LA PREDICATION ET L’ENSEIGNEMENT

« Dieu n’a pas créé ou fait quoi que se soit de visible, au contraire, ce monde et toutes les choses visibles ont été créées et faites par le diable qui chuta du ciel, et que le diable était le seigneur de toutes les choses visibles et faisait pénitence en ce monde, et que de là il devait revenir à sa gloire dans le ciel »

Les cathares attribuent la création du monde au diable. Ils constataient d’ailleurs que le monde était à son image, plein de corruptions, de violences et de malfaisances. Aucune perfection, aucun amour en lui. Les cathares ne l’expliquaient pas tous de la même manière. Pour certains Dieu avait créé quatre éléments primordiaux dont le diable s’était servi pour créer le monde. Ils déniaient au diable la faculté de création qu’il réservaient à Dieu. Le diable n’était alors qu’un piètre assembleur ou mauvais fabricant. Pour les autres, Dieu ne pouvait pas avoir précisément la faculté de création, puisqu’il est précisément tout de toute éternité. Il ne pouvait dont rien créer qui ne soit déjà. Cette faculté de création ex nihilo, c’était le diable qui l’avait. C’est pourquoi son monde prendra finalement fin. Ce qui a un début a nécessairement une fin. Il ne faut pas s’étonner en outre qu’un monde qui ne tire pas son origine de la toute perfection et bonté de Dieu soit plein de corruptions, de violences et de malfaisances. C’est pourquoi on peut lire dans la première épître de Jean au chapitre 2, verset 1 : « N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui ».

Quant au diable, tous les cathares s’accordaient sur l’idée qu’il s’agissait d’un ange déchu du ciel. Par orgueil disaient les uns, par corruption avec la puissance du mal disaient les autres. Et que c’était à la suite de cette chute qu’il avait créé ou organisé le monde. C’est là qu’il règne et se fait passer pour Dieu. Dieu, de son côté, l’y laisse en « pénitence », le temps qu’il fasse retour sur lui-même et retourne dans sa « gloire » première. Dieu n’intervient jamais de force, ni ne contraint personne. Il ne peut que souffrir patiemment les errements de son ange déchu dans l’attente de sa rédemption.

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« les choses visibles qui apparaissent sous le ciel, en particulier les corps des hommes, n’avaient pas été faits, ou ne détenaient pas leur être, par le Dieu du ciel, ni n’étaient conservés par lui, mais par le diable qui chuta du ciel »

Ici il est question plus particulièrement « des corps des hommes ». Comme le reste de la création ou ordonnancement du monde, il sont de facture diabolique. Ce n’est pas Dieu qui les a créés, à rebours de ce qu’affirme le livre de la Genèses, attribué alors à Moïse, dont il sera dit plus bas qu’il est le plus grand suppôt du diable qui soit. Dieu ne se soucie donc pas des corps, il ne cherche pas à les « conserver » : il ne les soigne pas, ne les ressuscite pas. Tout ces miracles c’est le diable qui les fait.

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« tout homme ou femme n’est pas constitué d’une âme rationnelle et d’un corps, mais d’un des démons qui péchèrent uni à un corps qu’il anime, et ceux qui seront sauvés répareront le vide laissés par les anges qui chutèrent du ciel ».

Le terme de « démons » doit-être bien explicité, nous le retrouverons encore par la suite. Les démons, ne sont rien d’autres que les anges qui suivirent le diable dans sa chute, ces « anges qui chutèrent du ciel » dont il est question, justement, plus loin dans la phrase. Les cathares ont toujours dit que c’étaient les anges dupés par le diable qui avaient suivi ce dernier dans sa chute, et qui avaient été enfermés par lui dans un corps de fange. Et que c’était à cause de ce corps contre nature, dont le diable les avait revêtus, que les anges avaient oublier leur nature divine. Le diable avait ainsi trouvé le moyen d’animer la matière inanimée. Les anges étaient réduits en âme, en force vitale attachée à l’animation du corps dans lequel ils étaient insérés. Ces anges originellement bons sont devenus ainsi des « démons ». Ils ont perdu et oublié leur nature divine dans cette incarnation. Ils sont tellement attachés à leur peau, un corps tiré pourtant de la fange, qu’ils commettent tout le mal qui leur est possible et loisible de faire. Ils ont oublié la toute bonté de leur nature réelle d’avant leur chute et incarnation.

