ANALYSE ET COMMENTAIRE

Les cathares n’étaient pas des chrétiens dogmatiques comme l’étaient les catholiques ou les orthodoxes. Les cathares avaient conservé la structure de l’Église primitive. Contrairement à l’expression, « l’Église primitive » n’était pas une seule et même Église sous l’autorité d’un pape ou d’un patriarche, mais une myriade d’Églises localisées à une ville. Chacune d’entre elles était placée sous l’autorité d’un évêque. Ces Églises étaient donc indépendantes. Les décisions d’un évêque ne faisaient autorité que dans son Église, pas dans celles des autres. Il en était exactement de même chez les cathares. Chaque Église était libre chez elle, y compris sur le plan doctrinal. C’est un trait que les catholiques ne comprenaient pas. Ils se moquaient des différences doctrinales des cathares qu’ils interprétaient comme des divisions. Pour les catholiques ou les orthodoxes, la foi était une série de dogmes. Pour les cathares, c’était le même engagement de vie évangélique. Chez les catholiques et les orthodoxes, on était donc chrétien par ce que l’on professait, tandis que chez les cathares c’était par la manière de vivre.

La théologie était libre chez les cathares, elle n’était jamais close et définie une fois pour toutes comme elle l’était chez les catholiques et les orthodoxes. C’est là un point capital de la spécificité de la foi cathare qu’il faut comprendre, parce que les polémistes catholiques placent la controverse théologique dans leur camp, c’est-à-dire celle de l’unité théologique et dogmatique. C’était au nom de cette foi, qui faisait loi, qu’ils jugeaient et tuaient, le revers de toute Loi. Pour les cathares c’était bien là l’erreur fondamentale qui excluait tout homme du christianisme. Un chrétien ne juge ni ne condamne, il bénit et pardonne.

LA SUMMULA :

Dans la Summula, l’expositio de la théologie des cathares vise principalement leur cosmogonie et eschatologie, et dans une moindre mesure leur christologie. Bref, tout ce qui paraissait extravagant aux yeux des catholiques.

Sans surprise, le texte débute par la dénonciation de ce qui heurtait le plus les catholiques : « Les hérétiques, ou cathares, disent et croient qu’il existe deux principes sans origine, l’un qu’ils disent être le Père céleste, le Dieu de gloire, l’autre qu’ils disent être le diable ». Le premier est « le principe de tout bien et de tout ce qui est permanent » tandis que le second est « le dieu de ce qui périt ». Les cathares disent aussi que ce dernier « est appelé « dieu étranger » dans les saintes Écritures » et que c’est lui qui « parla à Moïse » et qui « remit la Loi du Décalogue sur le mont Sinaï ». Le texte dit aussi qu’ils identifient le diable « à Satan, à l’antique serpent et au prince du monde ». Mais précisons que ces associations ne sont guère « hérétiques ». Elles sont au-contraire très classiques. En effet, le serpent de la Genèse, le Satan du livre de Job et « le prince du monde » de l’évangile de Jean, ou le « dieu de ce monde » mentionné par l’apôtre Paul, sont aussi le diable pour les catholiques. Par conséquent, si nous enlevions la mention de la croyance en « deux principes sans origine », ces identifications seraient parfaitement catholiques et orthodoxes. Seule l’association du diable avec le dieu de « l’Ancien Testament » constituait l’« hérésie » que dénonçait l’auteur de notre texte. Le texte dit en effet : « ils disent que l’ensemble de l’Ancien Testament […] a été institué par ce dieu mauvais et étranger ». Nous détenons là une preuve particulièrement frappante de la filiation et origine marcionite des cathares, parce que c’est là une caractéristique propre et unique à ces chrétiens des premiers temps du christianisme que l’on appelait « marcionites ». Les cathares ne peuvent être que les descendants de cette Église primitive stigmatisée sous le nom de marcionite. Tout l’atteste chez eux. C’est un mystère que personne n’ait su vraiment le discerner, même si certains firent bien quelques rapprochements, notamment Durand de Huesca dans son Liber antiheresis – Livre à l’encontre des hérésies -. Il vit bien que la théologie des cathares avaient pour origine celle exprimée jadis par Marcion. Un personnage qui était alors tombé dans l’oubli, mais qui avait été la bête noire des catholiques des premiers siècles, parce qu’il avait dénoncé la distorsion judaïsante de l’Évangile. Sa théologie fut à l’origine de la scission, en 144, de « l’Église primitive » en deux Églises antagonistes et irréconci­liables. L’une est passée à la postérité sous le nom de « marcionite », l’autre sous le nom de « romaine ».

Marcion n’était pas l’inventeur d’une nouvelle hérésie, même s’il développa une théologie nouvelle pour restituer à l’Évangile son caractère originel. Il appartenait à ces chrétiens qui étaient restés fidèles à l’Évangile transmis par l’apôtre Paul, car c’est bien Paul, et nul autre, qui transmit l’enseignement de Jésus. Les évangiles canoniques, que nous lisons aujourd’hui, ne sont que les avatars, fortement remaniés, du texte que Silas, le compagnon de Paul, avait écrit. C’est ce que dénonçait d’ailleurs Marcion. Il disait à juste titre que l’on avait corrompu le texte évangélique et les lettres de l’apôtre Paul.

