Le registre d’inquisition d’Albi de 1286-1287

Ce texte est disponible en fichier PDF en cliquant sur le lien ci-dessous.
Il est également disponible en livre sur lulu.com (accès direct en cliquant sur le sigle Acheter Lulu). 

REGISTRE D’INQUISITION D’ALBI 1286 – 1287. Fichier PDF

Registre d'Albi 1286 - 1287Support independent publishing: Buy this book on Lulu.

INTRODUCTION

Entre janvier 1286 et septembre 1287, onze croyants cathares du diocèse d’Albi sont interrogés à Albi par Bernard de Castanet, à la fois évêque et seigneur d’Albi. Sept de ces croyants étaient d’Albi même, deux étaient de Castres et les deux autres étaient de Serviès et de Rabastens. Leurs aveux mentionnent 83 « hereticatio » (hérétications) et donnent les noms de 402 autres croyants. 206 d’entre eux demeuraient à Albi et 63 à Castres. Les 137 autres personnes demeuraient principalement dans les autres villes et villages du diocèse d’Albi mais aussi dans les confins albigeois du diocèse de Toulouse, et même dans le diocèse de Cahors.
Les aveux de ces onze déposants nous donnent à voir la vitalité du catharisme en Albigeois à un moment où celui-ci est sensé être en voie d’effacement.
Les dépositions de ces onze personnes constituent les pièces d’un registre qui nous est parvenu grâce à une copie faite en 1574 par Bertomieu Planaverhne, archiprêtre de Lauzerte. Nous ignorons complètement la raison pour laquelle cet homme d’Église entreprit ou fit faire cette copie. Celle-ci contient également les dépositions de trente-cinq autres croyants cathares, toujours du diocèse d’Albi, interrogés à une date ultérieure, entre 1299 – 1300.
Ce manuscrit est conservé à la Bibliothèque Nationale de France sous la côte Ms. Lat. 128561.
Le texte latin que nous avons ici édité est celui établi par Alix de La Presle-Évesque2.

LES JUGES, ASSESSEURS ET GREFFIERS

À la fois seigneur et évêque d’Albi, Bernard de Castanet est visiblement l’instigateur et le juge principal de ce procès qui concerne ses sujets d’Albi et fidèles de son diocèse. Les entêtes des dépositions le définissent comme « juge ordinaire d’Albi et d’Albigeois », que sa fonction d’évêque lui donne de droit, mais aussi « inquisiteur de la dépravation hérétique dans cette même circonscription ». Bernard de Castanet cumule là encore deux fonctions bien distinctes. Sa fonction d’inquisiteur, il la doit par délégation, sans doute toute personnelle, de Jean Galand, « inquisiteur de l’hérésie dans le royaume de France », qui était, lui, nommé « par l’autorité apostolique », autrement dit par le pape. Si Jean Galand a délégué ses propres pouvoirs d’inquisiteur à Bernard de Castanet, il assiste cependant à la plupart des confir­mations d’aveux des prévenus, si ce n’est aux interrogatoires eux-mêmes. Jean Vigouroux et Guillaume de Saint-Seine, ses confrères inquisiteurs, le font également.

Juriste de formation, Bernard de Castanet avait été nommé évêque d’Albi par le pape Innocent V, en 1276, pour mettre un terme à plusieurs années de laxisme envers « l’hérésie » et les « hérétiques » de ce diocèse. Sa première action fut précisément d’installer dans sa cité un couvent de frères Prêcheurs, les Dominicains, les « chiens de Dieu » (Domini cani), ou plutôt du diable comme le pensaient les cathares. D’ailleurs, les assesseurs de Bernard de Castanet dans notre procès sont le prieur, le sous-prieur et le lecteur des Prêcheurs d’Albi, respectivement Guilhèm de Montclar, Joan de Felgos et Guilhèm de Pierrelatte. Notons aussi la participation à une audience du prieur provincial des Dominicains, Bernat Guiral. Toujours pour notre procès, Bernard de Castanet s’est entouré aussi de Joan Molinièr, archiprêtre de Castres, et de Bernat de Monestiés, chanoine de Cahors, pour des raisons évidentes de proximité avec les personnes citées originaires de ces territoires. Ils connaissaient leur secteur géographique et la population qui y vivait.

En ce qui concerne les greffiers, c’est Guilhèm de Tresverges, notaire, qui rédige les toutes premières auditions du premier déposant : Raimon de Baffignac. Ensuite, c’est Joan de Rocoles qui le remplace. Ce dernier rédige parfois conjointement avec Raimon de Malviès. Ce changement de greffier est regrettable. Guilhèm de Tresverges a pris soin de rédiger en détail et en longueur les premiers aveux de Raimon de Baffignac. Il restitue même les dialogues. Alors que Joan de Rocoles synthétise souvent à l’extrême, se bornant à répéter inlassablement la même trame textuelle pour chaque fait confessé. Il a tendance à résumer d’autant plus courtement que la déposition est longue. Il est par exemple beaucoup plus prolixe dans la déposition de Raimon Cogorla, qui en dit peu, que dans celle, prolixe, de Vidal Vinhals. Ce qui nous prive, hélas, de bien d’informations connexes aux faits consignés.

LES PRÉVENUS

Les prévenus de notre registre sont officiellement cités à comparaître devant le tribunal à titre de « témoin », mais en réalité ce sont déjà des accusés. Le cas est frappant pour Raimon Fumet. Alors qu’il a été simplement cité à comparaître en tant que témoin, le tribunal l’envoie directement en prison « méditer sur les faits d’hérésie pendant toute la journée et la nuit suivante », tout en lui lui enjoignant qu’au matin « il devra confesser tout ce qu’il avait commis en matière d’hérésie dans l’espoir de la grâce promise ». C’est aussi le cas de frère Raimon Cogorla. Convoqué devant le tribunal, il déclare ne rien savoir, mais après une nuit de « méditation » dans les geôles de l’évêque, il passe aux aveux.

Raimon de Baffignac est le premier déposant du registre. Il fut entendu à douze reprises entre le 18 janvier et le 15 février 1286. Il confirma ses aveux le 1er avril et le 3 septembre 1287, en présence de Jean Galand. Il était alors toujours détenu. Si l’on en croit sa dernière comparution, il bénéficia de la grâce du tribunal, probablement pour le volume de ses aveux, mais une grâce toute relative puisqu’il devait quand même accomplir la pénitence que le tribunal lui enjoindrait à hauteur des délits accomplis. À ce moment-là, il avait déjà enduré près de deux ans de prison.

