ANALYSE ET COMMENTAIRE DES TROIS DÉPOSITIONS

LA PREMIÈRE DÉPOSITION DU 23 JUILLET 1388

La première question que pose le tribunal à Jacopo c’est « s’il appartient à un quelconque habit ou ordre <religieux> ». Ce dernier répond « qu’il est au-contraire séculier et marié ». Pourtant, l’entête de sa déposition du 29 août le qualifie de « Frère », mais sans autre indication. Cette qualification d’état monastique contredit absolu­ment sa déclaration d’être « séculier et marié ». Jacopo ment visi­blement dès le départ. Il pense pouvoir duper l’inquisition.

Il est ensuite interrogé sur des relations hérétiques hypothétiques ou s’il connaît ou partage des croyances ou doctrines « héré­tiques ». Jacopo nie en bloc. Il reconnaît cependant qu’il eut des contacts avec Martino del Prete et certaines autres personnes de Chieri, qu’il sût seulement par la suite être « gravement coupable d’hérésie ». Il dit qu’il l’apprit de l’inquisiteur Tommaso di Casasco en 1380. Mais il précise qu’il refusa tout contact avec eux après cette date. Il y a ici un problème de datation. Jacopo dit plus loin avoir été auditionné par Tommaso di Casasco, l’année du décès d’Urbain V, soit en 1370, et qu’il fut interrogé par lui au sujet des « hérétiques Pietro Garigli, Antonio Provana et Martino del Prete ». Autrement dit, Jacopo savait dès 1370 que Martino del Prete était un « hérétique », et non en 1380 comme il cherche pour l’instant à le faire accroire. À moins qu’il s’agisse d’un bourdon du copiste ou erreur de lecture, une dizaine de trop. Nous verrons en tous cas d’autres erreurs de datation.

Face à ses dénégations, le tribunal commence alors par lui poser des questions précises, démontrant par là qu’il est fort bien ren­seigné sur sa personne et ses liens avec « la dépravation hérétique ». Il lui demande s’il connaît deux personnes « entachées d’hérésie », un certain Frère Antonio Provana et un certain Pietro Garigli, un Frère lui-aussi, que nous ne tarderons pas à connaître. Jacopo dément.

On lui demande alors s’il est allé à Rome. Ce que Jacopo ne craint pas de confirmer. Il y est allé même quatre fois, déclare-t-il. Une première fois avec trois « Frères mineurs » et les autres fois avec des personnes qu’il dit ne pas connaître. Alors, le tribunal lui fait comprendre qu’il sait qu’il vient de mentir éhontément. Il lui demande s’il ne se serait pas rendu à Rome en compagnie d’un certain Jacopo Borelli, un tisserand de la même localité que Martino del Prete, du déjà nommé Pietro Garigli, et d’un certain Martino di Montenici. Sur sa négative, le notaire écrit qu’il se parjure.

Le tribunal revient alors sur ses relations avec Martino del Prete. Il lui demande si Martino enseignait des doctrines hérétiques. Jacopo dément, il n’a rien entendu de tel.

Le tribunal resserre son filet. Il lui signifie qu’il en sait long . Il lui demande combien de temps il avait logé chez Martino del Prete, dans sa maison, à Viù. Jacopo répond qu’il y était resté une quin­zaine de jours, mais que cela remontait à plus de seize ans en arrière. Ici, Jacopo avoue une rencontre qui date d’avant 1380. Autrement dit, si la datation de 1380 est bonne, bien avant que l’inquisiteur Tommaso di Casasco ait sensé avoir prévenu Jacopo que Martino del Prete était « un grand hérésiarque » (magnus heresiarca). En fait nous savons, par le biais de la déposition d’Antonio Galosna, que « Frère Jacopo Bech […] demeura avec <ledit Martino>, dans ladite localité de Viù, pendant deux ans »2, mais nous ignorons hélas en quelles années. On comprend alors pourquoi le tribunal lui pose cette question. Ajoutons encore, que c’est certainement à cette époque, toujours si on se réfère aux informations d’Antonio Galosna, que « Frère Jacopo demeura avec ledit Martino, dans la localité de Viù, pendant un hiver en faisant pénitence et en marchant pieds-nus dans la neige »3.

Le tribunal embraye alors sur d’autres questions plus précises encore, toujours grâce aux indications données par Antonio Galosna4. Il demande à Jacopo s’il était au courant du projet de Martino del Prete d’ériger une chapelle, « pour que ce dernier et les autres amis dudit Martino puissent s’y réunir », autrement dit pour le culte de la communauté vaudoise. Jacopo déclare n’en rien savoir. Alors qu’Antonio Galosna dit expressément que Martino avait déclaré : « Moi et Frère Jacopo Bech avons ordonné de faire ici une chapelle pour faire nos prières et nos observances »5. Ce qui veut bien dire que Jacopo était parfaitement au courant de ce projet de construction de chapelle. Il l’avait même décidé avec Martino del Prete.

Le tribunal lui demande également, s’il avait reçu « un émissaire dudit Martino » une dizaine d’années auparavant. Cette question découle aussi du témoignage d’Antonio Golosna puisque c’était lui-même l’émissaire de Martino del Prete. Il rapportait à Jacopo que Martino voulait le voir « au sujet de l’édification de ladite chapelle »6. Antonio Galosna situe l’événement en 1386. Mais Jacopo répond là encore par la négative.

Probablement déstabilisé par ces questions très précises, qui lui font comprendre que le tribunal est bien informé, Jacopo est contraint d’avouer, toujours sur interrogation du tribunal, qu’il a rencontré Martino del Prete, chez ce dernier, à Viù, il y a deux ans en arrière, soit en 1386. Il s’était donc rendu à la convocation de Martino del Prete que lui avait transmise Antonio Galosna. Son aveu contredit ce qu’il vient de déclarer, à savoir que depuis l’avertissement de l’inquisiteur Tommaso di Casasco, il n’avait plus eu de contact avec Martino del Prete.

Fort de cet aveu, le tribunal poursuit ses questions. Il lui demande s’il eut des contacts avec une certaine Isabella, l’épouse d’Uberto Capelle, et avec une certaine Fina di Lanzo, des vaudoises fort probablement. Il dément pour la première mais le reconnaît pour la seconde.

Ensuite le tribunal lui demande s’il a rencontré un certain Frère Angelo della Marca, chez Martino del Prete, quand il s’était rendu chez ce dernier à Viù, en 1386. Il s’agit probablement là encore d’un autre vaudois d’importance, qui, selon le témoignage d’Antonio Galosna, portait l’habit d’un ordre religieux : « un vêtement de tissu blanc et une tunique avec capuche »7. Mais peu importe, Jacopo reconnaît avoir rencontré ce « Frère Angelo della Marca ». Il indique même qu’il avait mangé avec lui et avec Martino del Prete dans la maison de ce dernier, et qu’ensuite il avait dormi avec Angelo della Marca, dans le même lit, toujours chez Martino del Prete.

Sur interrogation du tribunal, il déclare n’avoir rencontré ce « Frère Angelo della Marca » qu’une autre fois, à Chieri, à la Saint-Michel passée, soit le 29 septembre 1387, et qu’en dehors de cela, il n’avait pas eu d’autre relation avec lui.

Le tribunal lui demande alors combien de temps « Frère Angelo della Marca » ne s’était pas rendu à Chieri. Jacopo, répond que cela faisait plus de six mois qu’il n’y était plus venu.

Ensuite, le tribunal demande s’il a rencontré un certain Bergezio Carmagnola, un autre vaudois probablement. Jacopo acquiesce.

Le tribunal lui demande aussi s’il était allé dans les vallées de Susa, de Perosa ou à Coazze. Il répond qu’il était passé seulement par la vallée de Susa quand il s’était rendu à Avignon. Il déclare effectivement plus loin avoir vécu deux années à Buis-les-Baronnies, en Dauphiné, du temps du pape Urbain V, soit entre 1362 et 1370. Nous verrons par la suite, dans sa deuxième audition, qu’il reconnaît y avoir rencontré « des hérétiques de ce pays qui s’appellent Pauvres de Lyon », des vaudois donc, et qu’il avait partagé leur croyance pendant deux ans.

Mais pour l’heure, le tribunal le presse par une question compromettante. Il sait, toujours par le biais des aveux d’Antonio Galosna, qu’il a fait l’éloge « de l’état et du mode de vie » de Martino del Prete et d’Angelo della Marca8. Mais Jacopo se défend en prétextant qu’ils étaient à ses yeux de bonnes personnes. On a vu qu’il a déclaré n’avoir entendu aucun propos hérétique de la part de Martino del Prete. Le seul problème, c’est que Jacopo ne pouvait ignorer que Martino del Prete était pourtant « un grand hérésiarque », puisqu’il a reconnu que l’inquisiteur Tommaso di Casasco le lui avait dit.

