. Etre chrétien c’est vivre chrétiennement. 

La foi cathare consiste tout d’abord, nous l’avons vu, à ne pas prendre en compte les textes de la Torah, que l’on a à tort appelé « Ancien Testament ». Ce sont les textes sacrés de la religion juive et non du christianisme. Les textes de références du catharisme sont les premiers écrits chrétiens, les évangiles et les épîtres des premiers chrétiens, qu’ils soient canoniques ou pas. Mais le catharisme ne les érige pas en textes révélés ou inspirés qu’il faudrait croire à la lettre. Au contraire, il sait qu’il s’agit de livres qui furent très tôt caviardés et trafiqués. La lecture cathare de ces textes est donc toujours critique et elle est aussi spirituelle.

Le catharisme n’érige donc pas en code de foi ces textes. Ils les considèrent comme des témoins de l’histoire complexe de ce que l’on appelle communément le christianisme. L’Évangile est un don de l’Esprit Saint qui ne peut habiter dans les lettres mortes, couchées et figées sur le papier, comme une épitaphe sur un tombeau. Ici ne peux vivre l’Évangile. L’Évangile est vivant. Il est Esprit. Et ce sont ceux qui sont animés par cet Esprit qui peuvent proclamer cet Évangile qu’ils vivent au quotidien. La tradition cathare assimile d’ailleurs la figure de Marie à celle de l’Église. Car c’est en réalité l’Église qui est ensemencée par l’Esprit Saint, et qui, enceinte de l’Esprit Saint, accouche du Christ, c’est-à-dire de l’Évangile.

En revanche, l’Église cathare se garde bien de parler au nom de Dieu. Elle ne parle qu’au nom de sa foi. Tout chrétien cathare n’est chrétien que selon sa foi. L’Église cathare ne peut donc mentir ni tromper. Elle dit seulement ce qu’elle croit.

Le catharisme ne fonde pas non plus sa foi sur la prétendue historicité du Christ des évangiles ; un ultime envoyé du dieu de la Torah, après une série de prophètes, qui serait né du Saint-Esprit, qui aurait accompli des tas de miracles et qui aurait finalement triomphé de la mort en ressuscitant. Les Cathares n’adhèrent pas à ces pieuses fictions. Le Christ cathare est un Christ spirituel qui n’a pas plus mangé, souffert et accompli de miracles qu’il n’a ressuscité. La foi cathare n’est pas une adhésion à un personnage qui s’appellerait Jésus. Quelle importance y a-t-il de croire à un certain Jésus qui serait né il y a 2 000 ans si l’Évangile ne naît pas aujourd’hui en nos cœurs ?

Nous savons au contraire que le Christ des évangiles n’est pas le Jésus de l’histoire. Ce Christ est la défiguration du message de Jésus. Croire à l’historicité de ce Christ des évangiles trafiqués et manipulés revient à croire en une chimère, en une mystification, qui n’a aucune réalité. En clair, cela revient à ériger un mensonge en vérité.

Les Cathares ont toujours considéré Jésus comme un simple messager. Il est le porteur de l’Évangile. Leur foi n’est donc pas adhésion à la personne du messager, mais à son message. Les Cathares ont foi à l’Évangile et non en un Jésus mort et enterré qui n’a jamais ressuscité. La foi chrétienne n’est pas celle qui est née d’un prétendu miracle de la résurrection, mais de celle qui est née de l’opposition à la Torah, la loi censée être divine. Comprenons bien, Jésus fut mis en croix au nom de cette Torah que l’on considère paradoxalement comme parole de dieu !

L’Évangile est une conversion, un renversement de la pensée qui remet à l’endroit ce qui était à l’envers. C’est de cette conversion dont témoigne l’apôtre Paul sur le chemin de Damas (cf. Actes des apôtres 9 : 1 – 22). La foi cathare naît de cette rencontre indicible avec ce Christ spirituel qui a converti Paul, c’est-à-dire avec l’Évangile que prêchaient et vivaient les disciples de Jésus, persécutés par les tenants du dieu légaliste et violent de la Torah. L’apôtre Paul n’a pas cru à un Christ miraculeux qui n’existait d’ailleurs pas encore puisqu’il n’avait pas encore été inventé. Il a cru à un message, à une idée de Dieu. Une idée d’un Dieu de toute bonté et de dilection qui n’émet aucune Loi et qui n’exige aucun sacrifice ou mise à mort ; une idée de Dieu qui libère de l’asservissement, de la soumission et des obligations de la Torah. Paul se plaisait d’ailleurs à opposer les figures de sa tradition. Il opposait Abraham, l’homme de foi, à Moïse, l’homme de la loi. Autrement dit, il se servait de la Torah pour renverser la Torah.