Raimon de Baffignac était un notable de Castres. Une personne d’une aisance financière certaine. Il a acheté les dîmes de Guitalens. Il est aussi souvent en procès. C’est une personne d’un âge mûr. Il fait remonter ces premiers contacts avec les « hérétiques » à près de trente ans. Il a vu Aimeric del Collet et son compagnon, à Castres, vers 1259. Il ne le dit pas, mais il s’agissait de l’évêque de l’Église d’Albi. L‘année suivante, il vit Pèire Galtier et son compagnon, Raimon de Carmaux. Plus récemment, vers 1280, il avait côtoyé Guilhèm Prunel et son compagnon, sans doute Bernat de Graissens, mais surtout deux autres dont il dit ne pas bien connaître les noms. Il hésite entre Joan Delprat ou de Pradelles pour l’un, et Arnal ou Guilhèm de Vinha ou de Bonavinha pour l’autre. En fait, il s’agit de Raimon Delboc et Raimon Daidièr. Les deux derniers chrétiens cathares connus opérant sur Albi. On comprend parfaitement alors qu’il ait cherché à les protéger en donnant de faux noms. Il a réussi à duper le tribunal sur ce point. Raimon de Baffignac était visiblement un bon croyant. Il a escorté et pris soin de Raimon Delboc et de Raimon Daidièr, et il faisait partie des rares personnes qui savaient où ils se cachaient à Castres. Il était également de mèche avec les Carcassonnais qui préparaient un dossier contre Jean Galand, en vue d’une plainte en justice auprès du roi et du pape. Ce qui fut fait en 1286, l’année même de la comparution de Raimon de Baffignac devant le tribunal de l’inquisition. Entre temps, les Carcassonnais avaient cherché à détruire les registres de Jean Galand, par l’intermédiaire de Bernat de Lagariga, le Fils majeur repenti de l’Église d’Albi. Raimon de Baffignac était aussi un bon ami d’Arnal Matha. l’un des principaux conjurés de Carcassonne et instigateurs de la tentative de destruction des registres de l’inquisition. Il a rencontré avec lui des croyants d’Albi à cette même époque. Ce qui laisse entendre que les croyants de Carcassonne, de Castres et d’Albi se concertaient et œuvraient conjointement. Raimon de Baffignac en dit manifestement beaucoup moins qu’il n’en savait.

Arnal Agassa a déposé longuement trois jours de suite, du 1er au 3 février 1286. La confirmation de ses aveux, datée du 16 mars 1286, nous laisse entendre qu’il fut relâché sous caution pour faire prendre les deux « hérétiques », Guilhèm Prunel et Bernat de Graissens, qu’il n’avait cessé de fréquenter depuis 1281. On comprend le tribunal, Arnal Agassa les avait vus huit jours à peine avant d’être convoqué par le tribunal.

Arnal Agassa faisait partie des petites gens. Jeune, il avait travaillé comme garçon de ferme pour la famille Prunel, de Saint-Paul-Cap-De-Joux. Guilhèm Prunel lui avait alors proposé de partir avec lui se faire bon chrétien, mais il avait refusé. C’était vers 1261. En 1281, il vivait à Serviès et avait suffisamment épargné pour s’acheter une petite pêcherie sur l’Agout. C’est là qu’il revit Guilhèm Prunel, devenu bon chrétien, avec son compagnon, Bernat de Graissens. Ils cherchaient à franchir la rivière. La suite de sa déposition n’est en grande partie qu’une énumération d’« hérétications » de mourants. Guilhèm Prunel, conformément à son vœu, fut fort utile. Avec son compagnon, Bernat de Graissens, il permit à de nombreux croyants de recevoir l’Esprit Saint et de partir sauvés par son imposition des mains.

Raimon de Brin a été auditionné à cinq reprises entre le 6 février et le 15 mars 1286. Il fit une dernière déposition le 1er janvier 1287 et celle-ci ne nous laisse aucune indication sur son sort.

Raimon de Brin était un jeune-homme, un clerc probablement, ses souvenirs ne remontent pas à plus de quatre ans. Il vivait et travaillait alors chez son oncle, Pèire Aimeric, à Albi. Il n’aurait vu ou entrevu des « hérétiques » que parce que son oncle les accueillait chez-lui, ou parce que ce dernier l’envoyait leur apporter de quoi boire et manger, quand ils étaient hébergés dans le voisinage. Selon ses aveux, il vit à la dérobée « l’hérétication » de son oncle, un mois à peine avant d’être convoqué par le tribunal. Autrement dit, les « hérétiques » qu’il vit et qu’il ne nomme pas étaient Raimon Delboc et Raimon Daidièr.

Arnal Cavair est entendu à six reprises entre le 11 février et le 1er mars 1286. Il confirma ses aveux le 19 mars 1286.

Arnal Cavair habitait Castres. C’était probablement un paysan parce qu’il paya en grains les legs de sa femme et de son fils. Il a vu, la même année, vers 1283, son fils, son épouse et son gendre mourir et recevoir l’imposition des mains de deux chrétiens cathares qu’il dit ne pas connaître. Il s’agit fort probablement de Raimon Delboc et Raimon Daidièr. Il assista aussi à bien d’autres « hérétications ». Ces souvenirs ne remontent pas à plus de quatre ans et il avait vu les « hérétiques » trois semaines avant d’être arrêté.

Raimon Vinhals a déposé deux jours de suite, le 13 et 14 février et il confirma ses aveux le 19 mars 1286.

Raimon Vinhals était le fils naturel de Vidal Vinhals, l’un des principaux agents des « hérétiques » sur Albi. Ses souvenirs ne remontent pas à plus de cinq ans. Il a vu plusieurs fois des « hérétiques » à Albi et les a « adorés », mais il déclare ne pas les connaître plus que ça. Il dit ne pas connaître leurs noms. Il a également assisté, fortuitement selon ses dires, à quelques « hérétications ». En réalité, il n’en déclare beaucoup moins qu’il n’en a fait et qu’il n’en sait. C’est pourquoi sans doute le tribunal n’a pas statué sur son sort. Il resta probablement en prison dans les conditions que l’on sait.

Aimeric Grosset a déposé lui-aussi deux jours à la suite, le 14 et 15 février 1286. Il ne cherche pas à dissimuler ce qu’il est : un agent des « hérétiques » sur Rabastens. C’est à lui en effet que les croyants s’adressaient pour faire venir les « hérétiques », la plupart du temps en vue d’une « hérétication ». On le défrayait d’ailleurs pour le dérangement. Il ne s’était sans doute fait aucune illusion sur la raison de sa convocation devant le tribunal de l’Inquisition. Il avait été dénoncé. Cet homme courageux et dévoué réussit à cacher l’identité des deux chrétiens en activité, Raimon Delboc et Raimon Daidièr, qu’il nomme dans sa déposition Pèire de Carmaux et Domergue dels Caupones pour induire en erreur l’inquisition. Il ne dit pas non plus comment il se débrouillait pour savoir toujours où il pouvait les trouver. Il se contente de dire qu’il les avait trouvés près d’une église, dans un taillis, dans une cabane au milieu des vignes ou encore dans une auberge, à Lombers, Marssac, Montpelegri, Rabastens, Saint-Caprais et Terssac. Ses plus anciens souvenirs remontent à 1266. Lui aussi fut retenu en réserve sous les verrous pour de plus amples informations qu’il n’a visiblement pas données.

Vidal Vinhals fut entendu à trois reprises entre le 3 et le 7 mars 1286. Le 15 mars 1286, il abjure « toute hérésie » et il est relevé de la sentence d’excommunication, mais reste sous les verrous. Le 19 mars 1286 il confirme ses aveux et les ratifie de nouveau le 5 mai 1286. Le tribunal cherchait visiblement à lui soutirer plus d’informations. Une année après, il est toujours détenu et dépose de nouveau, à trois reprises, longuement, entre le 28 mars et le 30 avril 1287.