Le tribunal revient alors sur cette question. Il lui demande s’il était passé devant un inquisiteur et en quelle année. Il répond par l’affirmative, et dit qu’il s’agissait de l’inquisiteur Tommaso di Casasco. Il situe l’événement l’année du décès d’Urbain V, soit en 1370. Il cite également les témoins qui assistèrent à son audition, et comme il s’agit de dominicains de Chieiri, il faut en conclure que Jacopo fut auditionné à Chieri même. Ce qui est d’ailleurs confirmé dans sa deuxième déposition. Il fut entendu à Chieri.

Ensuite, comme nous l’avons déjà dit, Jacopo reconnaît que l’objet de sa citation concernait ses contacts avec « les hérétiques Pietro Garigli, Antonio Provana et Martino del Prete ». Il explique également que l’inquisiteur l’avait alors examiné sur tout ce qui concerne la foi catholique, et qu’il avait répondu à toutes ces questions de manière parfaitement catholique. Autrement dit qu’il n’avait jamais cru ou tenu des opinions « hérétiques ».

Jacopo rapporte aussi que cet inquisiteur lui avait demandé s’il s’était confessé à d’autres personnes que des prêtres catholiques, autrement dit à des vaudois, et s’il avait donné « la consolation (consolamentum) à une personne ». Jacopo répond que non. Mais ce « consolamentum » ne doit pas être confondu avec le « consolamentum » cathare, le baptême spirituel d’imposition des mains, car ce terme désigne chez les vaudois du piémont le « pain bénit »9.

Jacopo déclare aussi avoir prêté le serment usuel d’abjuration de fin de déposition, que le tribunal inquisitorial exige, et ce, sans aucune peine ou contrepartie. Nous verrons plus loin que tout cela est encore inexact. Dans sa dernière déposition, il reconnaît au contraire qu’il confessa avoir cru « auparavant et jusqu’à maintenant la doctrine des hérétiques et avoir appartenu à leur secte ».

Il fallait que Jacopo soit totalement piégé par sa ligne de défense pour oser mentir à ce point. Il savait pourtant que tout avait été consigné, et que le tribunal ne manquerait pas d’aller vérifier ses dires.

Le tribunal en reste là pour l’instant et referme son filet en demandant à Jacopo de renouveler et de confirmer sa profession de foi qu’il fit à l’inquisiteur Tommaso di Casasco. Ce que Jacopo s’empresse de faire.

Ensuite, le tribunal lui demande « s’il a participé un jour à une assemblée vaudoise à Scalenghe ou à Castagnole, ou n’importe quelles autres localités du Piémont où se tiennent des assemblées ou des synagogues, quelles qu’elles soient ». Jacopo répond par la négative. Pourtant, nous savons par la déposition d’Antonio Galosna que Jacopo Bech était le « maître » de la communauté vaudoise de Castagnole Piemonte10. Ce qui explique encore une fois la question du tribunal.

Pour clore l’audition, le tribunal lui redemande « s’il a donné la Consolation (consolamentum) à une personne à l’article de la mort ». Mais là encore, il ne s’agit toujours pas du baptême cathare, mais du pain bénit qui, comme nous l’avons dit, est appelé « consolamentum » (consolation) par les vaudois, et celui-ci était donné en viatique aux mourants11, conformément d’ailleurs à l’usage catholique.

Enfin, l’audition se termine sur l’information que Jacopo avait vécu deux mois à Villastellone l’année précédente, et qu’il y vendait du vin en compagnie d’un certain Enrico Pometto.

LA SECONDE DÉPOSITION DU 21 AOÛT 1388

Changement radical, contraint par la torture, Jacopo raconte une tout autre histoire. Il explique qu’une trentaine d’années auparavant, soit vers 1358, il avait pris l’habit des « apôtres ou <gens> de la pauvre vie », autrement dit celui des fratricelles, et avait vécu en communauté avec cinq autres fratricelles du côté de Florence, dans la localité de Pontolino. Mais ils se fâchèrent une année après. Ils en étaient venus à se traiter de « ladroni », de voleurs. Alors, Jacopo partit vivre dans une autre petite communauté de quatre fratricelles, dans le Piémont, à Perosa Argentina. Un an plus tard, il partit à Rome, sans que nous sachions dans quel but. Il y resta deux mois en compagnie d’un certain Michele Aynardi, de Chieri. Ensuite, il se rendit à Chieri, avec un certain Tommaso Tana, qui était peut-être déjà cathare ou futur cathare, puisque ce nom fait partie des cathares de Chieri dont les os furent brûlés en 1412. Ce dernier est également associé, par Antonio Galosna12, à Berardo Raschieri, un cathare dont nous verrons qu’il partit en Bosnie parachevé sa formation auprès de maîtres cathares de ce pays. Tommaso Tana était probablement le compagnon de Berardo Raschieri et tous deux officiaient dans la maison que tenait ce dernier à Fontaneto, une bourgade de Chieri.

Ensuite, Jacopo dit qu’il demeura quinze années durant à Chieri, sans autre précision et qu’il se rendit au monastère d’Assise fondé par Saint-François, mais toujours sans en ex­pliquer la raison. De là, il repartit de nouveau pour Rome, en compagnie de « trois Frères mineurs ». Voyage qu’il situe vers 1359 dans sa déposition du 23 juillet, mais en indiquant qu’il s’agissait de son premier voyage pour Rome, alors qu’il s’agit ici de son deuxième voyage. Mais peu importe, il retourna ensuite à Chieri. Or, c’est au cours de ce voyage de retour, qu’il déclare avoir rencontré Pietro Garigli, qu’il avait nié avoir connu dans sa première audition. Probablement un autre fratricelle qui imitait le Christ. Ce dernier lui proposa de devenir son douzième apôtre. Mais Jacopo déclare avoir décliné sa proposition et qu’il poursuivit son chemin.

Ensuite, il raconte que vers 1378, deux personnes de Chieri, Gioce­rino di Palata et Pietro Patrizi, et un Slavon, que Jacopo déclare ne pas du tout connaître, même pas son nom, lui proposèrent de rejoindre « leur secte et leur croyance pour obtenir le salut de son âme ». Jacopo accepte d’écouter leur « doctrine » et s’engage à les suivre si celle-ci « lui semblait meilleure que celle de l’Église romaine ». Or, l’exposé qui suit des « doctrines » en question, et la description des rites du « melioramentum » et du « consolamentum » qu’il donne encore plus loin, ne laissent aucun doute sur la nature de la « secte » en question. Il s’agit de l’Église cathare. Les trois personnes susnommées étaient donc des cathares. Le fait que l’un des trois était « slavon », le laissait déjà augurer.

Bref, après avoir entendu l’essentiel de leur « doctrine », Jacopo se rangea effectivement à leur foi. Et il promit et jura entre leurs mains « d’être de leur secte et de leurs croyances », au castrum13 de San-Felice, près de Chieri, dont Giocerino di Palata était le « seigneur ». Il nous dit que cela fut d’ailleurs consigné dans « un grand livre qu’ils appelaient Livre de la cité de Dieu, dans lequel ils inscrivaient tous ceux qui avaient fait la même promesse ».

Disons de suite au sujet de ce « Livre de la cité de Dieu », dans lequel le nom de Jacopo fut inscrit, qu’il ne faut pas faire le lien avec l’ouvrage homonyme d’Augustin, La cité de Dieu. Mais avec le « livre de vie » dont il est question dans l’Apocalypse ( 3 : 5) et dans l’Épître aux Éphésiens (4 : 3). C’est en effet dans ce « livre de vie » que sont écrits les noms des sauvés qui accéderont au royaume de Dieu, la cité de Dieu donc. Et les sauvés ne peuvent qu’être que ceux qui ont reçu le baptême salvateur : la « Consolation » ou « consolamentum ».

Malgré ce compte-rendu fort peu explicite du greffier. Nous en déduisons que Jacopo reçut le « consolamentum », le baptême spirituel cathare, des mains de Giocerino di Palata et Pietro Patrizi, dans ce castrum de San-Felice. Et qu’il y vécut un peu plus de deux ans, comme il le dit, avec Giocerino di Palata et Pietro Patrizi en cet état de chrétien cathare. Ensuite il semble être retourné au valdeisme pour une raison que l’on ignore. En effet, Jacopo ne cesse de répéter dans la suite de sa déposition qu’il demeura dans « ladite croyance », celle de Giocerino di Palata et de Pietro Patrizi, pendant deux ans. Et tous les faits qu’il cite en relation avec les cathares remontent à cette période des deux ans. La déposition d’Antonio Galosna nous montre d’ailleurs que Jacopo Bech était très proche du vaudois Martino del Prete, à peine deux ou trois ans avant son audition datée de mai 1388, au point de décider avec lui l’érection d’une chapelle pour le culte de la communauté vaudoise, comme nous l’avons vu. Antonio Galosna rapporte même que les vaudois de Castagnole Piemonte « évoquaient et louaient souvent Frère Jacopo Bech en disant qu’il était leur maître »14. D’ailleurs, Antonio Galosna ne dit-il pas lui-même qu’« il croit que ce Frère Jacopo Bech observe la règle dudit Martino dans sa totalité parce qu’il demeura avec lui, dans ladite localité de Viù, pendant deux ans »15 et, ailleurs dans sa déposition, que « Frère Jacopo demeura avec ledit Martino, dans la localité de Viù, pendant un hiver en faisant pénitence et en marchant pieds-nus dans la neige »16 ?

