LES ÉLÉMENTS SUR LE CATHARISME

Que devons-nous retenir de la déposition de Jacopo en ce qui concerne le catharisme ? Nous pouvons tout d’abord récapituler les chrétiens cathares cités comme tels par Jacopo et que nous pouvons considérer comme certains. Mais également tous ceux que nous présumons l’avoir été. Ensuite, nous pouvons énoncer les maisons où vivaient et prêchaient les chrétiens cathares de Chieri. Nous pouvons aussi synthétiser ce que nous avons dit sur les rites cathares mentionnés. Nous pouvons encore recenser les usages suivis par les chrétiens cathares. Enfin, nous pouvons récapituler les différents points de la prédication et de l’enseignement des chrétiens cathares rapportés par Jacopo Bech et Antonio Galosna.

LES CHRÉTIENS CATHARES

Jacopo Bech. Il a été chrétien cathare pendant deux ans, vers 1378 et 1380. Pendant ce laps de temps il prêchait et bénissait le pain dans la maison des Narro, à tour de rôle avec Giovanni et Odonne Narro. Il assistait aussi aux réunions qui tenait Guglielmo Vignola et son compagnon Giorgio Ranetta, dans le maison de ce dernier à Chieri.

Il a reçu l’imposition des mains de Giocerino di Palata et de Pietro Patrizi au castrum de San-Felice. On l’envoya ensuite en Bosnie parachever sa formation auprès de maîtres cathares, mais il ne put arriver au terme de son voyage et retourna à Chieri. Après avoir quitté l’Église cathare, pour une raison que l’on ignore, il redevint vaudois. Son premier contact avec le catharisme doit en réalité remonter à 1360 environ. Quand il vint de Rome en compagnie de Tommaso Tana, un cathare, pour s’établir à Chieri avec les vaudois du pays. Huit mois avant son arrestation, il semble avoir voulu renouer avec le catharisme, en allant faire son « melioramentum » devant Guglielmo Vignola.

Il fut brûlé peu après son arrestation et audition pour relapse et pour son passé « hérétique » chez les fratricelles, les vaudois et les cathares.

Giocerino di Palata. Le personnage finalement le plus énig­matique parce qu’il est toujours cité comme la référence de la foi cathare, alors qu’il n’apparaît actif qu’une seule fois dans toute la déposition de Jacopo. Nous pensons qu’il s’agissait d’une figure importante des cathares de Chieri. On le voit d’ailleurs en compagnie d’un cathare Slavon, sans doute un dignitaire de l’Eglise cathare de Slavonie. Le fait qu’il soit dit « seigneur » du castrum de San-Felice, ne fait pas de lui automatiquement un noble, mais le propriétaire officiel du castrum. San-Felice devait en réalité appartenir à l’Église cathare, et non à Giocerino di Palata, parce que les cathares ne pouvaient plus rien avoir en propre. D’ailleurs, Giocerino était originaire de Balbi et non de Chieri. Relevons au passage que Balbi est une localité commune à deux autres cathares cités par Jacopo.

Tout ce que l’on peut dire sur ce personnage, c’est qu’il officiait dans le castrum de San-Felice. Il tenait également à jour un livre, nommé « Cité de Dieu », dans lequel étaient notés tous ceux qui recevaient sans doute le « consolamentum ». Ce qui était un bien grand risque en cas de saisie. Il avait visiblement pour compagnon Pietro Patrizi.

Pietro Patrizi. Il était visiblement le second de Giocerino di Palata. Mais c’est lui qui est désigné de « auctor » par Jacopo, c’est-à-dire au choix : auteur, fondateur, instigateur, modèle, meneur etc. C’est d’ailleurs lui qui envoie Jacopo parachever sa formation en Bosnie, et non Giocerino di Palata. Pietro Patrizi était parti lui-même en Bosnie en 1377, sans doute pour y recevoir son ordination d’Ancien. Hormis cela, nous ne le voyons guère plus actif que Giocerino di Palata dans toute la déposition de Jacopo.

Jacopino Patrizi. Il était le frère de Pietro. Il fit le même voyage en Bosnie, en 1382, que son frère et d’autres avaient accompli bien avant lui. C’est le dernier de la liste de Jacopo à avoir fait ce voyage. C’est l’unique citation de ce personnage.