Vidal Vinhals était l’un des agents des « hérétiques » sur Albi. Il fait remonter ses plus anciens souvenirs à 1274. Il a visiblement révélé une bonne partie de ce qu’il savait. Il donne même une des caches les plus secrètes que les « hérétiques » avaient à Lombers. Il s’agissait de clusels, de souterrain-refuges. Mais il s’est abstenu de donner les noms des « hérétiques » qu’il a conduits ou côtoyés. Sa déposition laisse entendre qu’il en a connus au moins six paires différentes. Les deux seuls noms qu’il donne sont des faux. Les prétendus Pèire Aicart et Raimon Delvilar sont en réalité Raimon Delboc et Raimon Daidièr.
Nous savons, par la confirmation des aveux de Raimond Fumet, que Vidal Vinhals fut condamné en 1287 et des documents attestent que ses biens furent saisis. Malgré le volume de ses aveux, il fut visiblement lourdement condamné, le « mur strict » probablement. C’était le sort réservé généralement aux « agents ». Il mourut d’ailleurs en prison vers 1305.

Raimon Cogorla fut entendu à quatre reprises entre le 15 et le 20 mars 1286. Il confirme ses aveux le 1er avril 1286 et les ratifie de nouveau une année après, le 5 mai 1287. Le tribunal l’incitait visiblement à en dire plus.

Raimon Gogorla est un frère, c’est un ecclésiastique séculier. Quand il fut convoqué devant le tribunal, il déclara ne rien savoir sur l’« hérésie », mais après une nuit de détention, dans les conditions que l’on sait, il reconnut s’être entretenu, vers 1275, avec deux « hérétiques » dont un se prénommerait Pèirot. Ensuite, il donne des faits inédits concernant l’« hérétication » de Pèire Aimeric, mais en se gardant bien de parler explicitement d’« hérétication ». Il préfère évoquer une sorte d’ordination. Il dit que que l’un des deux « hérétiques » qui vinrent au chevet de Pèire Aimeric s’appelait Uc de Ronel. C’est encore un faux nom. Nous savons en effet, par des dépositions ultérieures, que les deux « hérétiques » en question étaient Raimon Delboc et Raimon Daidièr. Enfin, il termine ses aveux en disant qu’il avait refusé d’« adorer » des hérétiques lors d’une entrevue organisée par Pèire Aimeric. Visiblement, Raimon Cogorla fut très courageux, il s’en est tenu au strict minimum, alors que les autres déposants montrent que son activité « hérétique » était bien plus importante. Raimon Cogorla fut sans doute condamné au « mur » à perpétuité. Il apparaît dans la liste des prisonniers de l’évêque d’Albi en 1306.

Raimon Fumet, juriste d’Albi, déposa longuement à cinq reprises, entre le 3 et 9 mars 1287. Il confirma ensuite ses aveux à quatre reprises, entre le 11 mars et le 21 avril 1287. Preuve que le tribunal l’incitait à en dire plus.

Raimon Fumet fut convoqué devant le tribunal après que Vidal Vinhals, l’un de ses plus proches amis, ait été condamné publiquement. Raimon Fumet ne prit pas pour autant la fuite, alors qu’il savait pertinemment qu’il avait été dénoncé, comme il le dit lui-même dans sa déposition. Il préféra affronter le tribunal. D’ailleurs, quand il se présenta devant le tribunal, ce dernier l’envoya directement « méditer » toute une nuit et une journée dans un de ces cachots qui délient les langues. Effectivement, quand il se présenta de nouveau devant le tribunal, il parla d’abondance. On devine parfaitement la stratégie que Raimon Fumet a élaborée pendant qu’il se trouvait au cachot. Juriste, il connaissait parfaitement le fonctionnement de l’inquisition. Pour s’en sortir, il savait qu’il devait donner des gages de sincérité en dénonçant largement, y compris sa propre famille. Ce qu’il fit. Il dénonça ses deux frères mais pour des faits mineurs. Il est aussi le seul à dire qu’il a mangé du pain bénit par les « hérétiques ». En revanche, comme tous les autres, il ne révèle pas les noms des « hérétiques » qu’il a pourtant beaucoup côtoyés. Il ne donne habilement que leurs prénoms : Pèire et Raimon. Encore une ruse, car il s’agit toujours de Raimon Delboc et Raimon Daidièr. Ces souvenirs se situent entre 1276 et 1284. En regard de sa conduite, le tribunal lui accorda sa « grâce », mais à hauteur des délits commis.

Pons Nicolau, habitant d’Albi et peaussier de profession, fit deux toutes petites dépositions. L’une le 3 mars 1286, l’autre le 7 mai 1287. Autrement dit, une année de détention dans les conditions que l’on sait n’entama pas sa détermination à ne rien révéler. Il avouera seulement qu’en 1284, Pèire Aimeric avait tenté de l’inciter à aimer les « hérétiques » et que l’année suivante il avait assisté, « par hasard », à l’« hérétication » de ce dernier. Les autres déposants révèlent une toute autre vérité à son sujet.

Rixenda de Belvèze est la dernière déposante du registre. Elle était la veuve de Guilhèm Uc, marchand d’Albi. Quand elle fut convoquée à comparaître devant le tribunal, elle déclara ne rien savoir « en matière d’hérésie ». Mais on ignore la date de sa comparution, le notaire ne l’a pas spécifiée. Elle fut en tous cas conduite au cachot. Le 17 avril 1287, elle reconnaît que Raimon Carpentier, de Montans, l’incita à aimer les « hérétiques » et qu’il les lui montra peu après chez elle durant l’année 1284.

Elle fut probablement condamnée au mur à perpétuité car elle apparaît dans la liste des prisonniers de l’évêque d’Albi de 1306.

LA PROCÉDURE INQUISITORIALE

L’inquisition avait une procédure bien huilée et codifiée par plusieurs années d’intense pratique. Cette juridiction d’exception avait été instituée dès 1199 par le pape Innocent III, celui-là même qui déclencha la croisade contre les Albigeois, mais elle ne prit réellement son essor qu’en 1231.

Quand l’inquisiteur ouvrait une enquête, une « inquisitio », il proclamait tout d’abord un « temps de grâce » lors d’un sermon public. Ce temps de grâce était une promesse de clémence pour toute personne qui venait spontanément confesser ses fautes. L’inquisiteur incitait ainsi les plus craintifs ou tièdes à venir dénoncer ceux qui l’étaient moins. Grâce à leurs « confessions », l’inquisiteur recueillait de la matière, des noms et des faits, pour commencer réellement son office. Il citait alors à comparaître ceux qui avaient été dénoncés. Si la personne ne se présentait pas, elle était déclarée hérétique par contumace. Ses biens étaient alors saisis sans aucun égard pour le reste de la famille qui se voyait alors dépossédée de tout. On comprend par conséquent la raison pour laquelle aucun des déposants de notre registre n’ait tenté de s’échapper. Leur famille avait trop à perdre. Ils préfèrent affronter leur sort.