Quant aux anges sauvés qui « répareront le vide laissés par les anges qui chutèrent du ciel », ce sont ces anges incarnés qui ont reçu la Consolation. Ils se sont réappropriés l’esprit d’amour et de toute bonté de Dieu, l’Esprit Saint. Le diable ne peut plus les duper. Ils savent qui il est. Ce n’est pas Dieu, c’est un diable, et le monde c’est le royaume de ce dernier. C’est une évidence évangélique que le royaume de Dieu se trouve précisément au ciel. Une chose était certaine pour les cathares, tous les anges retrouveront leur place laissée vacante au ciel, y compris le diable.

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« le pape romain n’est pas le vrai pape et il n’a aucune autorité. L’Église romaine non plus n’est pas La véritable Église. En réalité, le vrai pape c’est le plus ancien d’entre eux ».

Nous savons même par un croyant du siècle précédent que les cathares disaient que « l’apôtre » Pierre n’était précisément pas apostolique. Ce Pierre dont les papes revendiquaient l’origine de leur siège, alors que le Christ lui-même l’avait associé à Satan. Toute cette Église qui se revendiquait de Pierre, le faux apôtre en-satané, celui aussi qui avait renié le Christ, n’était pas la véritable Église. Elle était « la prostitué ivre du sang des martyr » dont il est question dans l’Apocalypse.

L’Église cathare était en réalité, selon notre déduction, la fille de l’apôtre Paul, le seul et véritable apôtre. Église qui s’était constituée à part, après que Marcion fût excommunié par l’évêque de Rome vers 144, et qui pour cette raison fût appelée un certain temps « marcionite », puis « manichéenne » par confusion avec les dualistes de Manés, puis encore « paulicienne » autour de l’an mille, suivie de « bogomile » quand elle s’implanta dans les Balkans, et finalement « cathare » quand elle arriva en France, Italie et Allemagne. Mais cette liste de sobriquets n’est point exhaustive.

Quant au fait que le « vrai pape c’est le plus ancien d’entre eux », cela renvoie à la valeur de l’ancienneté chez les cathares. À tel point d’ailleurs, qu’en cas de faute grave, on pouvait perdre cette ancienneté en se faisant reconsoler de nouveau. Le seul critère d’authenticité, et donc d’autorité spirituelle, reposait sur l’exemplarité de la vie menée, et plus on l’avait suivie longtemps, plus on était fiable, et donc d’être le plus à même d’imposer les mains. Les cathares obéissaient à leurs « anciens », et cette ancienneté ne se décomptait pas seulement au nombre des années, mais aussi au ministère exercé. L’évêque, par exemple, était « l’ancien » par excellence.

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« il ne faut pas croire les douze articles de la foi, ni en les sept sacrements de l’Église », « à savoir le baptême, le corps du Christ et tous le reste ».

« il ne fallait pas croire aux sacrements que donnaient les autres prêtres et les personnes ecclésiastiques » (Berardo Raschieri).

Les cathares ne connaissaient qu’un seul et unique sacrement, la Consolation, par opposition au baptême d’eau instauré par Jan-Baptiste et ils dénonçaient l’eucharistie comme duperie. Ils ne reconnaissaient qu’une seule Église, les leurs. Les cathares n’étaient pas organisés effectivement en une seule Église, comme l’avait fait l’Église catholique, mais en plusieurs, comme les premiers chrétiens. Ces Églises cathares avaient en principe une circonscription territoriale peu étendue. Cette étendue devait être équivalente à un nombre raisonnable de jours de marche, qu’un diacre devait parcourir pour relier une maison locale à son évêque. Quant aux articles de foi, les cathares avaient les leurs, mais à ceci près qu’ils n’avaient absolument pas le même statut que chez les catholiques. La foi pour les catholiques était une adhésion aux dogmes de l’Église, pour les cathares c’était l’observation de « la règle de justice et de vérité » édictée par leur Église : refus du mensonge, du meurtre, etc. Les dogmes étaient inconnus dans l’Église cathare, la théologie était un espace de libre examen pour ses théologiens. Il n’existe nulle part de credo au sens catholique. Avant de recevoir la Consolation, on ne promettait pas de croire en telle ou telle doctrine, mais on s’engageait à vivre selon la règle évangélique, sans mensonge ni meurtre.