Malheureusement, nous n’avons aucune indication sur l’époque où Jacopo était resté vivre avec Martino del Prete pendant ces deux ans. De même quand il marchait pieds nus dans la neige en sa compagnie pendant tout un hiver, à titre de pénitence. Il n’est pas impossible que Martino del Prete imposa cette pénitence à Jacopo pour expier son incartade du côté cathare.

Mais quoi qu’il en soit, cela ne change rien à l’affaire. La période cathare de Jacopo Bech est circonscrite dans sa déposition aux années 1378 – 1380, excepté une fois, en décembre 1387. Mais nous y reviendrons. En dehors de cette période, il faut en déduire que c’était de nouveau un vaudois, et un vaudois seulement.

Après l’exposé de la foi de Giocerino di Palata et Pietro Patrizi, le tribunal lui demande : « s’il entendit la susdite doctrine, ou quelque chose de similaire, par d’autres hérétiques ». Jacopo répond que oui et cite en premier Martino del Prete, le « grand hérésiarque » vaudois, et c’est là l’information apparemment la plus étonnante, ainsi que deux autres personnes : Giorgio Ranetta et Oddone Narro. Mais cela nous étonne beaucoup moins, car il s’agit en fait de deux cathares, sur lesquels Jacopo revient plus en détail dans la suite de sa déposition avec la qualification de « magister » (maître).

Mais arrêtons-nous un instant sur ce terme de « maître » car il est ambigu. Il désigne, dans la terminologie de l’inquisi­tion, aussi bien les religieux vaudois, les « pasteurs » pour faire un parallèle avec l’Église vaudoise actuelle, que les chrétiens cathares eux-mêmes, dont Jacopo dit que « ce genre de maîtres s’appellent parmi eux « parfait » ». Il y a effectivement une différence notable, entre le catholicisme, le valdéisme et le catharisme.

Chez les catholiques et les vaudois, tous sont « chrétiens », les fidèles conne les religieux. Ils le sont d’ailleurs, sans le choisir, dès leur enfance, par leur baptême d’eau reçu tout bébé. Chez les cathares, il n’en est pas ainsi. Seuls sont chrétiens ceux qui ont reçu le baptême spirituel, la Consolation, par imposition des mains. Les autres cathares sont des croyants, l’équivalent du caté­chumène chez les catholiques. Ce ne sont pas pas des Consolés, c’est-à-dire des baptisés. Et ils ne sont pas sauvés s’ils meurent en cet état, à moins de recevoir la Consolation à leur heure dernière. Chez les cathares, il n’y a donc pas plus de « fidèles » que de « prêtres ». Il n’y a que des croyants et des chrétiens, dont certains sont dit « ordonnés », c’est-à-dire qu’ils ont un ministère particulier au sein de l’Église.

Prenons la peine de les énumérer et de les expliquer :

  • L’évêque. Il était le responsable de l’Église. Il n’y avait pas chez les cathares une seule Église divisée en évêché, mais des Églises, indépendantes et autonomes, circonscrites à un territoire homogène qui possédaient suffisamment de chrétiens et de chrétiennes pour former une Église. À défaut, ces derniers étaient rattachés à un évêque d’une autre Église, par le moyen d’un diacre, qui était dit alors « majeur ».

  • Le Fils majeur et mineur. C’étaient les coadjuteurs de l’évêque. Le Fils majeur devenait évêque à la mort de ce dernier. Alors, le Fils mineur devenait majeur, et tous les chrétiens et chrétiennes de l’Église élisaient un nouveau Fils mineur. Le nouvel évêque ordonnait alors ce dernier Fils mineur.

  • Les diacres. Ils étaient à la fois les porte-paroles des Anciens auprès de leur évêque, et les délégués de l’évêque auprès des Anciens d’une circonscription donnée. Celle-ci devait comprendre plusieurs communautés de chrétiens ou de chrétiennes. Ces communautés vivaient en « maison » sous la responsabilité d’un Ancien. Le ministère du diacre était, entre autres, de présider au service de l’Appareillement : la confession et absolution mensuelle de tout chrétien ou chrétienne.

    Jusque-là, les chrétiennes cathares n’accédaient pas à ces ministères.

  • Les Anciens, pour les chrétiens, les Prieures17, pour les chrétiennes. Ils étaient les responsables, comme nous l’avons dit, d’une « maison », c’est-à-dire d’une petite communauté locale qui excédait rarement la dizaine. Ils étaient la figure maîtresse et la référence de leur Église dans la localité où leur maison était installée.

  • Les chrétiens dits « ordonnés ». Ils étaient chargés de la prédication et de la Consolation, en principe dans la localité où ils vivaient en communauté, dans une maison dirigée par un Ancien, et sous les directives de ce dernier. Mais il n’était pas rare que ces chrétiens « ordonnés » se déplacent, mais alors toujours accompagnés d’un autre chrétien qui était leur « compagnon ».

  • Les chrétiens dits « compagnons ». Ils n’étaient pas des « ordonnés ». Ils n’avaient pas la formation et l’expérience requise pour être reconnus apte à prêcher et à Consoler, sauf en cas de nécessité ou d’urgence. Ils avaient pour ministère celui d’assister et de soutenir les chrétiens « ordonnés » chargés de la prédication et de la Consolation. Ce compagnonnage était sans doute la meilleure école de formation des futurs chrétiens « ordonnés ».

Ceci étant dit et compris, reprenons le fil de la déposition.

Jacopo déclare aussi, sur interrogation du tribunal, qu’« il demeura et resta dans ladite croyance jusqu’à aujourd’hui ». « Ladite croyance », nous l’avons vu, c’est celle enseignée par Giocerino di Palata et Pietro Patrizi. Ce sont à ces derniers que Jacopo « promit d’être de leur secte et de leur croyance » dans le castrum de San-Felice.

Mais si nous revenons au fait que Martino del Prete, le chef spirituel de la communauté vaudoise de la vallée de Lanzo, partageait « ladite croyance » de Giocerino di Palata et Pietro Patrizi. Nous pouvons déduire qu’il partageait alors les « doctrines » cathares. Mais, c’est oublier que le greffier a pris soin de préciser « ou quelque chose de similaire ». En effet, si on se rapporte à ce que prêchait Martino del Prete, selon la déposition d’Antonio Galosna18, sa croyance apparaît sans surprise spécifiquement vaudoise et non cathare. Il n’empêche pourtant, comme le révèle la suite de la déposition de Jacopo, que les cathares de Chieri pressaient Martino del Prete « d’adopter intégralement leurs croyances et de former une de leur secte avec ses fidèles de la vallée de Lanzo ». Ce qui indique bien qu’il y avait une sorte de similarité, une certaine convergence de pensée, entre cathares et vaudois du piémont. Martino del Prete ne partageait pas « intégralement » la « doctrine » de Giocerino di Palata et Pietro Patrizi.

Or, si nous réfléchissons bien. Il ne fait pas de doute que cette convergence se retrouve, non pas spécifiquement dans ce que prêchaient Giocerino di Palata et Pietro Patrizi, mais dans la critique de l’Église romaine, de ses dogmes, de ses sacrements et de ses institutions que les vaudois partageaient en partie avec les cathares. Les cathares contestaient, comme les vaudois, le purgatoire et l’eucharistie, par exemple, en tant que sacrifice et en tant que l’hostie consacrée par un prêtre est sensée se transsubstantier en corps et en sang du Christ. Nous savons d’ailleurs, par Antonio Galosna, que Martino del Prete disait à ce sujet que « Dieu n’est pas dans le sacrement de l’eucharistie, […] mais qu’il demeure toujours au ciel »19.

Cathares et Vaudois disqualifiaient aussi les prêtres dans leur prétention à absoudre les péchés. Ils contestaient égale­ment le culte des saints et le suffrage pour les morts. Ils n’interdisait pas aussi l’usure. En outre, vaudois et cathares étaient persécutés à cause de leur foi, ce qui leur donnait un point commun supplémentaire. Ils pouvaient ce percevoir à bon droit comme les seuls véritables chrétiens face à l’Église romaine, «  la prostituée ivre du sang des martyrs », comme ils pouvaient le lire dans le livre dans l’Apocalypse.