Une personne qui se trouvait citée à comparaître devant le tribunal de l’inquisition, devait bien se douter qu’elle avait été dénoncée. Pourtant, deux personnes de notre registre, Raimon Cogorla et Rixenda de Belvèze crurent bon de nier en bloc à leur première audition. Tous deux en donnent la raison d’ailleurs, ils ne pensaient pas qu’il fut possible que l’on ait su ce qu’ils avaient « commis en matière d’hérésie ».

Les autres, ceux qui savaient pertinemment qu’ils avaient été dénoncés, étaient confrontés à un cruel dilemme s’ils voulaient s’en sortir avec la sentence la moins lourde. Le tribunal exigeait en effet que les prévenus disent tout ce qu’ils avaient commis « en matière d’hérésie ». Or celui qui se retrouvait devant le tribunal ne savait pas ce que savait le tribunal, par conséquent il était dans une situation très inconfortable sur ce qu’il devait dire ou ne pas dire. Surtout que le tribunal ne posait pas de question, il laissait « le témoin » parler, « se confesser ». Il n’interrogeait « le témoin » que pour obtenir une précision sur ce qu’il avait dit. Notamment les personnes concernées, le lieu, la date et l’heure sur chaque fait, afin de pouvoir recouper les témoignages.

Si le tribunal estimait, sur la foi d’autres déposants, que « le témoin » n’avait pas tout « confessé », il le convoquait autant de fois qu’il fallait jusqu’à ce qu’il ne dise plus rien ou n’ait plus rien d’autre à dire. Le tribunal faisait pression par ce moyen sur les prévenus parce qu’il leur laissait entendre qu’il en savait encore long sur eux. Le tribunal incitait ainsi les prévenus à se « confesser » plus complètement. Ensuite, ils étaient jugés sur leurs aveux ou sur ce qu’ils n’avaient pas voulu confesser, mais que le tribunal connaissait d’après deux ou trois témoignages qu’il jugeait suffisamment concordants.

Ne pas dire un fait que l’inquisition connaissait revenait à s’exposer au pire. L’inquisition jugeait une telle personne non sincère, voire réfractaire ou obstinée en fonction de l’ampleur de ce qu’elle cachait. Or, pour de telles personnes, l’inquisition n’hésitait pas à recourir à la torture et aux conditions de détention particulièrement dures pour les forcer à avouer. Et lorsque ces personnes étaient enfin jugées, elles écopaient généralement du « mur strict », à moins d’être déclaré impénitent, dans ce cas-là c’était le bûcher.

Le recours à la torture et aux conditions de détentions pénibles étaient le point faible de l’inquisition. Ces méthodes de coercition prêtaient le flanc à la critique et jetaient le doute sur la véracité des aveux obtenus par ces moyens. C’est pourquoi, les notaires de l’inquisition prenaient soin de préciser que ce n’était pas par crainte de la prison et de la torture que la personne avait déclaré ce qu’elle avait dit. Mais cela ne veut surtout pas dire que la personne n’avait pas été incarcérée ni torturée. Cela voulait juste dire que les aveux soutirés par la torture, ou par les conditions difficiles de détention, étaient authentiques. C’est pourquoi Bernard Gui recommanda dans son Manuel de l’inquisiteur que les aveux obtenus par la torture soient ratifiés quelques jours après, en dehors de la salle de torture et loin des instruments de torture.

Ensuite les dépositions montrent bien que l’inquisition prenait la précaution de ne pas orienter la « confession » des « témoins ». Elle les laissait parler et dire « spontanément » ce qu’ils devaient dire ou voulaient bien dire, même si elle les contraignait à le faire par la torture. Dans ces conditions, il est douteux, s’il existe plusieurs témoignages concordants, que des « témoins », tenus de surcroît dans l’isolement le plus strict, aient inventé les mêmes affabulations. Par conséquent, toutes les dépositions sont fiables en ce sens qu’elles n’étaient pas suggérées par l’inquisition. Seuls la ruse, les omissions et les mensonges des déposants sont à prendre en compte.

Pour clore sur cette question de la torture, les plaintes des Albigeois, auprès du roi et du pape, envers Bernard de Castanet, donnent les traits de caractère de ce personnage et une vision terrible des geôles de l’évêque d’Albi. Elles nous donnent mêmes les noms de ses deux tortionnaires et du gardien de sa prison.

Bernard de Castanet avait un caractère inflexible et impitoyable si l’on en croit les témoignages à charge. En tant que juge ordinaire – l’inquisition est au contraire une juridiction d’exception – il fit condamner à mort pour vol des enfants et une femme enceinte, sans fléchir aux supplications des familles qui implorèrent sa pitié. Il avait aussi visiblement le goût des exécutions spectacu­laires et sanglantes. En tant qu’inquisiteur, il livra au bûcher au moins deux croyants cathares et fit périr sous la torture une des personnes citées dans ce registre, Joan de Castanet.

Il enfermait les prisonniers pour hérésie dans de toutes petites cellules privées d’air et de lumière, ou bien il les maintenait enchaînés au mur ou au sol par des entraves. Pour leurs besoins naturels, ces malheureux n’avaient pas d’autres choix que de faire sous eux, et pour toute nourriture, il ne leur donnait que du pain et de l’eau de temps à autres. Ceux qui s’étaient montrés coopératifs étaient détenus « in camera », littéralement la chambre que nous avons préféré traduire par cellule. Sinon, ils étaient détenus « in carcere », en prison, dans les conditions que l’on a vues.

LES « HÉRÉTIQUES »

Par ce terme, l’inquisition désignait des chrétiens qui ne professaient pas les dogmes de la foi catholique. Les cathares étaient par conséquent des « hérétiques » aux yeux de l’Église catholique, qu’ils soient simples croyants ou chrétiens. L’inquisition distinguait habituellement les chrétiens cathares des croyants cathares par le terme de perfectus hereticus, littéralement parfait hérétique au sens d’hérétique parachevé ou abouti. Dans notre registre, seuls les chrétiens cathares sont désignés par le terme d’hérétiques.

Si on écarte les faux noms qui dissimulent la même paire de chrétiens cathares, Raimon Delboc et Raimon Daidièr, le registre ne nous renseigne guère sur les chrétiens cathares en activité dans les années 70 et 80 en Albigeois. La déposition de Vidal Vinhals nous laisse entendre qu’il a vu, à Albi même, pendant cette période, au moins six paires de chrétiens différentes. Il donne même une description sommaire de l’une d’elles parce qu’elle était composée de personnes de taille plus petite que la moyenne.