La preuve que Marcion n’a rien inventé, c’est qu’il existe un prédécesseur en la personne de Cerdon. Dans son Contre tous les hérétiques, le pseudo-Tertullien dit que Cerdon « introduit deux principes, c’est-à-dire deux dieux ; l’un bon et l’autre cruel : le bon est le dieu supérieur ; le cruel, c’est le nôtre, c’est le Créateur du monde. Cerdon rejette la loi et les Prophètes ; il renonce à Dieu le Créateur. Il admet que Jésus-Christ, fils du Dieu supérieur, est venu ; mais il ne veut pas qu’il se soit montré dans une chair réelle ; il n’exista qu’à l’état de fantôme ; par conséquent il ne souffrit pas véritablement, mais il eut l’air de souffrir. Il ne naquit pas d’une vierge ; ou, pour mieux dire, il ne naquit en aucune manière. Il n’admet que la résurrection de l’âme ; il nie celle du corps ».

La théologie de Marcion se distinguait de celle de Cerdon sur un point seulement. Marcion disait que le dieu de « l’Ancien Testament » était « juste », c’est-à-dire légaliste. Il rétribue les hommes en fonction de la Loi. Alors que le Dieu étranger au monde d’ici-bas, révélé par Jésus, est bon. Tout simplement bon. Or, la bonté n’est jamais juste. Elle est par essence injuste. C’est en effet la justice qui juge et qui condamne. La bonté, elle, fait grâce. Elle bénit et pardonne. Marcion n’a rien inventé, pas même Cerdon d’ailleurs. Avec Cerdon et Marcion, nous avons les plus anciens témoignages du christianisme postérieur à l’apôtre Paul.

Mais revenons à notre texte. Après avoir énoncé le « dithéisme » des cathares, le texte en vient sur le sujet de la création du monde. Il commence par dire que les cathares « disent et croient que la substance des quatre éléments visibles, à savoir le feu, l’air, l’eau et la terre, est sans commencement ni fin ». Il dit ensuite que les cathares enseignent que « le prince de ce monde, identifié aussi à Satan et à l’antique serpent, a divisé ces quatre éléments visibles » et que c’est ainsi que le « diable, prince du monde, fit et continue à faire tous les corps visibles composés de ces éléments inférieurs, aussi bien les corps des hommes que toutes les autres choses composées à partir de ces éléments ».

Il faut donc en déduire que les quatre éléments visibles dont il est question en premier sont les quatre éléments inférieurs à partir desquels le diable forma le monde d’ici-bas. Ce qui implique qu’il existait pour les cathares quatre éléments supérieurs et invisibles à partir desquels Dieu forma son monde ou royaume céleste. Le texte le dit d’ailleurs plus loin : « ils disent qu’il existe quatre autres éléments invisibles au-dessus des éléments visibles. Ils disent aussi que leur substance existe depuis toujours et qu’elle fut divisée par le Dieu de gloire, le Père céleste ».

Nous comprenons par conséquent que les cathares concevaient l’existence de deux mondes avec chacun son propre créateur. Le monde d’ici-bas avait été formé par le diable, tandis que le monde céleste l’avait été par Dieu. Le texte dit en effet sur un sujet bien précis que « le Père Saint, le Dieu de gloire, créa ou fit à partir de ces éléments un nombre innombrable de corps ». Les corps célestes évidemment, et non les terrestres. Nous avons vu que c’est le diable qui fit « les corps des hommes ». Dans leur création respective, chacun avait divisé une matière préexistante composée de quatre éléments. Les fameux quatre éléments à l’origine du monde de la philosophie grecque. La science de l’époque médiévale. Mais ce n’est pas cela qui est intéressant à relever. Ce qui l’est, c’est que cette cosmogonie est exactement celle que critique Tertullien dans son Contre Marcion, précisément dans Livre 1, section XV, 4. Il dit que le Dieu de Marcion, celui que Jésus à révélé par opposition au Dieu de la Torah, le Créateur, « a fabriqué le monde à partir d’une matière préexistante, elle-même inengendrée, incréée et contemporaine de lui, comme Marcion pense que la chose s’est passée pour le Créateur ».

Le créationnisme des cathares est l’héritier de la théologie de Marcion. Les cathares sont les descendants de cette partie de l’Église primitive qui se rallia à Marcion quand celui-ci fut excommunié par l’évêque de Rome en 144. Vers 150, Justin déplore en effet que « beaucoup acceptent sa doctrine comme la seule vraie et se moquent de nous »1.

Le texte de la Summula nous montre aussi que si tous les cathares partageaient cette idée de double création, il n’en était pas de même sur l’origine des âmes. L‘auteur dit que les cathares enseignent que le « prince mauvais fit ou créa d’innombrables âmes quand il divisa et ordonna, ou anima, lesdits éléments », mais précise que « d’autres parmi eux disent et conjecturent qu’il ne fit pas ou ne créa pas ces âmes, pensant que les âmes existent depuis toujours sans commencement » .

Là encore, il s’agissait de deux points de vue des anciens marcio­nites. Si Marcion pensait que les hommes étaient entièrement la création du dieu du monde inférieur, celui de « l’Ancien Testament », l’un de ses disciples, Apellès, attribuait l’origine des âmes à Dieu. Selon lui, les âmes se trouvaient auprès de Dieu jusqu’à ce qu’un ange déchu, praeses mali, avant-garde du Mal, ne les attire à lui et ne les enferme dans la chair du péché de son monde inférieur2. Là encore, nous pouvons constater que les differentes opinions des cathares sur les âmes reflètent celles des écoles marcionites. Elles en descendent en ligne directe.