Berardo Raschieri. Il fit lui aussi le voyage en Bosnie en 1380. Mais nous savons aussi par Antonio Galosna qu’il était déjà un chrétien cathare dès les années 1372 – 1373 puisqu’il prêchait et bénissait le pain pour les croyants de Chieri. Sans doute dans la maison de sa famille à Fontaneto, puisque Jacopo dit que « les susdits hérétiques de Chieri » se réunissent dans cette maison. La déposition d’Antonio Galosna suggère que Tommaso Tana était son compagnon, puisqu’il est cité à part des autres participants aux réunions que Berardo tenait. Voir en annexe la traduction de l’extrait de la déposition de Galosna qui rapporte sa prédication avant son départ pour la Bosnie.

Tommaso Tana. Il a accompagné Jacopo lors de sa venue à Chieri, à une époque que l’on peut estimer autour de 1360. La déposition d’Antonio Galosna suggère qu’il était le compagnon de Berardo Raschieri parce qu’il est cité à part des autres personnes venues entendre ce dernier, et cela vers 1372 -1373. Sa dépouille fut brûlée en 1412 par l’Inquisition. Il était donc indéniablement un Consolé.

Guglielmo Vignola. Il appartenait peut-être à la petite noblesse locale. Un de ses parents Martino di Vignola, était « le seigneur de la maison des Gamenatro ». Il vivait et prêchait en tous cas dans la maison familiale, sise au lieu-dit « Portes-de-l’enfer », dans le castrum de Ponticelli ou tout près de ce dernier. C’est certainement dans sa maison qu’étaient venues se réfugier deux chrétiennes cathares, Catelina Garbella et sa compagne Giletta. inquiétées par l’inquisition. C’était visiblement un personnage très actif. On le voit prêcher à Chieri, vers 1378 – 1380, dans la maison de Giorgio Ranetta, un autre cathare et sans doute aussi son compagnon. On le voit également prêcher chez les Narro en décembre 1387. Il fait également partie des trois personnes qui sollicitèrent Martino del Prete, « à plusieurs reprises », de se rallier « intégralement » à leur foi.

Giorgio Ranetta. On le voit prêcher entre 1378 et 1380 dans sa maison qui devait se situer dans Chieri même. Il était certainement le compagnon de Guglielmo Vignola puisque tous deux prêchaient à la même époque et dans le même lieu, et aussi à cause du fait que Guglielmo Vignola est désigné comme le « maître principal ». Pas d’autre information sur ce personnage.

Granone Bensi. Il partit lui aussi en Bosnie vers 1360. Jacopo le désigne à l’inquisiteur comme le meilleur informateur dont il doit se saisir. Un personnage sans doute clé. C’est tout ce que nous savons de lui. Signalons que le nom de famille Bensi apparaît à plusieurs reprises dans la liste des croyants.

Giovanni Narro. Il était parti en Bosnie vers 1360. Il semble avoir été lui aussi une figure des cathares de Chieri. Il est aussi cité en référence à côté de Giocerino di Palata et Pietro Patrizi par Jacopo. Il prêchait dans sa maison, à tour de rôle avec son fils Oddone et Jacopo Bech, durant les années 1378 – 1380. Il appartenait sans doute lui-aussi à la noblesse ou bourgeoisie locale. Son épouse et l’épouse de sont fils sont toutes deux qualifiées de « domina », « seigneure » en latin.

Oddone Narro. On le voit prêcher et bénir le pain dans sa maison, à tour de rôle avec son père Giovanni et Jacopo Bech, dans les années 1378 – 1380. Il n’est visiblement plus là au moins dès décembre 1387, puisque c’est Guglielmo Vignola qui prêche dans sa maison à sa place. Est-il mort ou était-il parti parachever sa formation en Bosnie ? Nous l’ignorons.

Simone Vignola. Un frais émoulu probablement. Puisqu’il n’est cité par Jacopo qu’à l’époque de son arrestation, en 1388 donc. C’était lui désormais qui prêchait chez les Narro, et avec l’assistance d’une chrétienne cathare toute frais émoulue elle-aussi. Il s’agit de Carenza Narro, l’ex-épouse d’Oddone Narro.

Carenza Narro. Elle s’est faite manifestement chrétienne cathare à la suite de son mari, Oddone, mais bien plus tardi­vement que lui. En effet, avant cette époque, datée en 1388, elle n’apparaît que dans la liste des croyants. Jacopo la qualifie de « maître » parce qu’elle assistait Simone Vignola, qualifiée, lui, de « principal », dans sa prédication et bénédiction du pain.

Catelina Garbella. Elle est qualifié de « grande hérésiarque » par Jacopo. Tout ce que savons d’elle c’est quelle partit se réfugier dans le castrum de Ponticelli, autrement dit chez les Vignola, pour fuir « la face de l’inquisition ». Elle avait une compagne, nommément désignée comme telle, une certaine Giletta.