La documentation nous fait défaut, tout un registre concernant des cathares albigeois a été perdu. Il existait encore au XVIIe siècle. Il était entre les mains d’un protestant Nîmois, un certain Graverol, avocat, qui le décrivit comme suit dans une lettre : « ce manuscrit […] est une compilation de tout ce qui fut fait par les Inquisiteurs contre les albigeois depuis le 24 janvier 1281, jusques à pareil jour du mois d’octobre 1319 »3. Quant au dominicain Benoist, qui avait pu le compulser, il le décrit en ces termes dans son Histoire des Albigeois : « Il est de vélin, écrit en lettres gothiques, et contient 159 feuillets où, toutes les procédures faites depuis 1277 jusqu’en 1319, sont rapportées avec la déposition de 285 personnes, qui spécifient des faits particuliers, touchant la doctrine et la conduite de ceux d’entre les Albigeois qui se faisaient appelés les bons-hommes »4. Remarquons au passage, que ce registre témoigne de l’intense activité anti-hérétique en Albigeois depuis l’arrivée de Bernard de Castanet à Albi. La date des premières dépositions donnée par Benoist, 1277, coïncide avec l’entrée en fonction de Bernard de Castanet, 1276. On ne peut que regretter la disparition d’un tel document qui contenait des dépositions de chrétiens cathares. En effet, deux extraits de ce registre qui nous sont parvenus sont les auditions de deux chrétiens cathares. Une audition complète d’un certain Guilhèm de Maunhac, datée de 1283, que Graverol a donnée dans une lettre, et un bref extrait de l’audition d’un certain Maffre de Somart, daté de 1289, que Benoist rapporte dans son ouvrage5. Deux dépositions qui ne traitent que de questions théologiques et qui ne nous éclairent guère sur notre sujet. Nous les avons mises toutefois en annexe. Seules les sentences de quelques Cordais, contenues dans le registre de Bernard Gui, nous donnent quelques renseignements sur ceux que Vidal Vinhals avait vus, puisqu’ils sont cités concomitamment avec Raimond Delboc et Raimon Daidièr :

– La sentence de Durant Bouissa6 rapporte qu’un certain Bernat de Goch était parvenu à s’enfuir des geôles de l’inquisition et à rejoindre la Lombardie vers 1279, où il fut fait « hérétique consolé ». À son retour de Lombardie, Durant Bouissa l’a hébergé, lui et Pèire Lobet, son compagnon, trois jours durant dans sa maison, à Cordes, vers 1281.

– La sentence de Benezech Molinièr7 rapporte qu’il a vu, à Cordes, entre 1286 et 1299, Raimond Delboc et Raimon Daidièr ainsi que Bernat de Lavigarià et son compagnon, probablement Pèire Lobet, et Bernat de Goch et Maffre de Somart, son compagnon. Ce Maffre de Somart, nous avons vu qu’il a été attrapé par l’inquisition en 1289.

– Enfin, la sentence de Guilhèm Cavalièr8, un autre Cordais, rapporte qu’il a vu Bernat de Goch et son compagnon, ainsi que Raimond Delboc et Raimond Daidièr, entre 1286 et 1297.

Avec Bernat de Goch, Bernat de Lavigarià, Maffre de Somart et Pèire Lobet nous avons retrouvé deux paires en sus de celle de Raimon Delboc et Raimon Daidièr. Ce qui en fait trois, mais il en reste trois autres à trouver. Nous pouvons probablement ajouter celle formée par Guilhèm Prunel et Bernat de Graissens, qui était très active dans le secteur de Lautrec, non loin d’Albi. Ce qui ferait quatre. Ensuite nous pouvons encore ajouter Uc de Condat et Guilhèm Daidièr, le frère de Raimon, qui avaient été déclarés « hérétiques fugitifs, et hérétiques consolés et parfaits » en 1276, en même temps que Raimon Delboc9. Ce Uc de Condat a été vu également en Lombardie par Guilhèm Dural, de Poulan-Pouzols, qui déposa en 127610. Ce qui en ferait cinq. Enfin, il est probable que Bernat de Lagarriga et son compagnon, Raimon de Vaux, qui desservaient le Quercy, du côté de Montpezat, entre 1269 et 1273, aient été de passage un jour sur Albi. Surtout que Bernat de Lagarriga, attrapé par l’inquisition vers 1280, déclara avoir été « été consolé et fait Fils majeur chez ces hérétiques qui se disent Église d’Albi»11. Ce qui en ferait six.

Enfin, signalons que Guilhèm de Maunhac, originaire du Puy-en-Velay, qui était visiblement un chrétien cathare si l’on en croit sa déposition extraite du registre perdu, opérait sans doute en Albigeois puisque ce registre concernait les « faits particuliers, touchant la doctrine et la conduite de ceux d’entre les Albigeois qui se faisaient appelés les bons-hommes ». Si nous pointons ce personnage c’est parce que notre registre rapporte qu’un certain Pèire de Monhac, marchand d’Albi, fut « hérétiqué » sur son lit de mort vers 1282. Il est possible que ce Pèire de Monhac soit de la même parenté que Guilhèm de Maunhac. La graphie des noms dépendait entièrement du notaire qui transcrivait le nom prononcé oralement. Ce nom doit correspondre en fait à l’actuelle Labastide-Marnhac, du département de la Haute-Loire. Les Maunhac, Monhac ou Marnhac étaient peut-être une famille de marchands venue s’installer à Albi et qui s’était convertie au christianisme cathare.

Enfin que penser de cette curieuse mention de Vidal Vinhals qui dit avoir vu l’« hérétication », vers 1279, d’un certain Bernat Landas, savetier d’Albi, qui était pourtant « en bonne santé » (sanus) ? Il ne s’agit manifestement pas ici d’une Consolation d’un mourant. Il faut donc bien penser que ce Bernat Landas devint un chrétien cathare, mais aucune autre source à notre disposition ne nous le confirme.

Maintenant, en ce qui concerne les deux principaux « héré­tiques » de notre registre, présentés par les déposants de manière anonyme ou sous différents faux noms, nous savons qu’il s’agit de Raimon Delboc et Raimon Daidièr. Nous le savons parce que des dépositions ultérieures, celles contenues dans le second registre d’Albi, datées de 1299 et 1300, rapportent que ce sont eux qui « hérétiquèrent » Pèire Aimeric. Or, comme la plupart de nos déposants parlent eux aussi de l’« hérétication » de ce Pèire Aimeric, nous avons pu faire le rapprochement. Ce que l’inquisition ne pouvait faire à l’époque de notre procès. Sur ce point elle a été dupée et induite en erreur.

Si l’on excepte Raimon de Baffignac, qui donne les noms de trois chrétiens cathares parce qu’ils n’étaient plus actifs depuis longtemps sur Albi, seul Arnal Agassa donne les vrais noms des deux chrétiens cathares qu’il a côtoyés, Guilhèm Prunel et Bernat de Graissens. Il fait mieux, il dénonce aussi leurs familles respectives. Il n’est donc guère étonnant qu’il fut relâché par l’inquisition pour les faire prendre. L’inquisition a retourné Arnal Agassa. C’est son seul succès. Les autres parlèrent certes, mais ils ne dévoilèrent rien de compromettant sur l’identité des chrétiens cathares actifs, et en particulier sur Raimon Delboc et Raimon Daidièr, les principaux personnages à l’œuvre sur Albi et Castres. La seule information sur Raimon Delboc que contient ce registre, c’est Raimon Gogorla qui nous la donne dans ce passage qui se rapporte à la Consolation de Pèire Aimeric : « un homme revêtu de brun vint à la maison dudit Pèire Aimeric et dit qu’il voulait parler avec Pèire de Falgairac, qui vivait à cette époque dans la maison dudit Pèire Aimeric. Ledit homme dit à ce Pèire qu’il venait parler avec lui parce que Uc de Ronel, hérétique, et lui, qui était son compagnon, voulaient voir Pèire Aimeric et parler avec lui. Ledit UC de Ronel n’avait pas osé venir avec lui mais était resté dans un potager hors de la cité d’Albi parce qu’il avait été citoyen d’Albi et notaire de cette cité d’Albi ».