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« la croix ne doit pas être adorée ».

Pour les cathares, le croix n’est rien d’autre qu’un instrument de torture, elle n’avait par conséquent rien d’adorable. Les cathares prenaient soin au contraire de ne jamais s’y référer. Se signer était quasiment diabolique, parce que la croix, en tant qu’instrument de torture dont on s’était servi contre le Christ, était un objet du mal.

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« il ne faut pas croire que Dieu soit dans le sacrement de l’autel ».

Les cathares dénoncent ici la mystification de l’eucharistie. Le sacrement opéré par le prêtre sur l’autel, sensé transsubstantier l’hostie en corps et sang du Christ par le prêtre sur l’autel. L’eucharistie est la pierre angulaire du catholicisme alors qu’elle n’a aucun rapport avec la cène célébrée par Jésus et transmise par l’apôtre Paul.

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« travailler pendant les fêtes et le dimanche n’est pas un péché ».

Ça se passerait de commentaire. Le Christ n’a jamais institué un jour particulier dans la semaine pour célébrer des offices à l’Église. Ce jour n’est que le déplacement du sabbat, du dernier jour de la semaine juive, le samedi, au premier jour de la semaine, le dimanche. Le Christ s’oppose suffisamment au sabbat dans les évangiles, autrement dit à l’arrêt imposé de tout travail, pour ne pas le contredire. Ce n’est pas que les cathares étaient des forcenés du travail, mais à l’époque l’interdiction de travailler un dimanche alors que le temps tournait à l’orage au moment de la moisson par exemple, pouvait avoir des conséquences dramatiques pour les petits paysans. Le même type de conséquences dramatiques que dénonçait Jésus en son temps. L’interdiction absolue de travailler le dimanche est une prescription héritée de la tradition juive, ce n’est pas chrétien.

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« nul ne peut absoudre les péchés s’il n’est pas de leur secte ».

Pour les cathares, la capacité d’absoudre les péchés n’est pas indépendante de la dignité de celui qui l’opère. Seule une sainte personne peut absoudre les péchés, pas un pécheur lui-même. Sinon l’absolution est une comédie parce que le christianisme n’a de sens que s’il y a sainteté de vie. Or comme les prêtres de l’Église romaine n’observaient pas la voie de sainteté que l’Église cathare suivait, il s’ensuivait qu’ils n’étaient pas dignes d’absoudre les péchés. Or tout le pouvoir de l’Église était justement fondé sur sa prétention à sauver les âmes par, entre autres, l’absolution qui était son pré carré. Elle en avait d’ailleurs fait son commerce.

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« le purgatoire n’existe pas ni l’enfer, excepté en ce monde ».

Le purgatoire et l’enfer sont des lieux où l’on expie ses péchés. Dans le premier de manière momentanée, à titre de rattrapage, dans le second de manière définitive dans les tourments éternels. Ce qui terrorisait la population crédule. Terreur à rapprocher de l’énoncé précédent sur l’absolution. On en comprend ainsi tout l’enjeu dont l’Église romaine entendait tirer parti, en statut dans la société et en pièces sonnantes et trébuchantes. Pour les cathares, Dieu qui est amour, ne vouait aucune âme aux tourments. C’est pourquoi ils reprochaient aux catholiques l’idée que leur dieu créait des âmes pour les envoyer ensuite en enfer. Ce qui donne une idée de Dieu bien terrifiante. Pour tout dire diabolique. Ce qui se recoupe bien avec ce que disaient les cathares. Le dieu que l’on vénère est en réalité un diable et il dupe son monde. Pour les cathares, nous l’avons vu, tous les anges égarés de Dieu en ce monde retourneront au ciel, y compris le diable lui-même. Pas de jugement, pas de condamnation et donc par de purgatoire et encore moins d’enfer. Il n’existe pas d’autre enfer que ce monde crée par le diable. C’est là que sont les grincements de dents et les tourments sans fin.