Cette similarité se retrouve aussi dans la perception de la pratique cultuelle cathare ou vaudoise. Qu’il s’agisse de cathares ou de vaudois, pour l’inquisition cela revient toujours à se réunir chez quelqu’un le soir pour entendre la prédication d’un « maître », qui absolve les péchés, le « melioramentum » chez les cathares, et qui distribue le « pain bénit ». C’est pourquoi il est écrit dans la dernière déposition de Jacopo qu’il était « dans la maison du susdit Oddone Narro, à Chieri, pour écouter la doctrine susdite et pour faire toute les autres choses qui sont en usage dans les assemblées desdits vaudois ou cathares de Chieri ».

L’inquisition ne faisait manifestement guère de différence entre la pratique vaudoise et la pratique cathare. Comme en témoigne aussi le compte-rendu de la déposition d’Antonio Galosna dans la seule section, celle de Chieri20 où il s’agit de cathares. Le greffier y plaque sans discernement des usages et propos vaudois. De plus, il n’est pas rare que des vaudois se rendent à des assemblées cathares, comme nous le montre justement Antonio Galosna ou Jacopo Bech lui-même dans la suite de sa déposition. Ce qui augmente la confusion.

Jacopo avoue ensuite « qu’il confessa ses péchés […] et absolva lui aussi, croyant véritablement être absous et absoudre sacramentellement les péchés ». Ne nous y trompons pas. Il s’agit ici de l’absolution des péchés propre aux vaudois. C’est pourquoi Jacopo indique qu’il resta pendant cinq ans dans « ladite croyance », celle de l’absolution vaudoise, avant de se confesser à l’inquisiteur Tommaso di Casasco en 1370. Remarquons que ces cinq années avant 1370 coïncident avec l’époque où Jacopo vécut à Buis-les-Baronnies, en Dauphiné, du temps du pape Urbain V, soit entre 1362 et 1370. Il reconnaît d’ailleurs plus loin avoir eu, « en l’église Sainte-Lucie, au-dessus de Buis-les-Baronnies », « une conversation et un entretien avec des hérétiques de ce pays qui s’appellent Pauvres de Lyon », des vaudois donc. L’affaire est entendue. Il s’agit bien d’un item concernant le valdeisme.

Ensuite, le tribunal demande à Jacopo s’il avait confessé cela à l’inquisiteur Tommaso di Casasco. Il répond que non, mais c’est la suite qui nous intéresse plus. Il nous dit « qu’il n’osa rien dire sur lui, mais il dénonça bien les susdits hérétiques Giocerino <di Palata> et Pietro Patrizi en tant qu’hérétiques ». Autrement dit, il aurait dénoncé en 1370 deux personnes qu’il déclare avoir rencontrées en 1378 ! Nous avons encore ici une aberration de datation, à moins que Jacopo fut entendu à deux reprises par Tommaso di Casasco, en 1370 puis en 1380, comme il le déclare au début de sa première déposition. Mais il est douteux que le greffier n’ait pas pris soin alors de le mentionner quelque part.

Quoi qu’il en soit, Jacopo reconnaît qu’il se parjura devant l’inquisiteur Tommaso di Casasco en lui déclarant « n’avoir jamais cru en les actes et les paroles des hérétiques, ou n’avoir jamais eu une conversation avec eux, ou ne les avoir jamais ren­contrés ou accompagnés, alors qu’il pratiquait, croyait et enseignait ladite doctrine des susdits Giocerino <di Palata>, Pietro <Patrizi>, Martino <del Prete>, Giorgio <Ranetta> et Oddone <Narro> ».

Ensuite Jacopo indique « qu’il fut envoyé par le susdit Pietro Patrizi en Slavonie pour parachever sa formation dans la doctrine susdite, par des maîtres demeurant dans cette partie du pays appelée Bosnie ». On comprend bien que « la doctrine susdite » est celle de Giocerino di Palata et Pietro Patrizi. Jacopo explique alors que par « chance » (fortunam) il ne put arriver à destination à cause du mauvais temps qui agitait la mer quand il arriva au port de Fano, et que cela le contraignit à rebrousser chemin. Il indique également que d’autres personnes partirent en Bosnie. Il cite Moretto Rabellato, originaire, comme Giocerino di Palata, de la localité de Balbi, qui fit le voyage vers 1348. Giovanni Narro, le père d’Oddone Narro, et Granone Bensi qui le firent à leur tour vers 1360. Pietro Patrizi y était allé lui aussi vers 1377, suivi de Berardo Raschieri vers 1380. Et enfin Jacopino Patrizi, le frère de Pietro, vers 1382.

Ces révélations laissent clairement entendre que toutes ces personnes qui partirent se former auprès des maîtres cathares bosniaques étaient indubitablement des « Consolés », des chrétiens cathares donc. Ces derniers sont d’ailleurs qualifiés de « maîtres » y compris Jacopo Bech lui-même, puisqu’il dit que chez les Narro, c’était lui qui « était habituellement le maître après Giovanni Narro, père dudit Oddone, […] mais qu’après lui c’était le susdit Oddone <Narro> ». Et si on comprend bien la tournure indirecte de l’item suivant, Jacopo « donnait le pain bénit selon leur usage, à tous ceux qui étaient là présents », puisque chacune des personnes citées précédemment, à savoir Giovanni, Oddone et Jacopo, le faisaient à « chaque fois que l’un d’entre eux, à tour de rôle, était maître principal ». Or il est absolument certain que seul un chrétien cathare pouvait prêcher et bénir le pain. Par ailleurs, l’estimation d’une dizaine d’années que Jacopo donne pour dater ce qu’il rapporte, concorde avec l’année de sa conversion au catharisme, estimée en 1378. Il dit d’ailleurs qu’il « fréquenta la susdite assemblée dans cette maison pendant une durée de deux ans ». Autrement qu’il y a officié, « à tour de rôle », avec Giovanni et Oddone Narro pendant ces deux années. Ce qui confirme que Jacopo Bech se fit chrétien cathare, comme nous l’avons dit, en recevant le « consolamentum » des mains de Giocerino di Palata et de Pietro Patrizi au castrum de San-Felice, et qu’il demeura en cet état de chrétien cathare pendant deux ans.

Nous pensons aussi que c’est là-bas, en Bosnie, que les cathares de Chieri recevaient leur ordination. On le voit bien avec Jacopo. Il se fait consoler à Chieri mais on l’envoie en Bosnie parachever sa formation et probablement aussi recevoir son ordination. Ce fut certainement le cas aussi de Pietro Patrizi puisque Jacopo Bech le qualifie d’« auctor » et de « magister », c’est-à-dire « meneur et maître », à l’époque où il était lui-même cathare, soit entre 1378 – 1380. Alors que Pietro Patrizi était parti en Bosnie seulement en 1377. En fait, il dut y recevoir l’ordination d’Ancien. C’est d’ailleurs lui qui envoie Jacopo parachever sa formation en Bosnie. Mais alors quel était le statut de Giocerino di Palata ? Il est toujours cité en premier et ne peut être par conséquent le second, ou compagnon de Pietro Patrizi. Il est peut-être mort et fut remplacé alors par ce dernier.

En tous cas on peut raisonnablement penser que c’est lors du voyage de retour que Pietro Patrizi amena avec lui le cathare de slavonie, un bosniaque plus vraisemblablement. Une personnalité sans doute importante, venue probablement pour affermir et encourager la communauté cathare de Chieri à se développer. C’est d’ailleurs à ce moment là que Jacopo Bech fut sollicité à les rejoindre et que l’on pressait Martino del Prete de les rallier. Nous assistons là à une véritable tentative de reconquista, comparable à celle menée par Pèire Authié un siècle plus tôt, entre Pyrénées et Bas-Quercy.

Ensuite, Jacopo décrit ce que faisait « les hérétiques de Chieri » quand « ils voyaient ou rencontraient l’un de leur maître ». La description qu’il donne est celle du rite bien connu et attesté du « melioramentum », en français l’Amélioration. Les « hérétiques » en question sont donc des croyants cathares, et l’on peut voir, d’après les noms rapportés par Jacopo, dans toutes ses dépositions, que cela concerne un nombre conséquent de familles, et parmi elles, des familles de la noblesse locale.

Quant aux « maîtres » en question, les chrétiens cathares, nous en connaissons déjà quelques-uns : Giocerino di Palata, Pietro Patrizi et son frère Jacopino Patrizi, Moretto Rabellato, Giovanni Narro et son fils Oddone Narro, Berardo Raschieri et son compagnon probable Tommaso Tana, Giorgio Ranetta et Granone Bensi. Nous ne tarderons pas non plus à connaître Guglielmo Vignola, Simone Vignola, et mêmes trois chrétiennes cathares, Catelina Garbella, une certaine Giletta, sa compagne, et Carenza Narro, l’ex épouse d’Oddone Narro.