Paul avait foi en ce Dieu qui rend la liberté de conscience et qui promeut la fraternité entre tous les hommes. La foi chrétienne est le contraire du processus d’aliénation que l’on peut observer ailleurs. Elle amène à un esprit libre et critique. L’Esprit Saint n’est d’ailleurs pas dissociable d’un esprit sain.

La théologie cathare se démarque aussi du créationnisme de la Genèse, un texte de la religion juive qui ne relève pas du Christianisme. Ce livre concentre d’anciens mythes des peuples qui vivaient dans le Moyen-orient, que les juifs ont repris et modifiés pour les conformer à leur religion. Attribuer ainsi une historicité ou une pertinence scientifique à ce livre, c’est se méprendre lourdement. Mais on peut parfaitement comprendre pour quelle raison certains tiennent tant à le faire. Admettre l’aspect mythologique et bricolé de la Genèse revient à désacraliser la bible. Elle perd son aura divine et jette le doute sur tout le reste. 

Les Cathares ont constitué leur propre mythe des origines pour rendre compte, dans les termes et l’esprit de leur temps, leur conviction intime né de la foi chrétienne.
Ils disaient 
qu’une chute primordiale fut à l’origine du monde. Des anges suivirent le diable en son royaume parce que dans leur innocence ils furent appâtés par ses promesses attrayantes. Une fois sur terre, le diable les emprisonna aussitôt dans des corps charnels opposés à leur nature spirituelle. Ce mariage contre nature, entre l’Esprit et la matière, provoqua l’hébétude des anges. Ils perdirent leur conscience divine. Ils perdirent l’Esprit de Dieu qui les animait. Ils n’étaient plus que des âmes vouées à l’animation sans fin de corps périssables et ils s’identifièrent désormais à ces derniers. Ils étaient livrés sans discernement à ses appétits et désirs. 

Ce mythe cathare est bien un mythe. Il traduit une pensée spirituelle. Il n’a pas d’autre objet que de battre en brèche les idées découlant de la Genèse et des autres textes bibliques qui accablent l’homme en l’accusant de toute la responsabilité du mal par le biais du « libre arbitre ».
Le « libre arbitre » est une aporie qui n’a pas d’autre but que de rendre responsable et donc coupable chaque homme. Le libre arbitre permet le jugement et justifie le châtiment.

Pour les Cathares le mal n’est que la conséquence d’une aliénation spirituelle liée à la condition humaine et à l’existence terrestre. Les hommes sont victimes de leur condition humaine. Ils ne sont pas responsables de leur nature. La théologie cathare ne comporte par conséquent aucune idée de jugement. Elle annonce au contraire l’Amour et la grâce de Dieu pour tous. Toutes les âmes retourneront, tôt ou tard, dans leur patrie céleste. Pour les Cathares Dieu n’est pas un père fouettard qui crée les hommes pour les envoyer en enfer. Il n’y a d’ailleurs pas d’autres enfers que ce monde, et pas d’autres châtiments que l’enfermement sans fin dans des corps. Comme le dit Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Le catharisme croit que ce que l’on appelle âme ne naît ni ne disparaît avec le corps. Elle passe aléatoirement d’un corps à un autre, quel qu’il soit, homme ou bête. Cette vision cathare entraîne une bienveillance et une compassion pour tout homme, mais aussi pour tout ce qui vit et souffre. Un Cathare ne tue aucun animal, ni ne s’en nourrit. Il ne supporte pas non plus qu’un animal soit maltraité. Il y voit des frères de misère, prisonniers dans des corps différents du sien.

Enfin, le catharisme n’ambitionne pas de gouverner le monde et ne cherche pas à imposer à tous ses idées ou sa ligne de conduite. Un Cathare ne prétend régner que sur lui-même et se garde de toute domination envers autrui car c’est la posture par excellence du diable. Il ne cherche pas non plus à changer le monde. Il n’espère que se changer lui-même,devenir meilleur, toujours plus aimant et compatissant.

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