Comme nous savons que les deux « hérétiques » qui vinrent au chevet de Pèire Aimeric pour l’« hérétiquer » étaient Raimon Delboc et Raimon Daidièr, ce prétendu Uc de Ronel, ancien notaire d’Albi – voilà notre information – était en réalité Raimon Delboc. Tandis que le compagnon de ce dernier, « revêtu de brun », qui parle à Pèire de Falgairac, c’était Raimon Daidièr. Cela se recoupe parfaitement avec ce que les dépositions ultérieures nous donnent à connaître sur ces deux personnages.

Nous savons, par une déposition contenues dans l’autre registre d’Albi, que l’ancienne épouse de Raimon Delboc, une certaine Na Cabriaga, vivait toujours à Albi à l’époque des faits. Par ailleurs plusieurs Delboc sont connus à Albi. Un certain Vidal Delboc, qui avait été le conseiller des consuls d’Albi en 1285, et un certain Bernat Delboc, d’Albi, qui fut l’un des principaux témoins à charge lors du procès intenté à Bernard de Castanet auprès de la curie romaine. Une autre déposition nous apprend aussi que Raimond Delboc avait une sœur et des neveux à Graulhet. Enfin, notre registre nous donne le nom d’un certain Isarn Delboc qui était boucher.

Raimon Delboc fut déclaré « hérétique fugitif et hérétique consolé et parfait » en 1276 par l’inquisition. Il est attesté actif, avec son compagnon Raimon Daidièr, sans interruption dans tout le territoire de l’Église cathare d’Albi, entre 1279 et 1299, soit vingt années de ministère clandestin ininterrompu malgré une inquisition particulièrement active et féroce dans ce secteur. On comprend donc pourquoi Raimon de Baffignac dit que vers mars 1285, « lesdits hérétiques lui avaient dit qu’ils étaient venus au castrum de Lombers pour trouver refuge et protection par crainte de l’inquisition et des inquisiteurs ». Raimon de Baffignac rapporte d’ailleurs que les « hérétiques » avaient demandé à quelques-uns de leurs croyants : « Seigneurs, que pensez-vous à notre sujet ? Nous sommes grandement affligés d’avoir entendu à Lombers, comme nous l’entendons partout où nous nous rendons, que nos croyants et amis endurent beaucoup de malheurs à cause de nous, et que nous mêmes sommes à ce point persécutés qu’il n’est pas prudent que nous restions plus longtemps dans ce pays ». La situation étaient devenue à ce point périlleuse et dramatique que les croyants encourageaient Raimond Delboc et Raimon Daidièr à regagner la Lombardie.

Sur Raimon Daidièr nous sommes moins bien renseignés. Nous savons seulement qu’il était fugitif en 1276 avec Raimon Delboc, mais pas en tant qu’« hérétique consolé et parfait ». Ce n’était encore qu’un croyant. En 1279, nous le retrouvons comme compagnon de Raimon Delboc. Il était donc devenu entre temps chrétien cathare. Nous savons aussi qu’il avait une sœur, une certaine Guilhelma, mariée à un Guilhèm Brun qui vivait à Labastide-Dénat, non loin d’Albi.

Sur Guilhèm Prunel et Bernat de Graissens, notre registre nous donne quelques informations. Ils étaient tous deux de Saint-Paul-Cap-de-Joux. Vers 1266, Guilhèm Prunel, alors savetier, partit se faire « bon homme », sans doute en Lombardie, avec Bernat de Graissens. Il est attesté à Vérone en 1272 par Guilhèm Raffard et à Toulouse la même année avec son compagnon Bernat de Tillols, qui n’était sans doute que Bernat de Graissens. Ils opéraient dès lors à Toulouse, Lavaur ou Saint-Paul-Cap-de-Joux depuis Roquevidal. Mais ils sont repérés par l’inquisition et traqués au point de devoir s’enfuir en Lombardie vers 1274. Si l’on en croit notre registre, ils revinrent exercer à nouveau leur ministère à Saint-Paul-Cap-de-Joux à partir de 1281. La déposition d’Arnal Agassa, faite en 1286, est la dernière mention de ces deux chrétiens cathares.

LES « CRIMES D’HÉRÉSIE »

Notre registre d’inquisition, comme tous les autres, se borne a répéter inlassablement par des formules très proches ou identiques les principaux « crimes d’hérésie ». Citons-les par ordre de gravité :

  • La « visio », le fait de voir les hérétiques.

  • L’ « auditio », le fait d’entendre la prédication des « hérétiques ».

  • L’« adoratio », le fait de demander la bénédiction et le pardon des « hérétiques » en s’agenouillant et en se pros­ternant, mains à terre, devant eux.

  • La « participatio », le fait d’assister aux cérémonies des « hérétiques », principalement l’« hereticatio ».

  • La « comestio », le fait de manger avec les « hérétiques » parce qu’ils bénissaient le pain.

  • La « receptio », le fait d’accueillir chez soi des « héré­tiques ».

  • L’« adductio », le fait de guider les « hérétiques. »

  • L’« hereticatio », le fait de recevoir l’imposition des mains des « hérétiques ». Ce dernier fait entraînait, vif ou mort, l’envoi au bûcher et la destruction, en principe, de la maison où cela avait eu lieu. Nous disons « en principe » parce que ces maisons, où leurs propriétaires s’étaient fait « hérétiquer », étaient généralement saisies. Or, comme elles représentaient une valeur financière pour son nouveau propriétaire, l’Église ou le seigneur temporel, celles-ci n’étaient pas systématiquement détruites.

À ces « crimes » s’ajoute celui d’agent attitré des « hérétiques ». Celui que les croyants viennent voir pour faire venir les « bons-hommes », terme servant de mot de passe et qui désigne les chrétiens cathares, ou pour leur transmettre un message. Ces personnes étaient les hommes de confiance des chrétiens cathares. Ils connaissaient tout le réseau de l’Église cathare sur un territoire donné. Les chrétiens cathares tentaient de cloisonner les différents réseaux des croyants de leur Église, qui s’étendait sur l’équivalent de deux ou trois départements actuels, en multipliant les agents et en évitant qu’ils se connaissent. Mais c’était difficile. Les croyants d’une localité à une autre se connaissaient ou entraient en relation par connaissances interposées. Ils prenaient certes la précaution de parler ou de se dévoiler sous le sceau du secret, mais une fois devant l’inquisition et ses méthodes pour délier les langues, ces précautions étaient bien fragiles.