Ensuite, l’auteur de notre texte rapporte la genèse du monde et des hommes que professaient les cathares. Il dit tout d’abord que « le Père Saint, le Dieu de gloire » en plus d’avoir fait ou créé dans son monde supérieur un nombre « innombrable de corps », comme nous l’avons vu, il créa ou fit aussi « d’innombrables âmes » et « d’innombrables esprits célestes ». Il associa alors une âme à chaque corps et un esprit pour la gouverne et la garde de cette âme, parce que les « âmes n’étaient pas assez fortes ou savantes pour qu’elles puissent par elles-mêmes demeurer en leur état sans une quelconque gouverne ».

Le texte précise cependant que, pour certains cathares, Dieu n’avait pas créé ou fait ces âmes et ces esprits, mais qu’ils existaient de toute éternité. Nous l’avons vu.

Il indique aussi une autre variante. Ces âmes, que Dieu avait insérées dans les corps célestes, seraient des anges apostats. Ce propos est curieux parce que nous savons par ailleurs que c’est le diable qui inséra les anges apostats, ceux qu’il avait fait chuter du ciel, dans les corps terrestres. Il est possible que l’auteur se soit ici mélangé les pédales. Il dit bien dans l’explicit qu’il rapporte les propos des cathares tels qu’il les avait saisis et compris.

Ensuite, l’auteur de notre texte en vient au récit du rapt des âmes par le diable : « Ils disent et pensent aussi que le prince du monde, appelé diable ou Satan, voyant que le Père Saint demeurait au ciel dans une si grande et si magnifique gloire, avec tous les saints, fut pris de jalousie envers lui. Il monta alors au ciel, jusqu’à cette cour céleste et supérieure, en prenant des précautions. Ils pensent aussi que là, en parlant avec ces âmes, il les ravit par sa ruse et les conduisit sur notre terre et dans notre air ténébreux ». Cet air ténébreux, disons-le tout de suite, c’est le ciel noir que le coucher du soleil laisse apparaître. La terre était au sens propre plongée dans les ténèbres pour les cathares. C’est en effet incontestable, l’univers est ténébreux et froid.

La suite du texte indique que les cathares tiraient l’idée du rapt ou de la chute de ce verset de l’Apocalypse, « et le dragon, dit-il, précipita la tierce partie des étoiles sur la terre avec sa queue »3. Le texte précise que l’exégèse des cathares en déduisait que les étoiles étaient les « saints » qui, comme on l’a vu, étaient constitués d’un corps, d’une âme et d’un esprit. Mais cette tierce partie des étoiles qui fut précipitée par le dragon, c’était la tierce partie des « saints », c’est-à-dire les âmes. Privés de leur âmes, les corps des « saints » furent privés de leur vie, de ce qui les animait. Ils tombèrent raides morts. Remarquons, qu’il n’est pas précisé ce qu’il advint des esprits quand les âmes sortirent de leurs corps.

Ensuite, le texte dit que « ce mauvais prince s’enorgueillit tant d’avoir réussi à tromper les âmes au ciel, qu’il entreprit d’y monter en force avec ses armées. Là, il engagea une grande bataille avec l’archange Michel et ses anges, mais comme il ne put avoir le dessus, ils disent que ce dragon, qui est le mauvais prince ou le diable, fut précipité du haut du ciel sur la terre ». Il s’agit là aussi aussi d’une exégèse tirée d’un passage de l’Apocalypse qui rapporte cette bataille de l’Archange Michel avec le dragon4. Puis, il rapporte que les cathares : « pensent et disent que le diable, le prince mauvais, emporté par une grande colère parce qu’il n’avait pu maîtriser ces âmes qu’il avait ravies par sa ruse, enferma ces âmes dans des corps humains en guise de prisons et continue à le faire chaque jour ». En effet, comme le dit le texte au début, c’est « par la puissance, le pouvoir et la volonté de ce prince du mal que tout est fait et naît chaque jour ». Pour les cathares, c’est le diable qui agit ici-bas et non Dieu.

Dans ce passage que nous avons cité, les corps terrestres façonnés par le diable sont considérés comme les prisons de l’âme, le fameux sôma sêma, corps prison, de la philosophie socratique. Pour les cathares, les hommes sont pécheurs parce que leurs âmes sont enfermées dans des corps fangeux, contraires à la nature divine de ces âmes. Mais pas seulement, nous avons vu que ces âmes sont privées de l’esprit dont Dieu les avait dotées au ciel. Les âmes enfermées dans les corps n’ont plus l’esprit que Dieu leur avait donné pour leur garde et gouverne. Nous sommes ici à l’opposé de la théologie judéo-chrétienne fondée sur la culpabilité. Pour cette dernière, les hommes sont pécheurs parce qu’il désobéissent à la Loi ou volonté de Dieu. Pire, ils sont pécheurs par nature, parce qu’ils sont coupables de la transgression commise par Adam et Eve. On comprend alors pourquoi les cathares, et avant eux les marcionites, tinrent à se doter d’une genèse qui n’était pas celle du livre de la Genèse. Cette Genèse était incompatible avec l’Évangile. Nous l’avons vu, pour les cathares la Genèse relève du diable, le dieu de la Loi, celui qui parla à Moïse, et non du « Père Saint » que Jésus est venu révéler. Le texte nous le dit : « le Père Saint du ciel de gloire, voyant et comprenant qu’un nombre considérable d’âmes célestes avaient été maltraitées et ravies par le mauvais prince, envoya son fils bien aimé, notre Seigneur Jésus, du ciel jusqu’à notre terre et air ténébreux, dans le sein de la bienheureuse vierge Marie, pour la rédemption de ces âmes ravies par le diable ». Si, dans la perceptive judéo-chrétienne, Dieu avait créé les âmes pour finalement les juger et en envoyer certaines brûler éternellement dans les tourments de l’enfer ; dans la perspective chrétienne, cathare ou marcionite, Dieu veut délivrer par pure dilection ces âmes du malheur de leur condition et de leur sujétion à ce dieu qui les maltraite. L’idée d’un Dieu de dilection s’oppose ici au dieu juge de la Loi mosaïque qui est en réalité le diable. Contrairement au diable, Dieu ne condamne pas, il sauve. Il ne juge pas, il aime.