Ensuite, le tribunal lui demande d’énoncer les personnes qui venaient écouter la prédication d’Oddone Narro, dans la maison de famille de ce dernier qui se trouvait dans Chieri même. Une famille noble, probablement, puisque Jacopo donne le titre de « domina », littéralement « seigneure », que nous traduisons conventionnellement par « Dame », à Matodina, la veuve ou ex-épouse de Giovanni Narro, celui qui se fit cathare et partit se former en Bosnie, et à Carenza, l’épouse du fils de ce dernier, Oddone Narro. Il n’est donc guère étonnant que cet Oddone Narro prêchait « la même doctrine que les susdits Giocerino <di Palata>, Pietro Patrizi et le Slavon avaient dit au témoin, que le témoin avait promis de croire et d’observer ». Il était à bonne école avec son père.

En tous cas, parmi l’assistance d’Oddone Narro se trouvait un hobereau, Aymone Roero, seigneur de Poirino. Alors qu’il avait beaucoup à perdre, temporellement s’entend, bien entendu. C’était un croyant puisque Jacopo nous dit qu’il reçut du pain bénit et qu’il « demanda et reçut aussi l’absolu­tion par ce maître Oddone <Narro> ». Mais ne nous trompons pas, cela ne renvoie pas à « l’absolution » vaudoise, mais à l’Amelioration cathare dont Jacopo a rapporté le rite : « « Bénissez-nous, pardonnez-nous bons chrétiens », et le maître répondaient « Je vous pardonne » ». On peut constater qu’il s’agit bien d’une demande d’absolution.

Relevons enfin un sous-entendu, quand Jacopo dit que, lors de ces assemblées chez les Narro, « Esméralda », la sœur d’Oddone Narro, « échoyait » au seigneur de Poirino. Il est sous-entendu ici qu’après les dévotions, les participants se livraient à des orgies sexuelles. Comme cela est dit plus expressément ensuite : « après ladite prédication et réception dudit pain, chacun des hommes susdits recevait une des femmes susdites ». Il est même précisé que Jacopo héritait toujours de Francesca, une servante de la maison des Narro ! Tout cela est une médisance crasse de l’inquisition. Il faut la relever mais point la retenir comme véridique.

On retrouve la même accusation chez les vaudois, dans la déposition d’Antonio Galosna par exemple. Mais à l’inverse des cathares, où le « maître » était sensé désigner les couples, chez les vaudois c’était le hasard. Ils étaient sensés étreindre la première femme à portée de main après l’extinction des chandelles ! Fort de l’extrême minorité des « hérétiques » dans la société d’alors l’inquisition avait beau jeu de faire passer ces adhérents de la « dépravation hérétique » (heretice pravitatis) pour des dépravés au sens propre, en forçant les malheureux d’avouer des faits qui n’étaient point vrais. Mais le public ne pouvait le savoir, sauf, les rares initiés et les malheureux forcés de dire ces énormités. C’est d’ailleurs cette même inquisition piémontaise qui, peu après notre procès, se distingua en faisant avouer a des « sorcières » qu’elles se déplaçaient en volant sur leurs balais. Bref, passons.

Ensuite, Jacopo donne les mêmes informations sur la prédication et la distribution du pain bénit, mais dans une autre maison, celle de Giorgio Ranetta, un « maître », qui prêchait et enseignait « la même doctrine que celle des susdits Giocerino <di Palata> et Pietro <Patrizi> ». Cette maison devait se situer dans Chieri même, puisque Giorgio Ranetta est dit de Chieri et que la maison précédente, celle des Narro, était sise à Chieri. Comme il s’agit également de la même époque, une dizaine d’années avant 1388, il doit s’agir également de la même localité concernée. Mais le plus intéressant, c’est qu’ensuite un certain Guglielmo Vignola est qualifié de « maître principal » des réunions qui se tenaient dans cette maison. Nous en déduisons que Giorgio Ranetta était proba­blement le compagnon de Guglielmo Vignola. Ce dernier est effectivement un cathare, puisque Jacopo dit « qu’il entendit ladite doctrine par le susnommé Guglielmo Vignola ». Or « ladite doctrine » c’est toujours la même, celle de Giocerino di Palata et de Pietro Patrizi.

Par ailleurs, Jacopo rapporte dans sa dernière déposition, que « les susdits hérétiques de Chieri se réunissent ou se rassemblent pour dire et écouter leur prédication » dans la maison, entre autres, des Vignola, dans le castrum de Ponticelli, au lieu-dit « Portes de l’enfer ». On comprend que l’inquisiteur ait tenu à relever cette heureuse coïncidence pour son entreprise de diffamation. Pour lui, assister à une prédication cathare c’est être précisément aux portes de l’enfer.

Il est possible que les Vignola faisaient partie de la noblesse locale, s’il s’agit bien, dans l’item concerné, du castrum de Ponticelli et non de la maison, dont il est dit que c’était leur propriété. Mais peut-être est-ce la même chose. En tous cas, on compte deux nobles parmi les croyants qui viennent écouter Guglielmo Vignola : « le seigneur Guido di Rencio » et un certain « Martino di Vignola, seigneur de la maison de Gamenatro », un membre visiblement de cette famille des Vignola.

Ensuite le tribunal interroge Jacopo au sujet d’une lettre que des « personnes de Chieri » avaient envoyée à Martino del Prete. Il répond qu’il est au courant et que c’était Bartolomeo di Boccati qui l’avait transmise. Ce dernier est un croyant cathare, il participe, tout comme son épouse d’ailleurs, aux réunions de Guglielmo Vignola. Cette lettre, dont nous avons déjà parlé, était une requête adressée à Martino del Prete, par le déjà cité Bartholomeo Boccati, mais aussi par Guglielmo Vignola et Vittorio Bensi qui, tous les trois, le pressaient « d’adopter intégralement leurs croyances et de former une de leur secte avec ses fidèles de la vallée de Lanzo ». Jacopo précise que cette requête avait été faite « à plusieurs reprises ».

Nous ne savons qui était ce Vittorio Bensi. Il n’apparaît nulle part ailleurs. Mais il était sans doute un parent de Granone Bensi qui partit parachever sa formation en Bosnie auprès de maîtres cathares.

Ensuite, Jacopo dénonce une certaine Catelina Garbella, de Chieri, qu’il qualifie de « magna heresiarcha », grande héré­siarque, « parce qu’elle s’était enfuie loin de la face de l’inquisition », dans le castrum de Ponticelli. Autrement dit chez les Vignola. Le terme de grande hérésiarque, renvoie probablement au fait qu’elle s’était faite chrétienne cathare et que son statut était celui d’une prieure cathare, l’équivalent de l’Ancien chez les femmes. On lui connaît en tous cas une « compagne », selon le propre terme de Jacopo, une certaine Giletta, qui « appartient à la secte des hérétiques » et qui s’était enfuie avec elle. Il s’agit indéniablement de deux chrétiennes cathares.

Ensuite, le tribunal demande « si les susdits maîtres ou personnes de leur secte donnent la Consolation (consolamentum) à leurs malades, à l’article de la mort » et en quoi elle consiste. Jacopo est embarrassé par cette question, il n’y a jamais assisté, déclare-t-il. Il dit « qu’elle est extrêmement secrète parmi eux ». Jacopo n’en a que des ouï-dire. Qu’il dise la vérité ou pas, ne changera rien à notre connaissance du seul sacrement cathare : la Consolation, le baptême par imposition des mains qui transmet l’Esprit Saint. Accordons à Jacopo le bénéfice du doute. Il dénonce suffisamment la communauté cathare de Chieri pour lui prêter quelque crédit, alors qu’il ne dit quasiment rien sur les vaudois. C’est symptomatique, on voit bien qui il cherche surtout à ménager. Si notre déduction est juste, les deux années passées chez les cathares ne lui ont pas suffi pour être autorisé à donner ou participer à une consolation d’un mourant. Près de deux siècles d’inquisition avec son cortège de malheurs avait fini par rendre extrêmement prudent les cathares. La réception de la Consolation avait des conséquences extrêmement grave pour toute la famille du Consolé : saisie des biens et destruction de la maison où la Consolation avait été donnée. On comprend alors que la Consolation soit devenue « extrêmement secrète ». Seules les personnes les plus sûres y étaient admises. Et ce n’était pas apparemment le cas de Jacopo. Nous avons vu que Jacopo n’était pas allé parachever sa formation en Bosnie et qu’il avait préféré faire demi-tour, à mi-parcours, au motif que l’état de la mer ne permettait pas la traversée. Jacopo n’avait en tous cas pas la formation requise.

Mais quoi qu’il en soit, Jacopo sait en quoi consiste cette Consolation. L’énonciation qu’il donne des engagements à prendre avant de la recevoir est conforme à ce que nous savons à ce sujet. Il le sait pertinemment, puisque selon notre déduction c’est ce qu’il a dû lui-même promettre avant de la recevoir des mains de Giocerino di Palata et de Pietro Patrizi au castrum de San-Felice. Son énonciation est juste, y compris quand il dit que la personne qui demande la Consolation doit promettre, entre autres, « de se tuer avant d’abjurer leur foi et leur croyance à l’occasion d’une quelconque persécution engagée contre eux par les inquisiteurs ». Au siècle précédent il était juste demandé de ne pas abjurer sa foi et de ne pas abandonner son état de chrétien, « par peur du feu, de l’eau ou d’une autre forme de mise à mort ». Mais nous savons par les dépositions des personnes qui fréquentèrent Pèire Authié et toute son équipe, qui opéraient entre Pyrénées et Bas-Quercy au début du XIVe siècle, que certaines personnes consolées in extremis s’étaient donné la mort ou étaient prêtes à le faire par crainte de tomber entre les mains de l’Inquisition avant leur décès naturel.