Giletta. Nous ne savons rien d’elle si ce n’est quelle était la « compagne » de Catelina Garbella et qu’elle l’avait suivie dans sa fuite à Ponticelli.

Moretto Rabellato. Il était lui aussi, comme Giocerino di Palata, originaire de la localité de Balbi, De ce fait, nous pouvons présumer qu’il fut peut-être le compagnon de ce dernier. Ils ont peut-être même intégré l’Église cathare ensemble. Il est en tous cas le doyen de ceux qui firent le voyage en Bosnie. Il partit vers 1348. C’est la seule mention de ce personnage. Il était probablement mort quand Jacopo le cite, car c’est la seule mention de ce personnage.

LES MAISONS DES CATHARES

Nous pouvons aussi énoncer les maisons où vivaient et prêchaient les chrétiens cathares de Chieri :

La maison des Narro à Chieri même. Trois membres de cette famille s’étaient fait chrétiens cathares, Giovanni, Oddone, son fils, et Carenza, l’ex-épouse de ce dernier.

La maison de Giorgio Ranetta, à Chieri même également. Giorgio Ranetta, était lui-même un chrétien cathare.

Le castrum de San-Felice, proche de Chieri. Il appartenait à Giocerino di Palata, un chrétien cathare d’importance, qualifié de « seigneur » de San-Felice. C’est dans ce castrum que Jacopo Bech reçu la Consolotation et qu’il y vécu pendant ses deux années cathares. Il est douteux que ce castrum ait été un petit bourg fortifié. Il doit s’agir plutôt d’une Force, une grosse maison fortifiée.

Le castrum de Ponticelli, localité limitrophe de Chieri aujourd’hui disparue. Il appartenait peut-être aux Vignola, dont un membre Guglielmo, était un chrétien cathare. C’est là également, que s’étaient réfugiées deux chrétiennes cathares, Catelina Garbella et sa compagne Giletta, mais à une date inconnue.

À San-Salvario, localité limitrophe de Chieri aujourd’hui disparue. Chez Bartolomeo Bertoni, un croyant.

À Fontaneto, localité limitrophe de Chieri. Chez les trois frères Raschieri, dont un, Berardo, était un chrétien cathare. Il a fait partie de ceux qui sont allés parachever leur formation en Bosnie. Ce dernier avait probablement pour compagnon Tommaso Tana, mais cela reste déductif.

Nous pouvons observer que les chrétiens cathares continuaient à vivre dans leur maison respective, avec leur famille. C’était le plus sûr moyen de passer inaperçu. Jacopo dit qu’ils restaient toujours dans leur maison. Et c’est dans ces maisons que les croyants de Chieri venaient se rassembler « une fois par semaine », nous dit Jacopo, pour entendre la prédication et participer à la fraction du pain bénit.

LES RITES CATHARES

L’Amelioration, melioramentum en latin. Un rite fort démonstratif et le plus usité, dont nous savons, par recoupement, qu’il comportait trois séries de prosternations et agenouillements, précédées d’une demande de bénédiction et de pardon suivies d’une imposition des mains sur la tête. Seuls les membres de l’Église cathare le faisaient et ce n’était que quand on était admis à le faire que l’on devenait un « croyant ». Pour les cathares c’étaient un moyen de reconnaissance, et pour l’inquisition c’était la preuve d’apparte­nance à « la dépravation hérétique » cathare. C’est pourquoi les cathares évitaient de le faire devant témoin, hormis devant leurs coreligionnaires. Sinon, ils se contentaient d’une fausse embrassade en inclinant la tête de chaque côté des épaules du chrétien en murmurant la demande de béné­diction et de pardon. La description qu’en donne Jacopo est tout à fait pertinente, même si la description est largement incomplète. Mais c’est le cas partout ailleurs. Les greffiers résument plus qu’ils décrivent : « quand les hérétiques de Chieri voyaient ou rencontraient l’un de leur maître, ils s’agenouillaient, s’ils se trouvaient dans un lieu solitaire, en disant « Bénissez, pardonnez-nous bons chrétiens ». Et le maître répon­daient « Je vous pardonne ». Mais s’ils se trouvaient en public, ils faisaient une révérence avec la tête et demandaient en silence ladite absolution ».

Cette amélioration se faisait, comme il est dit, quand un croyant ou un chrétien rencontrait un autre chrétien, mais aussi quand ils se séparaient. L’Amelioration ouvrait et fermait également un prêche, il pouvait aussi précéder la bénédiction du pain.

Le baiser de Paix. Il consistait à deux saints baisers en travers sur la bouche après l’Amélioration de salutation ou d’adieu. Ce baiser de Paix était commun à toute la chrétienté d’alors.