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« il n’y a pas d’autre diable que les hommes et les femmes qui sont dans ce monde ».

Nous avons déjà traité cette question au sujet de l’origine de l’âme humaine. Diable ou démons, l’idée est la même. Elle renvoie à la méchanceté humaine liée à la nature corporelle et à la condition de l’existence en ce monde. Les hommes sont à l’image de leur créateur, en cela le livre de la Genèse ne ment point.

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« quand une femme est enceinte, elle a un diable dans le corps, et qu’elle ne peut être sauvée en aucune manière jusqu’à ce qu’elle soit reçue par leur secte, et les femmes ne doivent être reçues qu’à l’âge de 24 ans et pas avant. Avant cet âge-ci, elles sont sous la domination du diable. Enfin, le baptême ne peut leur être utile si elles meurent avant ou lors de l’accouchement ».

Nous pouvons constater dans ces propos une charge indé­niablement machiste envers les femmes, mais c’était là une pensée commune de cette époque. Elle ne traduit pas bien la pensée cathare à cet égard. Les chrétiens cathares étaient les seuls à mettre sur le même pied d’égalité hommes et femmes. Il n’y avait aucune discrimination de sexe. Nous sommes à l’opposé du statut de la femme dans l’Église catholique.

En revanche, il est vrai qu’il n’en était pas du tout de même en ce qui concerne la nature charnelle féminine. Il est connu que les chrétiens cathares se détournaient des femmes enceintes au point de leur refuser la Consolation. Mais il s’agit ici du point de vue de chrétiens cathares et nous ne savons rien du point de vue des chrétiennes cathares elles-mêmes, faute de documentation. Tout ce que nous savons c’est qu’elles continuaient à élever auprès d’elles leurs enfants ou petits enfants. L’Église cathare ne rompait absolument pas les liens familiaux. Dans les dépositions on trouve aussi les témoignages de croyants qui se rappellent les petites friandises et attentions que leur offraient ou manifestaient les chrétiens ou chrétiennes cathares. En revanche, les cathares n’acceptaient pas qu’on leur fasse le melioramentum si on n’avait pas atteint l’âge de raison. Ils ne cherchaient pas à endoctriner tout jeune.

Rappelons aussi que Pèire Authié estimait que l’âge d’admission idoine pour les hommes était la trentaine, donc bien après les 24 ans ici annoncés. « La domination du diable » sur les hommes serait-elle donc finalement plus forte chez les hommes que chez les femmes, du moins pour Pèire Authié ?

Non, tout cela veut dire en réalité que les cathares préféraient que les hommes et les femmes accomplissent d’abord leur vie d’hommes et de femmes avant de les admettre dans leur Église. Ils préféraient que les passions s’atténuent ou que l’on en ait fait un peu le tour. Les illusions tombent quand on les exerce. Elles perdent de leur force et de leur attrait.

Enfin, nous avons compris que la femme enceinte n’a pas au sens strict un diable ou un démon dans le corps, mais un ange déchu, saint et bon, qui ne devient diable et démon qu’à cause de son incarnation. Or c’est précisément ce qui est en train de s’opérer chez une femme enceinte, un nouveau corps est en fabrication. Et pour les cathares, la faculté de fabrication ou de création était purement diabolique, nous l’avons vu.

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« si une personne de leur secte ne recevait pas la Consolation à l’article de la mort, parce qu’il n’a pas pu l’avoir, son esprit entre de nouveau dans le premier corps trouvé, celui d’un homme ou d’une bête, jusqu’à ce qu’il reçoive à l’article de la mort la bénédiction du salut par leur père spirituel ».