À ce point de l’expositio, l’auteur en vient à la nature du Christ : « ils pensent que le Christ était une de ces âmes et qu’il avait un corps céleste, que le Père Saint avait composé à partir d’éléments supérieurs, doté d’un esprit pour la gouverne et la garde de son âme ». Autrement dit, le Christ était lui aussi un « saint » céleste avec une distinction toutefois qui le rendait unique. Le texte dit que son « esprit provient et a été généré par son Père, à partir de la substance du Père ». Il s’agit d’une idée inédite. La plupart des témoignages concernant la christologie des cathares disent qu’il s’agissait d’un ange qui prit l’apparence humaine quand il descendit dans le monde. Dans notre texte, ce n’est pas tout à fait cela. Le Christ descendit dans le sein de Marie avec son corps céleste. Le texte dit en effet que le Christ remonta au ciel « dans le même corps que celui dans lequel il était descendu ». Mais il n’est pas descendu seulement avec son corps, il est venu aussi avec son âme et son esprit. Le texte dit en effet qu’après sa crucifixion et sa mise à mort, le Christ ressuscita « parce que son esprit et son âme sont revenus dans ce corps trois jours après ». Il s’agit là encore d’une idée inédite. Mais quelles que soient les options de terminologie, saint céleste ou ange, les cathares rejetaient totalement l’idée que le Christ ait pu prendre chair humaine. Il s’agissait d’une aberration théologique pour les cathares. Revêtir la chair du péché c’est devenir pécheur, or il est écrit que le Christ n’a point péché. Embarrassé par ce point incontestable énoncé dans les épîtres5, les catholiques on dû recourir à des contournements inventifs. Marie est sensée avoir été mise au monde sans avoir été maculée par le péché originel. On appelle cela l’immaculée conception. Marie ne put donc transmettre cette tache originelle à Jésus qui resta donc immaculé de tout péché. Sans sourciller, la théologie catholique soutient malgré tout que le Christ assuma toute l’humanité. Mais une humanité sans péché n’est point une humanité. C’est une humanité de façade. La contorsion catholique est une aporie.

La christologie exposée dans la Summula est théologiquement bien plus rigoureuse. Elle était de surcroît particulièrement efficace pour répondre aux textes évangéliques qui parlent de la chair, de la mort et de la résurrection du Christ. C’est pourquoi les cathares pouvaient soutenir, contrairement à l’auteur qui le met en doute par l’emploi du conditionnel, que « le Christ aurait souffert, aurait été crucifié et serait mort ». Cette idée est toujours une originalité de notre texte. La plupart des autres témoignages insiste plutôt sur le fait que le Christ n’avait pas réellement souffert, ni qu’il avait été réellement crucifié, mort et ressuscité. Tout cela n’avait été fait que dans l’apparence de son humanité. En réalité, ces deux idées apparemment contraires ne le sont pas. Tout dépend de quel point de vue on se place. Non, Il n’a pas souffert selon la chair puisqu’il n’en avait pas, mais oui, il a souffert dans la condition qui était la sienne et qui n’était pas celles des hommes. Un propos cathare dit à ce sujet, qu’avant de descendre en ce monde, Christ perdit connaissance trois jours durant lorsqu’il apprit tout ce qu’il devait endurer. Ce texte dit aussi qu’il pleura beaucoup à son réveil6. Le Christ des cathares n’était nullement insensible, mais sa sensibilité ne relevait pas de la chair. Il existait malgré tout une exception à cette opinion commune. Un certain Desiderio, évêque cathare italien, enseignait de manière parfaite­ment catholique que le Christ eut une vraie chair et qu’elle était issue de Marie. Preuve de la pression considérable qu’exerçait le catholicisme sur le catharisme. Certains ont visiblement cherché des compromis.