Le Pain bénit. Ce n’était pas une cérémonie comme le faisaient les vaudois. Il se faisait à table avant de commencer à manger, à chaque repas. Les cathares ne le liaient pas forcement avec le vin, puisqu’ils jeûnaient trois jours par semaine au pain et à l’eau. Quant aux autres jours, le vin se trouvait sur la table. Ce sont des données qui n’apparaissent pas du tout dans la déposition de Jacopo parce que le greffier est accoutumé aux dépositions des vaudois. Il ne fait que reproduire par convention et habitude sans guère de discernement.

Jacopo rapporte malgré tout une information que nous connaissons fort bien par ailleurs : « ce père spirituel bénit le pain que tous les croyants gardent et ils mangent au moins un morceau de ce pain tous les jours ». Le pain bénit était considéré comme sacré. Il était mangé et gardé précieusement par les croyants. Il avait été effectivement consacré, c’est-à-dire rendu sacré, par la bénédiction d’un chrétien cathare. Cette bénédiction se faisait au moyen d’un simple Notre Père et par la « secrète », une prière de bénédiction consécratoire propre à chaque chrétien, car tel était l’usage, même chez les catholiques. Pour les cathares cependant, le pain bénit n’avait aucun rapport avec l’eucharistie catholique, acte sacrificiel et magique, sensé transsubstantier l’hostie en véritable sang et corps du Christ. Pour les cathares, le pain à valeur symbolique et commémorative. Il rappelle l’Évangile enseignée par le Christ, le pain vivant descendu du ciel, comme ils le lisaient dans l’évangile de Jean. Pour les cathares, le corps du Christ c’était son Évangile. Et c’était de cet Évangile, sous le symbole d’un pain, que les chrétiens cathares partageaient et donnaient en nourriture à chacun. Ce Pain partagé rappelle aussi l’esprit de communauté de l’Église cathare. Chaque Chrétien et chrétienne donnait en partage le fruit de son travail. Ainsi chacun contribuait en fonction de ses moyens et recevait en fonction de ses besoins.

La Consolation « consolamentum » en latin. Il s’agit en réalité du baptême de l’Esprit Saint qui est appelé dans l’évangile de Jean consolatio, en latin, et paracletos, en grec. Ce terme le distinguait du baptême d’eau, instauré par Jan-Baptiste et nullement par le Christ. La Consolation, le baptême de l’Esprit Saint donc, était le seul et unique sacrement cathare, et il se donnait par imposition des mains. Il fait d’un croyant un chrétien, et c’était ce même baptême, la Consolation, qui était donné aux croyants sur leur lit de mort, avec tout ce que cela impliquait en terme d’engagements à prendre et de règles à suivre, celles que devait observer tout chrétien ou chrétienne cathare. En quelques mots : Abandon de tous ses biens, refus absolu du mensonge, chasteté, nourriture exclusivement de carême, courage face à la mort et au martyre, et ce qui est oublié souvent, obéissance à l’Église cathare. Tout ceci est parfaitement corroboré par ce que relate Jacopo : « celui ou celle, qui veut ce genre de Consolation, avant que son maître s’avance pour le lui donner, ce maître fait promettre audit malade d’observer ce qui suit s’il guérit de la maladie en question : Premièrement, de ne jamais dire un mensonge pour une quelconque raison. Deuxièmement, de ne manger aucune autre nourriture que celle de carême. Troisièmement, de ne jamais toucher une femme et une femme jamais un homme, ni une autre personne, quelle qu’elle soit. Quatrièmement, de promettre de se tuer avant d’abjurer leur foi et leur croyance à l’occasion d’une quelconque persécution engagée contre eux par les inquisiteurs ». « après avoir reçu ladite Consolation par un des susdits maîtres […] il reste pendant trois jours sans manger ou boire quoi que se soit après la réception de ladite Consolation. Il observe alors la susdite règle, à la même autorisation <de donner la Consolation>, et ils le revêtent d’un nouveau habit23.Ce malade, qu’il vive ou qu’il meure, abandonne tous ses biens entre les mains de celui qui donne la Consolation ».

Précisons encore que le jeûne de trois jours, « l’endura », qui suivait la Consolation donnée in extremis, devait être effectuée avant la Consolation en temps normal. En effet, ces trois jours ne sont pas sans rappeler les trois jours qui précèdent la résurrection du Christ. Or le baptême chrétien est bien selon l’apôtre Paul, une mort et une résurrection au sens spirituel24. La mort est celle du « vieil homme », de la vie que l’on abandonne, pour renaître « en nouveauté de vie ».