Les cathares ignoraient le concept catholique de création d’âme à chaque conception de corps. Les âmes, nous l’avons vu, ce sont les anges déchus que le diable insère dans les corps. C’est pourquoi ils avaient tendance à croire que cette insertion s’opérait au moment même de la naissance, quand l’enfant se mettait à crier. Sans ce cri l’enfant était mort-né, une âme n’y avait pas été insérée, autrement dit un ange. Le corps conçu n’avait pas reçu son âme pour l’animer.

Mais cette incarnation ne s’opérait pas seulement dans les corps humains, mais aussi dans les corps des animaux. Un animal, comme son nom l’indique, est bien doté d’un anima, âme en latin. Le cycle des incarnations successives et sans fin était rompu par la Consolation, mais celle-ci ne pouvait s’opérer que dans un corps humain.

Quant à « la bénédiction du salut », cela renvoie à la Consolation opérée par un chrétien cathare, ici désigné de « père spirituel ».

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« coucher avec sa mère, sa sœur ou sa fille n’est nullement un péché ».

Attention piège. Ce n’est pas le fait de coucher avec sa mère, sa sœur, sa fille ou qui on voudra encore, qui n’est pas un péché. C’est en réalité parce que toute sexualité est contraire à la voie évangélique pour les cathares, y compris dans les prétendues liens sacrés du mariage, que coucher avec « sa mère, sa sœur ou sa fille » n’est pas un péché plus grand que celui qui est commis légitimement dans le mariage. L’Évangile est un appel à la chasteté, par conséquent l’encadrement de la sexualité dans le mariage ne concerne en rien l’Église cathare. La foi chrétienne n’est pas un instrument d’encadrement social. La chasteté évangélique ne concernait précisément que les chrétiens et les chrétiennes cathares. Leurs croyants, eux, étaient libres d’agir à leur guise. Ils n’étaient pas chrétiens. Par ailleurs, les chrétiens cathares n’étaient point juges d’autrui. Ils ne prétendaient pas plus à régir la sexualité de leurs croyants que la société elle-même. Ils appelaient seulement leurs croyants à s’engager sur la même voie qu’eux, celle de la justice et de la vérité.

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« le prêt avec usure n’est pas un péché ».

L’interdit catholique de l’usure puise son origine dans la Loi mosaïque (Dt. 23 : 21). Or pour les cathares, cette Loi mosaïque était celle du diable. Cela ne veut pas dire pour autant que les cathares légitimaient l’argent, puisque la dépossession faisait partie de leur règle évangélique. Mais interdire l’usure comme le faisaient les catholiques, c’était en réalité légitimer et réhabiliter l’argent, par le fait même que seule l’usure serait un péché, pas la possession de l’argent lui-même. Posséder et accumuler des biens et des richesses était donc légitime pour les catholiques, mais absolument pas pour les chrétiens cathares. Quant aux croyants, comme ils n’étaient pas des chrétiens, ils n’étaient pas tenus de suivre la voie évangélique, bien qu’ils y soient appelés.

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« se parjurer entre les mains d’un évêque ou d’un inquisiteur n’est pas un péché ».

Nous avons vu que les cathares devant l’inquisiteur n’avaient pas d’autres choix que de se taire et de se mettre en endura, ou de parler et de dire la vérité avec les maigres possibilités des restrictions mentales. Il ne devaient pas mentir, surtout que leurs heures dernières étaient comptées. Il ne n’agissait pas d’aller sur le bûcher en état de faute.

En revanche, les chrétiens cathares donnaient dérogations à leur croyants de ne pas dire la vérité à un inquisiteur. Ce qui veut bien dire qu’ils appelaient leurs croyants à les imiter dans les autres circonstances.

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« les dénoncer eux et leurs maîtres est un péché irrémissible. Et que si une personne le faisait, elle ne pourrait jamais plus être sauvée ».