En ce qui concerne Marie, le texte dit qu’elle « était au nombre des âmes supérieures, possédant un corps céleste, une âme et un esprit pour la gouverne et la garde de son âme, comme nous l’avons dit au sujet des autres âmes ». L’auteur se trompe de terme dans sa dernière phrase. Elle n’était pas à proprement parler de même nature que les « autres âmes » mais de même nature que les autres « saints » célestes. Sur ce sujet aussi, d’autres témoignages sur les cathares nous disent qu’elle était un ange, comme le Christ. Dans l’Interrogatio IohannisLa question de Jean –, usité par certains cathares, Jésus dit à Jean : « Mon Père envoya avant moi son ange par le Saint-Esprit, pour me recevoir, qui s’appelait Marie, ma mère ». Mais là aussi, que Marie fut un ange ou un « saint » ce n’était qu’une différence de terminologie et non de théologie. Nous avons vu aussi que tous les cathares ne partageaient pas ce point de vue. Pour d’autres, elle était une femme comme une autre. Ce qui était en revanche commun chez les cathares, c’est que Marie avait « adombré » le Christ. Un terme propre aux cathares qui veut dire cacher, littéralement couvrir de son ombre. Autrement dit, le corps du Christ n’a pas été le fruit des entrailles de Marie. Le Christ n’a rien prit d’elle. Il s’est seulement caché en elle pour apparaître à la façon humaine. Seule son apparence était humaine. La preuve se lisait dans les évangiles. Si le disciple Thomas a bien palpé la chair et les os du Christ, il n’empêche que ce corps apparu au beau milieu d’une pièce entièrement close7. Un vrai corps ne peut traverser porte et murs, donc le corps du Christ n’était bien qu’une apparence pour les cathares. Mais les catholiques attribuaient ce phénomène à la résurrection. Pour eux, le piteux corps charnel était sensé avoir été transformé en corps glorieux. Mais l’idée d’un corps glorieux s’oppose au concept de la résurrection de la chair. Une résurrection est sensée redonner vie à ce qui était mort, mais une résurrection qui donne vie à ce qui n’était pas est un contre sens. La chair n’a jamais été glorieuse. Elle a toujours été piteuse. C’est pourquoi, comme le montre notre texte, les cathares recouraient à cette citation de Paul pour combattre ce concept de transformation contenue dans le dogme de la résurrection : « Nous ressusciterons tous, certes, mais nous ne serons pas transformés »8. Et cette résurrection dont parle Paul ne peut pas être celle de la chair et du sang car, comme l’avançaient les cathares, Paul dit que « la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu, et que la corruption n’hérite pas l’incorruptibilité »9. Le corps piteux, corruptible, ne peut se transformer en corps glorieux, incorruptible.

Par ailleurs, il est significatif que dans cet exposé de la foi cathare concernant le Christ, il n’est pas question de la crucifixion. Cette crucifixion est centrale dans le catholicisme parce qu’elle est liée à la passion du Christ, autrement dit à sa souffrance. Dans la théologie catholique, le Christ est l’agneau pascal des sacrifices mosaïques qui ne doivent pas être interrompus. Le sang de ces pauvres bêtes est sensé expier les péchés du peuple. On comprend la logique, les bêtes innocentes subissent le châtiment destiné aux coupables. Par conséquent, pour les catholiques, la crucifixion n’est pas une exécution, c’est un sacrifice. Jésus est l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde. C’est pourquoi, dans le catholicisme et l’orthodoxie, les prêtres renouvellent ce « saint sacrifice » lors de l’eucharistie, mais pour les cathares, c’est du pur délire. La crucifixion n’est pas un sacrifice, c’est une exécution en bonne et due forme. La croix est un instrument de supplice et non un autel, et les légionnaires qui ont cloué Jésus ne sont pas des prêtres.

Pour les cathares, la crucifixion a permis de démasquer le diable derrière le dieu de la Loi mosaïque. Ils ne se privaient pas d’objecter que c’est lui qui a ordonné : « Si l’on fait mourir un homme qui a commis un crime digne de mort, et que tu l’aies pendu à un bois, son cadavre ne passera point la nuit sur le bois ; mais tu l’enterreras le jour même, car celui qui est pendu est un objet de malédiction auprès de Dieu »10. C’est aussi à cause de la Loi mosaïque que Jésus a été condamné à mort. La Loi n’est pas divine elle est d’essence maligne. Comme le dit le texte, c’est le diable qui « parla à Moïse et lui remit la Loi du Décalogue sur le mont Sinaï ». Pour les cathares, la crucifixion du Christ ne jouait aucun rôle déterminant, et encore moins ce qui est sensé avoir été sa résurrection. Le Christ, comme ils le disaient, était un ange, c’est-à-dire au sens propre un messager. Son mérite était celui d’avoir apporté l’Évangile de vie. Ce n’est donc pas par sa mort que le Christ a vaincu le diable, mais par la puissance de salut contenu dans l’Évangile de vie qu’il a annoncé en parole et en acte. Le texte dit précisément que le Christ « a vaincu le diable, celui qui avait l’empire de la mort ». C’est le diable qui met à mort ou qui sacrifie, non Dieu, le Père très saint et glorieux. La mort de qui que ce soit ne peut être source de vie et de salut.

Contrairement à la théologie catholique, le dolorisme ne joue aucun rôle dans la théologie cathare. Le salut n’est pas dû à la souffrance consentie par le Christ. Le salut provient de la « pénitence » que font les âmes ici-bas, et dans le texte les cathares disent que les « âmes commencent cette pénitence avec ceux de leur foi qui reçoivent l’imposition des mains ». Mais attention avec le terme pénitence. Il a été terriblement connoté par le catholicisme. Paenitencia en latin signifie regret ou repentir. Ce repentir, cette pénitence donc, c’est ce que l’on désigne habituellement sous le terme de conversion. Faire pénitence c’est se convertir. On comprend donc pourquoi chez les cathares la pénitence, la conversion donc, commence « avec ceux de leur foi qui reçoivent l’imposition des mains » parce que, comme le rapporte le texte, « cette imposition des mains est le baptême du Christ ».