Par ailleurs, dans son Traité sur les hérétiques, l’inquisiteur Anselmo d’Alessandria dit que les diacres cathares donnent, en cas de péché mortel, « trois jours continus « à trépasser » ; en précisant bien qu’il s’agit de leur propre terme et que cela consiste à ne pas manger ni boire pendant trois jours. Trépasser signifie bien trois jours à passer et en l’occurrence, sans boire ni manger. Il s’agit de la mortification préalable à la résurrection. Le baptême chrétien est en effet une expérience de mort et de résurrection. Paul l’exprime en toute lettre : « Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, de même nous aussi nous marchions en nouveauté de vie […] sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché » (Ro. 6 : 4 – 7).

Le baptême, la Consolation donc, est bien un affranchissement de l’esclavage du péché qui découle du « vieil homme » attaché à sa vie, à son corps. Il faut que celui-ci meure pour renaître à l’Esprit. C’est ce que symbolise et font expérimenter ces trois jours en « endura ».

En revanche, l’information que donne Jacopo sur le choix qui est sensé être donné au Consolé de mourir en « confesseur » ou en « martyr », et dans ce cas, d’accepter de mourir par étouffement, est une affabulation inventée au siècle dernier par un inquisiteur particulièrement inventif. Affabulation qu’Antonio di Settimo a reprises à son compte. Il a contraint Jacopo à la parapher dans sa déposition. Il en est exactement de même pour les accusations d’orgies sexuelles qui étaient sensées suivre la prédication et la bénédiction du pain !

Le grand nombre de dépositions du siècle précédent, qui témoignent et relatent, souvent par le menu, les consolations opérées in extremis, ne rapportent jamais ce type de pratique. Il s’agit bien d’une médisance.

USAGES CATHARES

« ce genre de maître, qu’ils appellent parmi eux « parfait », ne doit jamais pécher ni toucher quoi que ce soit d’immonde. Et pour le manifester, ils portent toujours des gants, comme il a été dit. Ils ont aussi des récipients, dans lesquels ils mangent et boivent, apprêtés et lavés pour eux jusqu’à neuf fois ».

Et voici ce qui avait été dit : « Et ce genre de personnes portent toujours des gants afin qu’ils ne touchent personne ni ne soient touchés par personne ».

Tout d’abord sur le vocable « parfait », ici revendiqué par les chrétiens cathares eux-mêmes, se confond avec la formule inquisitoriale « perfectus hereticus » qui signifie hérétique parachevé, celui qui est arrivé à terme, c’est-dire celui qui a reçu le consolamentum. Les autres, les croyants, sont aussi des hérétiques, mais inachevés. Ils ne sont pas « perfectus ». Mais le terme revendiqué ici par les chrétiens cathares renvoie à ce que déclare l’apôtre Paul dans l’épître aux Corinthiens : « Cependant, c’est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits, sagesse qui n’est pas de ce siècle, ni des chefs de ce siècle » (I Co. 2 : 6). Paul fait bien la distinction entre ceux qui sont « parfaits » et ceux qui ne le sont pas encore. Parfaits dans la plénitude de la connaissance et de l’observance de l’Évangile. C’est du moins comme cela que l’entendaient probablement les cathares.

Ensuite, sur le sens « il ne doit jamais pécher », c’était effectivement l’objectif d’un chrétien cathare. Les cathares faisaient la distinction entre les péchés liés à leur condition humaine, qui n’étaient pas « mortels » pour leur esprit, et les péchés liés à leur volonté ou esprit, ceux-là seuls étaient « mortels ». C’est ceux là qu’ils ne devaient pas commettre, comme le mensonge, le vol ou le meurtre par exemple, y compris la mise à mort des animaux. Les commettre c’était déchoir de son état de chrétien, c’était avoir perdu l’Esprit Saint.

Les chrétiens cathares faisaient en principe tous les mois une confession des péchés dont un diacre les absolvait. Un péché mortel ne pouvait être absous, il fallait procéder à une nouvelle Consolation.

Ce souci extrême de la sainteté se traduisait par une attention quotidienne à ne pas se souiller avec ce qu’ils considéraient alors comme « mortels » : tout contact corporel avec une personne du sexe opposé par exemple, mais aussi l’ingestion de tout aliment qui ne soit pas de carême. C’est pourquoi les ustensiles qui servaient à préparer leur repas, et les plats dans lesquels ils man­geaient, devaient être lavés avec le plus grand soin pour les débarrasser de la moindre trace de gras. Le carême c’est effectivement manger maigre.

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