Les agents étaient des croyants très dévoués et d’un grand courage. Ils appartenaient souvent aux couches les plus humbles de la société. Ils n’avaient pas grand chose à perdre sur le plan matériel et on les défrayait pour le dérangement. Mais s’ils étaient pris, et le risque était grand de l’être tôt ou tard, c’était pour eux la garantie d’être condamné « au mur strict » à perpétuité. Tout ce qu’ils pouvaient espérer en parlant c’était de s’éviter le « mur strict », c’est-à-dire d’être condamnés au pain et à l’eau dans l’isolement d’une cellule. Cette sanction était d’autant plus cruelle qu’elle se voulait dissuasive. Mais tant qu’il y eut des chrétiens cathares, ne serait-ce qu’un seul, il y eut des agents.

Enfin, l’inquisition tentait systématiquement de retourner les agents, et elle mettait tout en œuvre pour y parvenir. Un agent retourné était redoutable, il savait comment s’y prendre et à qui s’adresser pour retrouver et faire prendre les « hérétiques » qu’il guidait naguère. Quelques-uns, rares il est vrai, le firent sans guère de remords et avec succès, hélas. La capture « d’hérétiques » leur rendait leurs biens et leur liberté. D’autres, plus roués que l’inquisition, feignaient la repentance et s’enfuyaient en Lombardie dès qu’ils étaient relâchés pour accomplir leur trahison. Bien entendu, l’inquisition se prémunissait autant qu’elle pouvait contre ce risque en ne libérant que sous caution. Mais pour elle, ce risque valait bien la chance de pouvoir attraper des « hérétiques ». Mais la plupart des agents finirent leurs jours en prison. Quelques-uns parvinrent toutefois à s’évader.

Autre crime, la relapse, le fait, comme le disait l’inquisition « de retourner à son vomi », autrement dit de revoir les « hérétiques », d’écouter leurs prédications et de manger le pain qu’ils avaient béni, après en avoir été absous une première fois par un inquisiteur. Le relaps était le récidiviste et sa peine était en principe le bûcher. Notre registre ne contient aucune mention de relapse, ce qui veut bien dire que les Albigeois ne furent guère tracassés par l’inquisition avant la venue de Bernard de Castanet.

LES RITES CATHARES

Le christianisme des cathares n’était pas cultuel. Ils ne célébraient pas un dieu en lui rendant un culte que le catholicisme appelle messe. Ils n’avaient d’ailleurs pas d’église pour célébrer ce culte. L’Église, c’était pour eux comme pour les premiers chrétiens, l’assemblée des chrétiens et des chrétiennes. C’est pourquoi les chrétiens cathares disaient de manière fort imagée que « c’étaient eux qui étaient l’Église de Dieu » parce que « Leur Église avait des yeux des oreilles, des pieds et des mains : elle entend et parle » tandis que « l’Église romaine n’était rien et ne valait rien car elle est de pierre et de chaux, de terre et de bois »12.

En revanche, les cathares avaient un sens élevé du sacré. La présence de Dieu n’était pas dans l’hostie consacrée par les prêtres, mais dans chaque chrétien ou chrétienne cathare. Les chrétiens cathares portaient en eux l’Esprit Saint, la puissance de Dieu qui bénit, pardonne et sauve. C’est pourquoi, l’Église cathare avait le rite dit de l’« Amélioration », que l’inquisition appelait « adoration ». Ce rite consistait à demander la bénédiction et le pardon d’un chrétien cathare en s’agenouillant et en se prosternant à trois reprises devant ce porteur de l’Esprit Saint. Celui-ci appelait alors la bénédiction et le pardon de Dieu en posant les mains sur la tête de la personne agenouillée. C’était le socle de la foi cathare et l’inquisition l’avait bien compris. C’est pourquoi elle notait systématiquement ce rite dans les dépositions en le résumant grossièrement. C’était pour elle le « crime » par excellence qui atteste que la personne était membre de l’Église cathare.

La déposition de Raimon Cogorla, sur son entrevue avec le chrétien Pèirot, résume assez bien la fonction et le rite de l’Amélioration dans l’Église cathare : « Ledit Pèirot incita lui, le témoin, le susdit Joan et Pèire Aimeric à croire qu’il était un bon homme et qu’il avait une bonne foi, et que tous ceux qui adhéraient et croyaient en lui devaient l’adorer, genoux fléchis, en disant « Bénissez » – ce qu’il firent, deux ou trois fois, conformément à ce qu’il leur enseigna, alors ledit Pèirot posa ses mains sur chacun, tant le témoin que ledit Joan et ledit Peire Aimeric, en disant des paroles que lui, le témoin, ne se souvient plus – ». Ce passage a le mérite en outre d’indiquer l’imposition des mains dans le rite de l’Amélioration. Une mention rare.

La déposition de Raimon de Baffignac donne une description plus précise du rite, notamment la prosternation – l’agenouillement « mains à terre » – et les paroles échangées : « ils les adorèrent révérencieusement, genoux fléchis. Ils les adorèrent trois fois, en fléchissant les genoux et en posant chaque fois les mains à terre, et à chaque fois ils disaient : « Bénissez bons chrétiens, pardonnez-nous », et lesdits hérétiques répondaient à chaque fois : « Dieu ne siá pregatz » »13.

Enfin, il ne faut pas mal interpréter ce passage de la déposition de Vidal Vinhals à propos de l’Amélioration : « Interrogé pour savoir s’ils adorèrent alors lesdits hérétiques, il dit que oui, en fléchissant trois fois les genoux selon le rite et le mode par lesquels les croyants seulement adorent les hérétiques ». En effet, ce n’était pas seulement les croyants qui faisaient L’Amélioration, les chrétiens cathares le faisaient aussi. L’Amélioration était en réalité le rite commun à tous les membres de l’Église cathare, et en premier lieu les chrétiens cathares eux-mêmes. Les plus jeunes chrétiens cathares le faisaient aux plus anciens dans la foi, aux moins deux fois par jour, en début de journée et à la fin. Seule la formulation finale distinguait l’Amélioration d’un chrétien de celle d’un croyant. Le croyant demandait d’être mené à bonne fin entre les mains des bons chrétiens, alors que le chrétien demandait d’être soutenu dans l’exercice de son ministère. C’est dans ce sens là qu’il faut entendre que Vidal Vinhals a appris « le rite et le mode par lesquels les croyants seulement adorent les hérétiques » parce qu’il existait une formulation différente pour les chrétiens cathares.

L’Église cathare avait un autre rite qui consistait à bénir le pain avant de manger. Cette bénédiction du pain des cathares était le rite conservé intact des tout premiers chrétiens. L’Eucharistie n’est qu’une déviation ultérieure. Ce rite du pain bénit est bien résumé dans d’autres registres, mais pas du tout dans le nôtre. Aucun déposant n’a voulu en parler. C’était en effet un grave « crime » supplémentaire pour l’inquisition. Raimon Fumet est le seul déposant à avoir reconnu qu’il avait mangé du pain bénit des « hérétiques ». Mais pour l’inquisition, le crime le plus grave, celui qui méritait le bûcher, vif ou mort, était ce qu’elle appelait l’« hereticatio ». Cette « hérétication » était en réalité pour les cathares le seul véritable baptême chrétien qu’ils appelaient Consolation par association avec le nom de l’Esprit Saint, le Consolateur, dans l’évangile de Jean. Le baptême des chrétiens cathares était donc l’imposition des mains qui transmettait l’Esprit Saint. C’était encore une fois le baptême des premiers et vrais chrétiens. C’est celui-ci que Paul reçut d’Ananias. Le baptême d’eau, instauré par Jean-baptiste, n’était pas celui des premiers chrétiens mais des juifs, en particulier les esséniens.