En effet, les cathares ne pratiquaient pas le baptême d’eau, mais le baptême du Saint-Esprit. Le baptême d’eau n’est d’ailleurs pas attribuable au Christ mais à Jean-Baptiste. De fait, les tout premiers chrétiens ne pratiquaient pas le baptême d’eau, l’ablution rituelle juive qui fut introduite après coup, mais l’imposition des mains qui dispensait l’Esprit Saint, début de la pénitence de l’âme c’est-à-dire de sa conversion. L’âme ne vit plus selon la chair mais selon l’Esprit Saint qu’elle a reçu. La pénitence cathare c’est donc vivre selon l’Esprit saint. Ce n’est pas se fouetter. D’ailleurs, les cathares ne se livraient pas à ce genre de pratique.

En ce qui concerne l’eschatologie, le texte dit que « toutes les âmes réintégreront leur propre corps qu’elles avaient quitté quand elles furent ravies ». Pour les cathares le salut est tout d’abord universel. Toutes les âmes déchues réintégreront leurs corps célestes. Pas d’enfer donc et la résurrection ne concerne pas les corps terrestres mais les corps célestes. Les cathares disent en effet dans ce texte que « leur réintégration dans leurs corps est la résurrection des morts ». Le texte dit aussi que cette résurrection aura lieu le jour où le « Seigneur Jésus viendra {…] juger les vivants et les morts. Ce jour-là, Jésus-Christ appellera ces âmes, qui avaient été ravies par le diable, à venir dans son royaume comme nous l’avons dit, et alors ces âmes recevront la couronne de justice qu’elles avaient perdue quand elles furent ravies ». Deux questions se posent alors. Que deviennent les âmes qui ont fait pénitence en recevant l’imposition des mains et où attendent-elles le jour du jugement dernier ? Le texte ne le dit pas. Il n’est pas dit non plus comment le diable se débrouille pour continuer à animer les corps puisqu’il ne dispose que d’un nombre limité d’âmes, certes sans doute important, mais limité quand même. Faut-il penser que le jugement dernier surviendra quand ce stock d’âmes s’épuisera ? Mais cette question ne se pose pas si c’est le diable qui crée une âme à chaque naissance d’un nouveau corps. Nous avons vu que certains cathares professaient que c’était « par la puissance, le pouvoir et la volonté de ce prince du mal que tout est fait et naît chaque jour ».

Nous savons toutefois, par d’autres témoignages, que les cathares enseignaient que l’âme retournait à sa patrie céleste dès que le corps, qui la retenait prisonnière, décédait, seulement si, bien entendu, cette âme avait fait « pénitence », c’est_à-dire reçu l’imposition des mains. Sinon elle était réinsérée par le diable dans un nouveau corps, quel qu’il soit, humain ou animal.

L’idée d’un jugement dernier chez les cathares était sans doute une adaptation de leur discours à la pensée communément admise. Il est toujours plus facile d’être entendu en insérant son discours dans la croyance admise que de la révolutionner entière­ment. En réalité, les cathares réservaient à l’enseignement interne le salut immédiat des âmes qui avaient fait pénitence. De même en ce qui concernait les âmes qui n’avaient pas fait pénitence. Elle étaient réinsérées par le diable dans de nouveaux corps. Ce n’est que peu à peu que ces idées se popularisèrent, ce qui n’était pas encore le cas à l’orée du XIIIe siècle, date estimée de notre texte. Mais après tout, à cette époque, les catholiques ne se posaient pas plus de questions sur leurs propres doctrines. Ils se contentaient d’enterrer les corps dans une terre consacrée, un cimetière, pour préserver les corps de toute atteinte en vue de la résurrection et du jugement dernier. Les cathares n’avaient donc pas à donner des réponses à des questions que les catholiques eux-mêmes ne se posaient pas de prime abord. Toutefois, à l’époque de notre texte, l’idée d’un purgatoire commençait à pointer chez les catholiques. Cette invention fut validée par le concile de Lyon en 1274.

Enfin, la vraie originalité du texte de la Summula réside dans cet énoncé :« ils font la distinction entre l’Esprit Saint, l’Esprit Paraclet et l’Esprit Principal ». Mais l’auteur c’est manifestement embrouillé dans son explication. Il n’a pas vraiment compris la théologie des cathares sur ce sujet.