Nous avons même le cas, d’un chrétien de l’équipe de Pèire Authié, Sans Mercadier, qui, acculé par la série d’arrestations qui avait frappé toute l’équipe, s’était suicidé. Ce sont des cas rares et extrêmes que le contexte et les méthodes aussi dures qu’impi­toyables de l’Inquisition expliquent parfaitement. Certains on préféré manifestement mourir par leurs mains plutôt qu’entre les mains de l’Inquisition. Mais si on revient au sens de « se tuer ». Ce n’est pas expressément un impératif à se suicider au sens propre. L’inquisition radicalise le propos. Il s’agit en réalité de choisir le bûcher plutôt que l’abjuration de sa foi et l’abandon de son état de vrai et bon chrétien. Mais cela revient à « se tuer » d’un certaine manière. Non pas par ses propres mains, mais par son propre choix, le refus de l’abjuration. Ce n’est que les moyens qui changent. Ses propres mains ou celle du bourreau.

Cette propension de l’Inquisition à radicaliser les propos et à dif­famer, quand la population est suffisamment ignorante de la réalité pour la croire, se retrouve dans ce que Jacopo est censé avoir dit ensuite. On rapporte que « le maître en question demande au malade Consolé: « Veux-tu être « martyr » ou « confesseur » ? S’il répond qu’il veut être « martyr », ils posent l’oreiller qui se trouve sous le cou sur la bouche, et ils le maintiennent pendant un long moment sans laisser passer d’air. Si ce malade récupère son souffle, après qu’ils aient fini de dire les paroles qu’ils disent pendant qu’il tiennent l’oreiller sur la bouche, ils disent que ce malade est « martyr », et ceci qu’il en meure ou qu’il en réchappe ». L’inquisiteur connaît manifestement ses sources, car ce propos est la copie à peine remaniée d’une déposi­tion réalisé un siècle plus tôt par un de ses confrères rhénans, qui ne manquait pas visiblement d’imagination21.

La seule description valable, concerne la partie où l’on est sensé choisir « confesseur ». Il est expliqué que le consolé « reste pendant trois jours sans manger ou boire quoi que ce soit après la réception de ladite Consolation. Il observe la susdite règle et à la même autorisation <de donner la Consolation>, et ils le revêtent d’un nouveau habit. Ce ma­lade, qu’il vive ou qu’il meure, abandonne tous ses biens entre les mains de celui qui donne la Consolation, et ce dernier en fait ce qu’il en veut ».

L’information de trois jours de jeûne intégral est même par­ticulièrement intéressante. Elle se recoupe avec la pratique de « l’endura », attestée au siècle précédent, notamment dans les dépositions concernant Pèire Authié et son équipe. Ce terme « d’endura », passé à la postérité, signifie « jeûne » en occitan. La seule différence, c’est que « l’endura », le jeûne donc, de l’époque de Pèire Authié n’avait pas une limitation de durée et que la consommation d’eau était permise. Il s’agissait avant tout d’une précaution pour qu’aucun des aliments prohibés par l’Église cathare soient ingérés par le Consolé, par inattention de sa part ou inadvertance de ces proches. Toute ingestion de ce type d’aliments, aussi infime soit-il, entraînait ipso facto l’invalidation de la Consolation. D’où les précautions des cathares de ne manger que dans des plats frottés et lavés à grande eau plusieurs fois, y compris tous les récipients et ustensiles qui avait servi à préparer leur nourriture, quand ils étaient reçus chez un croyant, qui lui, cuisinait et consommait de la viande et autres matières animales.

On comprend d’autant mieux cette forme « d’endura », quand on sait que ces cinq ou six paires de chrétiens de l’équipe de Pèire Authié, ne pouvaient plus guère se permettre de rester au chevet du Consolé jusqu’à son décès. Ils n’étaient plus assez nombreux pour remplir leur ministère qui s’étendait sur six départements actuels. Et demeurer trop longtemps dans un endroit non sécurisé leur faisait courir un grand risque d’être repérés, dénoncés et arrêtés. Or, comme la règle des chrétiens cathares stipulait qu’on ne devait manger qu’en compagnie d’un autre chrétien, le départ du ministre cathare et de son compagnon, vouait ipso facto le Consolé au jeûne. C’est pourquoi, les ministres préféraient donner, quand ils le pouvaient, la Consolation vraiment in extremis. Mais ils ne le pouvaient pas toujours. On les appelait parfois trop tôt. Et s’ils ne pouvaient pas être cachés quelques jours par la famille qui les avait appelés, ils n’avaient pas d’autre recours que de Consoler le moribond en prescrivant à la famille de veiller à ne lui donner rien d’autre que de l’eau, ce qui était déjà une dérogation à la règle si le Consolé n’était plus en état de dire le Pater. Pèire Authié, l’Ancien de cette équipe, entendait ne pas galvauder la Consolation. Quiconque recevait la Consolation devait vivre comme un Consolé, c’est-à-dire en chrétien confor­mément à ce que croyait alors l’Église cathare. Il n’était pas question de brader l’état de chrétien. De leur côté, les croyants, imprégnés du catholicisme qui les environnait, voyait « l’endura » comme un moyen d’acquérir du mérite. Ils avaient le sentiment de payer à leur fin dernière la pénitence qu’ils n’avaient pas voulu faire en entrant dans l’Église cathare. Et ce, malgré la prédication des chrétiens qui leur expliquaient que la Consolation était une grâce qui n’exigeait aucune pénitence. Ce que d’ailleurs Bernard Gui dénonce comme hérésie dans son Manuel de l’l’inqusiteur : « ils assurent <à leurs croyants> que tous leurs péchés sont remis ; ils les déclarent absous de toutes leurs fautes, sans aucune œuvre satisfactoire, (la pénitence) »22. Bernard Gui était un bon catholique, il ne comprenait absolument rien à la grâce de Dieu. Elle est pourtant la racine même du christianisme. Mais ce n’est guère étonnant pour un inquisiteur chargé de juger et de condamner.

Pour les cathares en tous cas, « l’endura » c’était le plus sûr moyen de faire une bonne fin. Une fin dans la sainteté quand le corps commençait à partir à vau-l’eau.

Toutefois, il est intéressant de constater que l’Église cathare a pris les mesures qui s’imposaient par la suite. « L’endura » fut visiblement limité à trois jours seulement. On sait par ailleurs, que la « convenenza », le convention ou accord en occitan, avait été instauré par les cathares pour que la Consolation puisse être donnée à leurs plus fidèles croyants même s’ils avaient perdu connaissance. En effet, la Consolation n’était permise qu’aux personnes capables de répondre, au moins par signe, au bon chrétien qui leur parlait. Nous avons vu que certains engagements doivent précéder la Consolation et il était impératif que l’on y consente en toute conscience. Or, la « convenenza » consistait justement à prendre par avance ces engagements en cas de perte de conscience.

Quant à la « règle susdite », dont il est question dans la déposition de Jacopo sur la Consolation, c’est celle qu’il a précédemment énoncée, et que nous rapportons maintenant : « Premièrement, de ne jamais dire un mensonge pour une quelconque raison. Deuxièmement, de ne manger aucune autre nourriture que celle de carême. Troisièmement, de ne jamais toucher une femme et une femme jamais un homme, ni une autre personne, quelle qu’elle soit. Quatrièmement, de promettre de se tuer avant d’abjurer leur foi et leur croyance à l’occasion d’une quelconque persécution engagée contre eux par les inquisiteurs ». Tous ces points sont parfaitement conformes, comme nous l’avons déjà dit. Même quand Jacopo dit à la suite de ces points que « ce genre de maître, qu’ils appellent parmi eux « parfait », ne doit jamais pécher ni toucher quoi que ce soit d’immonde, et qu’ils le manifestent en portant toujours des gants ». Cela ne détonne guère non plus avec ce qui était requis un siècle auparavant. De même quand Jacopo rapporte, pour les mêmes raisons, qu’« ils ont aussi des récipients, dans lesquels ils mangent et boivent, apprêtés et lavés pour eux jusqu’à neuf fois ». Nous avons vu que c’était déjà le cas à l’époque de Pèire Authié et sans doute bien auparavant.