Il s’agit vraisemblablement pour les cathares du péché contre l’Esprit Saint dont il est question dans les évangiles. C’est un péché effectivement irrémissible. Mais celui qui dénonce c’est précisément celui qui n’en a cure. Ce même propos est rapporté un siècle auparavant par Gauzia Clergue25.

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« les pèlerinages, les aumônes et les indulgences sont inutiles pour l’âme des défunts ».

Prier pour les morts est absurde pour les cathares. Il n’y a pas d’autre purgatoire et enfer que ce monde-ci, nous l’avons vu. Les suffrages pour les morts sont donc vains et les indulgences sont des attrapes nigauds. On ne sauve pas par procuration.

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« le diable fit Adam et Ève, et que les prophètes, les patriarches ainsi que le bienheureux Jean-baptiste, que l’Église romaine tient pour saints et vénérables, sont damnés ».

Autrement dit, le diable est le dieu de « l’Ancien Testament », celui qui créa Adam et Eve, qui inspirait les prophètes, qui guidait les patriarches et qui envoya Jean-baptiste baptiser d’eau.

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« Moïse fut le plus grand des pécheurs qui n’ai jamais existé, et qu’il obtint la Loi par le diable ».

Moïse est la figure par excellence de la Loi juive, la Torah, que les judéo-chrétiens appelle « Ancien Testament ». Les cathares reje­taient en principe tout « l’Ancien Testament », jugé diabolique. Le dieu de « l’Ancien Testament » c’était pour les cathares le diable qui se faisait passer pour Dieu. La Loi, dont le socle se trouve exprimée dans les dix commandements, a été donnée par le mau­vais dieu, le diable, et non par le bon Dieu, le Père du Christ. La figure de dieu que donne la Loi mosaïque est celle du juge et de la condamnation, alors que la figure du Dieu révélé par le Christ est celle de l’amour et de la grâce. Toutes ces idées furent énoncées par Marcion en se fondant essentiellement sur l’enseignement de l’apôtre Paul. C’est là la preuve manifeste que l’Église dite marcio­nite est l’Église d’origine du catharisme. Et qui sait bien observer les évangiles, comprend que Jésus s’est opposé à la Loi, de l’ordon­nance du sabbat aux cultes sacrificiels. Comme le disait claire­ment l’apôtre Paul « Christ est la fin de la Loi » (Rm. 10 : 4).

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« il ne devait pas croire à la résurrection future des corps, ni à la justice qui viendra en esprit ».

Pour les cathares, le corps est une création du diable, d’ailleurs il se corrompt et meurt. Il n’a rien de divin. Paul disait que c’est « le corps du péché ». Ce corps n’est donc pas appelé à ressusciter. Ce qui ressuscite, c’est la nature angélique, divine, ensevelie dans un corps tiré de la terre, selon la Genèse elle-même. Il n’y aura pas non plus de jugement dernier. Tous les anges égarés, y compris le diable lui-même, réintégreront le sein du Père. Un point final.

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« Dieu ne s’était pas incarné dans la vierge Marie, ni n’avait souffert, et que les autres propos consécutifs à l’incarnation du fils de Dieu sont faux ».

« Dieu n’était pas venu dans la vierge et il n’avait ni souffert ni été enseveli » (Berardo Raschieri).

C’est là, un poncif du docétisme cathare, dont on sait par ailleurs que c’était déjà ce qu’enseignait Marcion en son temps. Le Christ n’a pas été un homme. Pour les cathares, il est un ange divin envoyé par Dieu sur la terre. Il a pris l’apparence d’un homme pour se révéler aux hommes, mais n’était pas un homme, comme le dit Paul : « il s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme » (Ph. 2 : 6). Il n’a donc pas souffert réellement sur la croix. Il n’a pas non plus été enseveli véritablement. Chez les cathares, la « passion », le dolorisme si cher au catholicisme, est un non-sens. La souffrance n’a rien de rédemptrice ni d’estimable.

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« les apôtres et les saints ne doivent pas être vénérés et que l’on ne doit pas jeûner la veille de leur fête » (Berardo Raschieri).