Le baptême spirituel cathare, la Consolation, faisait de tout homme ou femme un chrétien ou une chrétienne. Et un chrétien, ou une chrétienne, ne vit plus selon le monde mais selon l’Esprit de Dieu. Il vit saintement en observant les vertus évangéliques, par exemple la dépossession et la chasteté. C’est pourquoi notre registre fait bien la distinction entre le rite proprement dit, et les engagements, les vœux si on préfère, qui le précèdent. En effet dans l’Église cathare, la Consolation était à la fois un baptême et une ordination. Si l’on était mourant cela ne change rien. Tout consolé, même sur son lit de mort, devenait un chrétien à part entière avec ses droits et devoirs.

La description du rite dans notre registre rapporte surtout l’imposition de l’évangile sur la tête, la lecture du prologue de Jean et bien entendu l’imposition des mains.

La déposition de Raimon Cogorla est la rare évocation de l’aspect ordination de la Consolation : « le susdit hérétique dit des paroles au susdit Pèire Aimeric, et ce Pèire Aimeric en dit à cet hérétique, que lui, le témoin, n’entendit pas. Il vit aussi que ledit hérétique et le susdit Pèire de Falgairac tenaient une cordelette et qu’ils passèrent leurs mains sous les draps qui recouvraient ledit malade. Le témoin dit ignorer s’ils ceintu­rèrent ou pas le malade de ladite cordelette.
Interrogé pour savoir s’il savait pourquoi ledit hérétique le faisait alors, il dit que non mais il croit et croyait alors qu’il lui faisait une ordination des hérétiques ».
À défaut de pouvoir revêtir le Consolé de la robe de bure noire des chrétiens cathares, on plaçait une cordelette autour de la taille. Cette pratique est encore attestée dans les dépositions du second registre de 1299 – 1300. Le rite de la Consolation nous est parvenu grâce à deux rituels cathares, ceux de Lyon et de Florence14. Ils nous permettent de mieux comprendre les vagues descriptions données dans les dépositions.

CONCLUSION

Le registre d’Albi de 1286 – 1287 est une mine d’informations sur le catharisme à un moment où il est sensé être en voie d’effacement. Il prouve que le christianisme cathare était encore bien présent dans l’Albigeois, dans le Quercy et dans le Carcassés. La déposition de Raimon de Baffignac rapporte d’ailleurs que les croyants du Carcassés se vantaient d’être plus téméraires que les croyants d’Albigeois : « ceux de Carcassonne étaient plus audacieux que ceux de Castres parce que ceux de Carcassonne accueillaient ouvertement les hérétiques chez eux, et il les conduisaient d’un lieu à un autre avec des lanternes et des lumières partout où ils voulaient, et ils faisaient avec eux tout ce qu’ils voulaient ».

Les chrétiens cathares ne manquaient pas d’appui parmi la population, y compris la noblesse, comme par exemple le seigneur de Lombers, qui n’hésita pas, comme on l’a vu, à les abriter dans son château pour les protéger de l’inquisition. Ils avaient même des croyants parmi le clergé d’Albi. Nous savons aussi qu’un de leurs croyants, Joan Constans, travaillait en tant que notaire à la curie de l’évêque. Une taupe bien placée qui a sans doute joué un rôle important pour prévenir les dangers dont elle pouvait être au courant. L’Église cathare d’Albi n’était pas seulement bien implantée, elle était aussi très bien organisée, sans quoi elle n’aurait pu se maintenir aussi longtemps face à une inquisition particulièrement active et féroce. Nous avons vu, grâce aux deux seuls extraits du registre perdu, que l’inquisition mit la main, en 1283 et en 1289, sur au moins deux chrétiens cathares opérant en Albigeois.

Cette enquête de l’inquisition ne mit pas un terme non plus au ministère de Raimond Delboc et de Raimon Daidier. Le registre postérieur au nôtre, celui qui regroupe les dépositions de 35 autres croyants d’Albigeois, faites entre 1299 et 1300, démontre que ces deux chrétiens cathares continuèrent leur ministère à Albi même jusqu’en décembre 1299, et rien ne nous indique que cette seconde enquête permit leur arrestation. En fait, nous ne disposons plus d’aucun autre document qui nous permettrait de nous donner une idée sur la situation du catharisme en Albigeois après 1300. Tout ce que nous savons c’est que Raimon de Castelnau, l’un des deux « derniers » chrétiens cathares connus, confia à Joan Mauri vers 1315, « qu’il y avait davantage d’hérétiques en Carcassés, dans le bas Toulousain, dans l’Agenais vers Mirande, et dans le Quercy qu’en Sabarthez »15. Il savait qu’il n’était nullement le « dernier » avec Bélibaste. Le catharisme s’est sans doute maintenu bien plus longtemps que ne nous le laissent voir les documents parvenus jusqu’à nous. L’inquisition albigeoise était loin d’avoir démantelé tous les réseaux de l’Église cathare d’Albi, en particulier le réseau quercynois, comme l’atteste la confidence de Raimon de Castelnau à Joan Mauri. Raimon Delboc et Raimon Daidièr y trouvèrent probablement refuge en 1299.

LIRE LA SUITE

___________________________________

1Ce Ms. Lat. 12856 est consultable numériquement dans le site de la B.N.F.

2Le Manuscrit B.N.F. LATIN 12856, Analyse, Texte, Traduction, Écoles Pratiques des Hautes Études, Section des Sciences Religieuses, Paris, Juin 1995.

3Nouveau dictionnaire historique et critique, par Jacques Georges de Chaufepié, Amsterdam, 1798, pp 81 -82.

4Benoist, Histoire des Albigeois ou des Vaudois ou Barbets, t. 1, Paris, 1691, pp. 44 – 45 et 271 – 272.

5Op. cit. pp. 44 – 45.

6Voir Annette Pales-Gobillard, Le livre des sentences de l’inquisiteur Bernard Gui 1308 – 1323, CNRS Éditions, Paris, 2002, pp. 998 – 1001.

7Op. cit., pp. 1110 – 1117.

8Op. cit., pp. 1176 – 1183.

9Ms. lat. 11847.

10Op. cit., pp. 1104 – 1107.

11Doat XXVI, f° 246 r°.

12Propos rapporté par Arnal Piquier, Ms. Lat. 4269.

13Dieu en soit prié.

14Ces deux rituels ont été édités et traduits par René Nélli dans Écritures cathares. Voir la bibliographie.

15 Jean Duvernoy, Le registre d’inquisition de Jacques Fournier, Paris, Bibliothèque des introuvables, 2006, p. 881.

Les commentaires sont fermés