En ce qui concerne le « nouveau habit » dont on revêt le consolé. Il s’agit sans doute de la tunique ou robe de bure noire des chrétiens de l’Église cathare. Un siècle plus tôt, à Albi, on avait coutume de ceindre le moribond, qui avait été consolé, d’un simple fil sous son vêtement. Certainement pour rappeler cet habit et par souci de discrétion. Quant aux ministres cathares albigeois eux-mêmes, ils revêtaient cette tunique seulement en lieu sûr, et dans l’exercice de leur ministère : prédication et fraction du pain bénit. Le reste du temps ils devaient rester inaperçus.

Enfin, pour clore ce sujet, l’abandon des biens était le préalable à la Consolation et non sa conséquence, comme peut le laisser entendre la tournure du greffier ou le propos de Jacopo. Comme le prescrit l’évangile, il faut choisir entre Dieu et « Mammon », qui veut dire l’avoir, la richesse en araméen (cf, Mt. 6 : 24). Pour accéder au bien spirituel, il faut commencer par se défaire de ces biens terrestres. Ce n’était d’ailleurs pas tous les biens du Consolé qui étaient donnés, mais seulement la part discrétionnaire du Consolé, quand tous les partages et héritages légaux avec sa famille avaient été faits. Ces legs ne revenaient pas non plus en propre aux ministres cathares, mais allaient dans la cagnotte de l’Église cathare pour l’exercice de son ministère.

Ensuite, Jacopo explique à l’inquisiteur qu’il peut soutirer des informations « aux hérétiques appelés « Gazari » » sans avoir recours à la torture. Quand il en attrape un, au lieu de le démasquer dès le premier abord, en lui demandant s’il est lui-même l’un de ces « Gazari ». Il doit « le solliciter à lui raconter sa vie, en le priant de le faire, et à lui détailler le Dieu en lequel il croit. Alors il parlera sans nul mensonge ». Sinon, dit-il, il reconnaîtra qu’il en est un mais « il ne dira plus rien d’autre et s’abstiendra de manger ». « L’endura » était effectivement un moyen d’être expédié au bûcher sans s’éterniser longtemps dans les geôles de l’Inquisition. On sait par exemple qu’un des compagnons de l’équipe Pèire Authié, Amiel de Perles, avait fait ce choix. Il fut effectivement brûlé en urgence.

Remarquons en tous cas que tout cela traduit le refus absolu du mensonge chez les chrétiens cathares, même devant un tribunal de l’Inquisition. Si on se mettait à parler, il fallait dire alors toute la vérité, sinon il fallait se taire et se mettre en « endura » pour être rapidement brûlé. En revanche c’était tout l’inverse qui était demandé aux croyants cathares, comme le rapporte Jacopo dans l’énonciation de l’enseignement de Giocerino di Palata et de Pietro Patrizi : « se parjurer entre les mains d’un évêque ou d’un inquisiteur n’est pas un péché ». C’était effectivement une dérogation indispensable.

Enfin, cette déposition se termine sur la demande du tribunal pour savoir si « des assemblées vaudoises, identiques à celles du temps dudit Oddone <Narro> mentionnées plus haut, se tiennent actuellement dans la maison de Dame Matodina Narro, épouse jadis de Giovanni Narro ». Et sur la réponse affirmative de Jacopo, on lui demande qui sont « le principal et le maître en lieu et place dudit Oddone <Narro> ».

Avant d’avoir la réponse de Jacopo, relevons qu’il est ici sous entendu qu’Oddone Narro n’est plus là. Il est peut-être décédé, à moins qu’il soit parti à son tour parachever sa formation en Bosnie. Son absence remonte au moins à décembre 1387, soit huit mois à peine, puisque nous avons vu que c’est Guglielmo Vignola qui prêchait chez les Narro à ce moment-là.

Mais cette qualification d’« assemblées vaudoises » pose une difficulté. Les Narro, nous l’avons vu, sont une famille cathare et c’est dans leur maison que se tenaient les réunions cathares, sans doute bien avant que Giovanni Narro aille en Bosnie. De plus Oddone Narro est indubitablement un cathare. Il n’a jamais tenu des assemblées vaudoises, mais des réunions cathares. Pourquoi alors des « assemblées vaudoises » se seraient-elles tenues huit mois après dans la maison des Narro ? Un manque d’attention du greffier en fin de son travail ? Sans doute. Il ne peut s’agir que d’une erreur, ou plutôt d’une approximation grossière. Quand le greffier écrit : « des assemblées vaudoises, identiques à celles du temps dudit Oddone <Narro> ». On comprend parfaitement qu’il veut dire en réalité, du même type de réunion que tenait Oddone Narro. Autrement dit, des réunions cathares et non des assemblées vaudoises !

Ceci étant résolu, le plus surprenant, c’est la réponse de Jacopo. Il dit « qu’il croit » que « le principal et le maître » sont « Simone Vignola et ladite Carenza, épouse jadis dudit Oddone ». Ce qui voudrait dire en clair que Carenza, la veuve, ou dans tous les cas l’ex-épouse d’Oddone Naro, était devenue une chrétienne cathare. C’est une « maître » et elle assistait un autre nouveau chrétien, Simone Vignola qui est qualifié de « principal ». Ce n’est pas en effet une impossibilité. Les chrétiennes cathares avaient le même droit que les hommes de prêcher et de bénir le pain. Alors pourquoi pas en soutien d’un autre chrétien ? Surtout que cela se passait dans sa maison. Mais il faut bien reconnaître que ce compagnonnage chrétien-chrétienne est inédit.

Dans la déposition d’Antonio Galosna, que nous avons mis en annexe, nous voyons une femme donner la coupe de vin à ceux qui recevaient le pain bénit, bien quelle ne fût pas elle-même un « maître », car c’était une femme mariée. Mais cela n’a rien d’étonnant, le greffier rapporte à un « maître » cathare une célébration de type vaudoise, que l’on retrouve, stéréotypée, tout le long des dépositions de ce procès qui concerne exclusivement des vaudois.

La déposition se termine avec l’affirmation de Jacopo qu’il ne connaît pas d’autre personne suspecte d’hérésie.

LA TROISIÈME DÉPOSITION DU 29 AOÛT 1388

Après avoir confirmé sa déposition précédente. Jacopo dépose pour la troisième et dernière fois. Après quoi, il fut brûlé. L’inquisiteur avait rassemblé suffisamment de motifs pour le faire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la lecture des dépositions est toujours frustrante. L’inquisiteur était un confesseur, un enquêteur aussi, certes, c’est son titre ! Inquisitio en latin signifie enquête. Mais il cherchait surtout à recueillir d’autres noms de délinquants et à collecter les délits pour infliger les peines correspondantes. Quant au reste, ce n’était guère son affaire. Les inquisiteurs manquaient désespérément de curiosité, hélas, pour la postérité. Le seul inquisiteur qui se distingue du lot c’est Jacques Fournier, son registre d’enquêtes témoigne d’une curiosité indéniable pour tout ce qu’on lui raconte.

Jacopo commence par dire qu’il va rapporter ce qu’il est sensé avoir tu « par oubli et petite étourderie dans le précédent examen ». Il révèle effectivement qu’il avait assisté à une réunion cathare chez les Narro, huit mois à peine aupara­vant, en décembre 1387. Il dit qu’il reçut alors « avec déférence », l’absolution et le pain bénit des mains de Guglielmo Vignola. Voilà une information pour le moins étonnante. Jacopo est redevenu visiblement un croyant cathare, il en a l’attitude et le statut. Il n’ a pas du tout celui de chrétien cathare en tous cas. Ce qui confirme bien ce que nous disions. Il n’est resté cathare que deux ans, entre 1378 et 1380. Après il redevint vaudois.

Il n’est pas impossible que Jacopo ait voulu revenir au catha­risme peu avant son arrestation. Les cathares ne tenaient aucune rigueur des changements d’avis. Les croyants qui se faisaient quelques temps chrétiens et qui changeaient d’avis, redevenaient des croyants sans aucun reproche. Il n’est pas impossible aussi, que pour Jacopo l’absolution et le pain bénit donnés par un cathare ou un vaudois avait exactement la même valeur. A ceci près, qu’il était lui-même un « maître » vaudois, fort estimé d’ailleurs. Il apparaît comme le second de Martino del Prete et ses fidèles vaudois de Castagnole Piemonte le tenaient en grande affection. Que penser alors ?

Il n’est pas rare de trouver dans les témoignages du siècle précèdent, concernant les cathares de la région toulousaine, que des religieux catholiques, curés, prêtres et même plus, ont été de sincères croyants cathare eux-mêmes. Les chrétiens cathares apparaissaient vraiment comme les bons chrétiens, les plus véritables et authentiques qu’il soit. Jacopo semble ici penser de même. Surtout qu’il l’a été lui-même. Mais alors, le fait qu’il ait quitté l’Église cathare reste un mystère. Jacopo semble avoir un caractère très instable. Il était resté deux ans chez les cathares, deux ans en compa­gnie de Martino del Prete, deux ans chez les fratricelles, deux ans en Dauphiné. Il semble avoir aussi approché le tiers ordre franciscain, quand il se rendit au monastère de Saint François d’Assise et c’était bien aussi avec trois franciscains du tiers ordre qu’il se rendit ensuite à Rome. Jacopo était manifestement gyrovague. La suite de sa déposition semble encore nous l’indiquer.