Tout cela est pour les cathares de l’idolâtrie et de la comédie. Ces jeûnes, ils les appelaient « jeûne du loup », car ensuite on se remettait à manger de la viande. Les cathares, nous l’avons vu ne mangeaient uniquement que des aliments de carême et suivaient trois carêmes au pain et à l’eau dans l’année. Ils mangeaient également trois jours par semaine uniquement au pain et à l’eau.

« quand le corps meurt, l’âme meurt » (Berardo Raschieri).

Conformément à l’Ancien Testament, l’âme est soit liée au souffle soit au sang. On avait constaté que quand le sang s’écoulait d’un corps la vie s’en allait aussi, de même quand on cessait de respirer. On en déduisait donc que ce qui anime un corps s’en va avec le sang ou avec le souffle. C’est ce que dit à sa manière Berardo. Il rappelle que l’âme en réalité, n’est rien d ‘autre que la force vitale liée au corps. Elle meurt avec lui. Ce qui ne meurt pas, c’est l’ange inséré dans le corps. Cela ne contredit pas ce que nous avons dit précédemment, à savoir que les âmes sont les anges déchus, parce qu’il existait beaucoup de variantes à ce sujet chez les cathares. Pour certains, le diable avait créé à la fois le corps et l’âme, et que l’esprit c’était l’ange.

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« Christ était né de la bienheureuse Marie et de son mari Joseph, parce qu’il a été conçu charnellement par eux et non par l’Esprit Saint » (Berardo Raschieri).

Les cathares distinguaient deux Christ, un vrai et un faux. Le faux était né de Marie et de Jospeh, le vrai était un ange descendu du ciel qui avait pris forme humaine. La théorie est intéressante parce que cela revient finalement à distinguer le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi. Les deux ne sont pas effectivement de même nature. Le premier est charnel, le second est spirituel.

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« le dragon était plus puissant que Dieu […] et qu’il pouvait plus que Dieu dans ce monde et vainquait ce que Dieu avait fait dans ce monde » (Berardo Raschieri).

Le dragon est une figure du livre de l’Apocalypse que les cathares associaient au diable. Le diable est le maître de ce monde et il agit à sa guise dans celui-ci. Dieu ne peut être plus fort que le diable dans le monde de ce dernier, parce qu’il est incapable de mal. Il ne ment point ni ne met à mort. Ce sont là à l’inverse les capacités du diable, sa force dans le monde (cf. Jean 8 : 44). À l’inverse le Christ est l’image de Dieu en ce monde. Il fut humble et faible au point d’être mené à la croix comme l’agneau à l’abattoir. Christ fut vaincu par le diable en ce monde, puisqu’il y fut mis à mort. Mais c’est là que se situe précisément la victoire de Dieu sur le diable. Le bien triomphe du mal en refusant de le commettre, faute de quoi Dieu lui-même deviendrait diable.

1« posuereunt eum supinum. Demum quidam stetit et sedit supra pectus suum, exinde clausit sibi os de rostro sui caputii preiciendo aquam per eius nares, presente dicto inquisitore et multis aliis ». G. Amati, Processus contra Valdenses in Lombardia superiori anno 1387, cod. D. III. 18 della Biblioteca Casanatense di Roma, in Archivio Storico Italiano, S. III (1865) t. II, P. I, p. 33 – 34.

2« et credit quod ipse frater Jacobus Bech tenet regulam dicti Martini et maxime quia stetit secum in dicto loco Vici per duos annos ». Op. cit. p. 18. Cette information n’est pas, hélas, datée.

3« frater Jacobus steterat cum dicto Martino in loco Vici per unam yemen faciendo penitentiam et eundo discalceat super nivem ». Op. cit. p. 4. Cette information n’est pas, hélas, datée.

4Ibid. p. 4 – 5.

5Ibid.. « Et dixit idem Martinus in presencia predictorum : ego et frater Jacobus Bech de Chere ordinavimus facere hic unam capellam ad faciendum orationes et disciplinas nostras ».