En effet, il explique tout d’abord que l’Esprit Saint est ce que Dieu à donné au ciel à chaque âme des « saints » pour sa garde et sa gouverne. Le texte dit : « Ils considèrent et disent que cet esprit est l’Esprit Saint, et qu’il est ferme parce qu’il est resté ferme quand les âmes succombèrent à la tromperie du diable, et aussi parce qu’il ne peut succomber au diable, même ici-bas, tant qu’il gouverne et garde l’âme ». Mais ensuite il dit que « chaque âme reçoit l’Esprit Paraclet ou Consolateur lorsqu’elle reçoit la Consolation au nom du Christ, selon leur usage ». L’Esprit Paraclet est manifestement le même que l’Esprit Saint. Le texte dit en effet qu’il « existe une multitude d’Esprits Paraclets » et « qu’ils furent faits ou créés par Dieu » et encore « qu’ils existent depuis toujours », comme nous l’avons vu au sujet des esprits des « saints ». De plus, si c’est l’Esprit Paraclet que le chrétien reçoit lors de son baptême d’imposition des mains, comment ce fait-il que l’Esprit Saint puisse résister « ici-bas » au diable s’il est resté au ciel ? Il nous faut conclure que l’Esprit Saint et l’Esprit Paraclet ou Consolateur est le même. C’est lui que le baptisé reçoit par l’imposition des mains. Son âme recouvre l’Esprit que Dieu lui avait donnée au ciel pour sa garde et sa gouverne. Ainsi, c’est parce que le chrétien est habité par l’Esprit Saint, qui est Paraclet ou Consolateur dans le monde d’ici-bas, que le chrétien peut rester ferme dans son engagement de vie chrétienne. Quant à l’Esprit Principal, c’est le même Saint-Esprit, source de tous les autres, qui demeure auprès du Père et du Fils. La trinité en quelque sorte. Mais la trinité cathare, n’est pas la trinité catholique. Le texte le dit on ne peut plus clairement : « ils disent que le Père est plus grand que le Fils […] Ils affirment aussi que l’Esprit Principal est plus grand que le Père […] ils croient que le Fils n’est pas Dieu, ni le Saint-Esprit ou Esprit principal. Ils croient au contraire que le Père est différent en nature du Fils et du Saint-Esprit, et le Fils différent en nature du Père et du Saint-Esprit. Ils pensent que seul le Père est Dieu ».

Enfin, le texte se termine sur quelques considérations éparses. Jésus n’a pas fait de miracles, il aurait donc, du point de vue de l’auteur, « joué et jonglé comme un prestidigitateur qui tire un lapin d’un chapeau ». Pour les cathares, comme le rapporte plus fidèlement Moneta di Cremona, « le Christ et son Église n’ont jamais fait de miracles matériels. Ceux dont on lit le récit dans le Nouveau Testament on été faits spirituellement »11. Pour les cathares, la guérison des malades par l’imposition des mains de Jésus préfigure le baptême spirituel. Ensuite, le texte parle d’un « David céleste » qui aurait annoncé la chute des âmes. Que voulaient-ils dirent par là ? La réponse est simple, nous savons que certains cathares réinterprétaient les récits de « l’Ancien Testament ». Ils disaient que tous les faits qui y étaient consignés s’étaient déroulés au ciel. C’est pourquoi il est question dans notre texte d’un David céleste. Il a annoncé au ciel la descente du fils de Dieu. Cette exégèse était pratique, elle permettait de justifier les références à l’Ancien Testament dans les textes évangéliques.

L’auteur conclu son texte en énonçant les « sept catégories de leur Église ». Il dit que « dans leur Église, qu’ils disent être l’Église de Dieu, il existe les fonctions d’évêque, de fils majeur, de fils mineur, de diacre, d’ancien et de leurs petits-fils, c’est-à-dire les chrétiens et les croyants ». Ce qui est exact, mais le plus intéressant dans cette description c’est cette question de « petits-fils ». Elle témoigne que les hiérarques cathares se considéraient comme des pères dans la foi et que les chrétiens et croyants étaient leurs fils dans la foi. Il faut encore remarquer que les croyants sont placés sur le même plan que les chrétiens. Ils sont eux-aussi, de plein droit, membre de l’Église cathare. Se sont des chrétiens en devenirs, des chrétiens en formation. Les croyants cathares étaient l’exact correspondant des catéchumènes de l’Église primitive.

LA DIVISIO :

Il s’agit de notices qui résument les énoncés théologiques des différentes écoles cathares : « Albanistes », « Concorezzistes » et « Bagnolistes ». Ces écoles, qui étaient constituées en Églises, se partageaient un même territoire. Une exception parmi les Églises cathares, parce que les Églises cathares étaient territorialement délimitées entre elles. Ce qui indique que ces trois Églises sont des scissions d’une seule et même Église, celle de la Lombardie, dont le premier évêque était un certain Marco, ordonné par Nicetas à Saint-Felix-de-Lauragais en 1167.

L’auteur de la Divisio a classé théologiquement ces Églises lombardes avec leurs pendants orientaux : l’Église de Bulgarie, l’Église de Dragovitsa et l’Église de Slavonie. Les particularités théologiques de ces Églises orientales s’immiscèrent visiblement en Lombardie. Elles sont sans doute à l’origine de la division des cathares Lombards. C’est ce que nous rapportent d’ailleurs les différentes sources sur le catharisme italien

Il faut remarquer que l’auteur de la Divisio ne mentionne pas les autres Églises cathares italiennes. Ces Églises étaient au nombre de trois : l’Église de Florence, l’Église de Trévise et l’Église du Val de Spolète. Contrairement aux trois églises lombardes, ces trois autres Églises italiennes conservèrent leur unité territoriale.