Ensuite, Jacopo déclare qu’il avait avoué à l’inquisiteur Tommaso di Casasco, donc vers 1370, comme cela est indiqué dans l’item suivant, qu’il croyait que « les choses visibles qui apparaissent sous le ciel, en particulier les corps des hommes, n’avaient pas été faits, ou ne détenaient pas leur être, par le Dieu du ciel, ni n’étaient conservés par lui, mais par le diable qui chuta du ciel » et que « Dieu ne s’était pas incarné dans la vierge Marie, ni n’avait souffert, et que les autres propos consécutifs à l’incarnation du fils de Dieu sont faux, de même en ce qui concerne les douze articles de la foi et les sacrements de l’Église, à savoir le baptême, le corps du Christ et tout le reste ». Bref, il professait la foi des cathares alors qu’il n’est sensé l’avoir connue que vers 1378 ! À moins qu’il fasse ici référence à la peu probable comparution de 1380 du début de sa première déposition. Mais nous avons vu qu’il avait cheminé avec Tommaso Tana, quand il vint s’installer à Chieri, après son premier séjour à Rome. Une époque que nous pouvons estimer autour de 1360. Nous avons dit que ce Tommsao Tana était un cathare. Sa dépouille fut brûlée en tous cas comme telle en 1412. Nous avons vu aussi qu’il semble avoir été le compagnon de Berardo Raschieri.

Ensuite, Jacopo déclare « que le susdit Monseigneur inquisiteur, Frère Tommaso <di Casasco>, lui fit grâce des peines qu’il encour­rait pour de telles croyances parce qu’il dénonça quelques hérétiques de Chieri de la susdite opinion et secte, et ledit Jacopo jura et promit à ce Monseigneur inquisiteur que désormais il ne croirait jamais plus lesdites erreurs ni ne dogmatiserait, et n’adhérerait pas non plus aux hérétiques, quelle que soit la secte réprouvée par l’Église, sous peines arbitraires dudit inquisiteur, mais au contraire persévérer dans la croyance et l’unité de la foi catholique romaine tout le restant de sa vie ».

Le greffier ajoute ensuite que « Jacopo fit cette promesse et abjuration à Monseigneur Tommaso <di Casasco>, inquisiteur de Chieri, dans son office et devant témoins au cours de l’année 1370 ».

Ensuite, le tribunal demande à Jacopo « s’il récidiva ou s’il crut et enseigna les susdites erreurs et doctrines des hérétiques, et s’il prit part aux assemblées de ces hérétiques où elles sont enseignées, après qu’il eut faite sont abjuration entre les mains du susdit inquisiteur ». Ce que Jacopo est bien forcé de reconnaître une nouvelle fois. Son sort est définitivement scellé. C’est aux yeux de l’inquisition un relaps, et les relaps sont voués de facto au bûcher. Jacopo ne doit plus se faire d’illusions sur le sort qui lui est réservé. Il dénonce malgré tout deux autres personnes : Martino di Palata, le frère de Giocerino, comme croyant cathare évidemment. Il dit que tout le monde sait qu’« il ne va jamais à l’église ». Ainsi que Martino Chavenderi, un vaudois ce coup-ci, puisqu’il « loua et approuva plusieurs fois devant ledit déposant la vie et la doctrine, saintes et bonnes, dudit Martino de Viù ». Jacopo dit d’ailleurs ensuite que ce dernier connaissait « Frère Angelo della Marca » et qu’ils s’étaient rencontrés tous les trois dans une localité d’Avigliana, « l’an susdit au mois de mai », probablement l’année en cours. Il explique « qu’ils discutèrent sur leur secte et leur doctrine en affirmant qu’elle était bonne, et aussi sur le livre de l’Apocalypse que ledit Martino Chavenderi avait apporté là secrètement. C’est ce dernier qui lisait et expliquait ce qui était contenu dans le livre, mais il ne se souvient plus des propos ». Il semble bien que l’objet de cette rencontre avait pour but de renforcer la foi : « ils discutèrent sur leur secte et leur doctrine en affirmant qu’elle était bonne ». Mais si notre déduction est juste, pour renforcer la foi de qui ? Ne faut-il pas penser qu’Angello della Marca et Martino Chavendri aient organisé cette rencontre pour convaincre Jacopo de rester fidèle à « leur secte et leur doctrine en affirmant », précisément, « qu’elle était bonne » ?

Nous avons vu effectivement que quelques mois à peine auparavant, Jacopo était revenu faire, avec « déférence », son melioramentum devant Guglielmo Vignola. Jacopo semble de nouveau avoir été saisi par le doute sur la voie qu’il suivait chez les vaudois. Mais la rencontre eut visiblement l’effet escompté. Ils se séparèrent en se donnant « le baiser de Paix selon leur usage » et « Martino Chavenderi enjoignit à Jacopo et à Frère Angelo de se rappeler d’aller voir Martino <del Prete> à Viù ». Ce qui renforce notre déduction. Mais nous pouvons bien sûr en tirer de toutes autres conclusions.

Ensuite Jacopo dénonce quatre maisons de Chieri ou de ses environs immédiats, dans lesquelles « les susdits hérétiques de Chieri se réunissent ou se rassemblent pour dire et écouter leur prédication ». Ces « susdits hérétiques » ne font guère mystère, car il s’agit des maisons de cathares. Jugeons-en par nous-mêmes : « Dans la maison de la susdite Dame Matodina Narro, à Chieri. Dans San-Salvario, à la limite de Chieri, qui appartient à Bartolomeo Bertoni, de Chieri. Dans Fontaneto, à la limite également de Chieri qui appartient à Oddone Raschieri et à ses frères Berardi et Aymone. Enfin dans Ponticelli, comme il a été dit, au lieu-dit « Portes-de-l’enfer », qui appartient aux Vignola ».

Les Narro, Raschieri et Vignola on passe, nous avons vu qu’il s’agissait de cathares. Reste Bartolomeo Bertoni, qui l’était lui-aussi puisqu’il apparaît dans la liste des croyants de Guglielmo Vignola.

Non content de ces dernières dénonciations, Jacopo indique que « Bartolomeo di Boccati et Granone Bensi, de Chieri sont les meilleurs informateurs pour tout savoir sur ce qui a été dit avec le moins de bruit ». Autrement dit Jacopo désigne à l’inquisition les deux personnes à se saisir en premier pour réussir un coup de filet retentissant.

Granone Bensi, on l’a vu, est un chrétien cathare, il partit parachever sa formation en Bosnie. Bartolomeo di Boccati on l’a déjà vu aussi. Il fait partie des trois personnes qui sollicitèrent Martino del Prete « d’adopter intégralement leurs croyances ». Il apparaît aussi, sans surprise, parmi les croyants de Guglielmo Vignola, son épouse aussi d’ailleurs. Le fait que Granone Bensi et Bartolomeo di Boccati soient cités ensemble signifie certainement que le premier est en train de loger chez le second, et que c’est pour cela que Jacopo conseille de commencer par eux. Ce sont visiblement des personnages clés.

Enfin, Jacopo achève sa déposition par une nouvelle série de dénonciation de personnes qui « sont de la foi et opinion ou croyance desdits Jocerini <di Palata>, Pietro <Patrizi> et Giovanni Narro ». Il ne fait guère de doute qu’une seconde séance de torture explique la loquacité de Jacopo. Mais ne le blâmons pas hâtivement, nous n’en avons tout d’abord pas le droit. Il faut au moins reconnaître qu’il dénonce bien moins qu’Antonio Galosna. Enfin, malgré toutes ces délations, si nous nous référons à la documentation à notre disposition. Il apparaît qu’aucun des chrétiens cathares mentionnés par Jacopo n’ait été arrêté. Par contre, un certain nombre de chefs de files vaudois l’ont été et furent même brûlés, à commencer par Martino del Prete.

Les délations de Jacopo y sont-elles pour quelque chose dans cet échec ? Il donne quand même un certain nombre d’informations précises et tout aussi précisément sur un certain nombre de personnes ! Mais nous ne saurons jamais tout ce qu’il n’a pas dit, tout ce qu’il a caché, ou pas d’ailleurs, à l’inquisition. Ou bien faut-il plutôt penser que les cathares on su mieux réagir face au péril que les vaudois. À moins qu’il s’agisse d’une meilleure organisation et d’un bien meilleur soutien de la noblesse locale ? Fort probablement.

Nous savons que tout ce que l’inquisition put faire, c’est de brûler les dépouilles d’un certain nombre de cathares de Chieri en 1412. Ces cadavres dont les cathares n’avaient cure.

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