6Cet émissaire était Antonio Galosna. Voir sa déposition. Op. cit. p. 4 – 5. « Interrogatus si post hec vidit dictum fratrem Jacobum. Respondit quod sic, in Chere. Et dixit sibi ex parte dicti Martini quod salutabat eum, et quod iret ad ipsum causa faciendi fieri dictam capellam » : « On lui demande si après cela il vit ledit Frère Jacopo. Il répond que oui, à Chieri. Et il lui a dit, de la part dudit Martino, qu’il le saluait et qu’il vienne auprès de lui au sujet de l’édification de ladite chapelle ».

7« qui portabat habitum de quadam vesta alba suta, et tunicam cum capucio ». Op. cit. 5.

8« Interrogatus si scit aliam personam suspectam de fide in Cherio. Respondit quod havet suspectum fratrem Jocobus Bech de Cherio, quia ipse introduxit eum ad eumdum ad videndum et visitandum Martinum de Presbitero de Vico et multum laudabat vitam dicti Martini » : « On lui demande s’il connaît une autre personne suspecte en ce qui concerne la foi à Chieri. Il répondit qu’il considérait comme suspect Frère Jacopo Bech, de Chieri, parce qu’il l’avait lui-même transmis d’aller voir et de rendre visite à Martino del Prete, de Viù, et parce qu’il louait beaucoup la vie dudit Martino ». Op. cit. p. 18.

9« panem benedictum quem vocabant consolamentum » : « pain bénit qu’ils appellent consolation ». Voir G. Amati, Processus contra Valdenses in Lombardia superiori anno 1387, cod. D. III. 18 della Biblioteca Casanatense di Roma, in Archivio Storico Italiano, S. III (1865) t. I, P. II, pp. 22 et 40.

10Op. cit. p. 37.

11Voir la description de cette « consolation » vaudoise donnée à une mourante dans la déposition d’Antonio Galosna. Op. cit. p. 15 – 16.

12Op. cit. p. 16 – 18. Tous ce passage de la déposition d’Antonio Galosna, sous le titre « De Chere » : « De Chieri », contient également des éléments de la prédication de Berardo Rascherio avant son départ pour la Bosnie. Elle nous apprend également que ce dernier tenait des réunions dans sa maison, à Chieri, de 15 à 16 ans en arrière, soit vers 1372 – 73, et trois ou quatre ans en arrière, soit vers 1384 – 85.

13Ce terme désigne habituellement une simple localité ceinturée d’une muraille, mais il peut désigner également un château-fort proprement dit.

14« sepe nominabant et laudabant fratrem Jacobum Bech de Chere dicentes quod erat magister eorum ». Op. cit. p. 37.

15« et credit quod ipse frater Jacobus Bech tenet regulam dicti Martini et maxime quia stetit secum in dicto loco Vici per duos annos ». Op. cit. p. 18.

16« frater Jacobus steterat cum dicto Martino in loco Vici per unam yemen faciendo penitentiam et eundo discalceat super nivem ». Op. cit. p. 4.

17Anteposita en latin signifie littéralement « placée avant ». Le mot prieure n’a rien à voir avec le fait de prier. Il tire son origine du latin prior, « le premier ».

18Op. cit. p. 8 – 9.

19Déposition d’Antonio Galosna : « Martinus dicebat quod Deus non est in sacremento Eucaristie, sicut dicunt et credunt christiani, sed semper est in celis » Op. cit. p. 8.

20Voir sa déposition, op. cit. p. 16 – 18.

21Voir à ce sujet, Jean Duvernoy, La religion des cathares, T. I, éditons Privat, Toulouse, 1976, p. 166, en particulier la note 93.

22Bernard Gui, Manuel de l’inquisiteur, édité et traduit par G. Mollat, Les belles lettres, Paris, 2007, p. 13.

23Il doit s’agir de la robe de bure noire que portaient es chrétiens cathares.

24« Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, de même nous aussi nous marchions en nouveauté de vie […] sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que nous ne soyons plus esclaves du péché » (Romains 6 : 4 – 7).

25Le registre d’inquisition de Jacques Fournier, Bibliothèques des introuvables, volume III, p. 1122.

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