L’ÉCOLE DES « ALBANISTES » : Le texte commence par exposer les « erreurs de Dragovitsa » que professent les « Abanistes ». Il faut tout d’abord éclairer ces termes. La Drugucia, dont il est question dans le texte latin, que nous avons traduit par Dragovitsa, est l’une des multiples variantes qui désigne une région qui se situait autour de la ville de Philippopolis, l’actuelle Plovdiv en Bulgarie. L’étymologie provient d’une tribu slave, les dragovitsaï qui s’étaient établis dans cette région de la Thrace. Or, c’est en Thrace, vers le milieu du VIIIe siècle. que le basileus Constantin V déporta des chrétiens « hérétiques » de Syrie et d’Arménie pour s’en débarrasser. Il s’agissait de « pauliciens », c’est-à-dire le sobriquet des cathares d’alors. Nous le savons parce que le chroniqueur qui rapporte l’information dit que ce sont eux qui, en Thrace, « furent cause que l’hérésie des pauliciens se propagea »12. Une deuxième vague de déportation de « pauliciens », vers 970, à Philoppopolis même, vint renforcer cette première implantation dans cette Thrace qui était devenue entre temps la Bulgarie. Anne Comnène écrit d’ailleurs dans son Alexiade que les « bogomiles », les cathares donc, sont issus « de l’hérésie des manichéens appelés pauliciens »13. Quant à l’étymologie des « Albanistes », il provient d’un évêque qui s’appelait Albano. Ce personnage est mentionné par Salvo Burci dans son Liber supra stellaLivre supérieur à l’étoile -. Tout ce que nous savons de lui c’est qu’il succéda à Amizo vers 1200.

La notice dit que les « Albanistes » « tiennent pour certain qu’il existe deux seigneurs sans principe et sans fin, un absolument bon et l’autre absolument mauvais ». Chacun règne dans son territoire, le Dieu bon sur la « patrie céleste », le dieu mauvais sur la « création terrestre ». Chacun a créé aussi ces anges. Le texte ne le dit pas, mais ces anges du dieu mauvais ne peuvent être que les démons. Ces « deux seigneurs » sont aussi les créateurs de deux natures. Le Dieu bon a créé la nature « bonne, incorporelle, divine et céleste » tandis que le dieu mauvais a créé « la nature mauvaise, corporelle, animale et terrestre ». Bref, si par rapport à la Summula les termes ne sont pas les mêmes, les idées, elles, sont les mêmes. Dans la Divisio les anges remplacent les « saints » célestes de la Summula, mais la nature de ces anges reste identique à celle des « saints ». Le texte dit plus loin : « Ces anges étaient constitués de trois parties : de l’âme, du corps et de l’esprit ».

En revanche, en ce qui concerne le récit de la chute originelle, la Divisio apporte des éléments nouveaux par rapport à la Summula. Il est question d’un Lucifer qui est présenté comme « fils du dieu des ténèbres ». Il ne s’agit donc pas d’un ange de lumière qui aurait chuté par orgueil. Le texte dit qu’il « monta depuis son règne ici-bas au ciel supérieur » et qu’il se transforma « en ange de Lumière ». Le texte ne le dit pas, mais cette idée provient de la seconde épître de Paul aux Corinthiens : « Satan lui-même se déguise en ange de lumière »14. Il n’est pas inintéressant de relever que l’étymologie de Lucifer va dans ce sens-là. En latin lux fero, qui a donné en français Lucifer, signifie « porte lumière ».

Ensuite, le texte dit que les anges tombèrent dans l’admiration de ce bel ange et qu’il prièrent Dieu de le garder. Celui-ci accéda à leur requête et le nomma intendant des anges. Lucifer pervertit alors à tel point les anges qu’il put engager avec eux une bataille contre Dieu. La fameuse bataille dont il est question dans l’Apocalypse, nous l’avons vu dans la Summula. Vaincu, Lucifer fut rejeté du ciel avec les anges qui avaient combattu avec lui, mais, comme dans la Summula, ce ne sont que les âmes de ces anges qui déchurent. De même en ce qui concerne les corps de ces anges. Ils restèrent au ciel raides mort. Une fois arrivé en bas, Lucifer enferma les âmes de ces anges dans des corps fangeux. Le texte dit ensuite que le Christ est venu pour chercher ces âmes.

Le texte précise cependant que ce récit de la chute n’est pas partagé par tous les « Albanistes ». Pour les autres, Lucifer était un ange de Dieu puisque le texte dit « qu’il prit la malice des esprits malins et qu’ils rejoignit leur société ». Ce n‘est qu’ensuite que la fameuse bataille eut lieu dans le ciel. Pour les tenants de cette idées, « les corps humains que le dieu des ténèbres créa sont animés pour une partie par ces esprits impurs ou malins et pour l’autre partie par ces âmes qui chutèrent ». Il s’agit-là d’une originalité qui était loin d’être unanimement partagée. D’autres cathares disaient au contraire que « toutes les âmes étaient bonnes et égales entre elles ». Cette idée que les hommes sont animés par une âme bonne ou mauvaise relève probablement d’une observation du comportement humain. Il y a des hommes naturellement méchants alors que d’autres sont naturellement bons. Cette différence de nature était sans doute considérée comme une différence d’âme.

Mais le plus intéressant de cette notice c’est qu’elle rapporte que pour ces cathares « le diable a déjà été jugé ». Le jugement, le fameux jugement dernier de la tradition chrétienne, n’est pas à venir puisqu’il a déjà été prononcé après la bataille, quand le diable fut chassé du ciel. Il concerne donc le diable et ses anges, ou plutôt les démons, et non les hommes.

L’autre intérêt de la Divisio, c’est qu’il démontre que les cathares enseignent désormais ouvertement que les âmes passent d’un corps à un autre jusqu’à ce qu’elles fassent pénitence, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elles fassent retour sur elles-mêmes. Nous l’avons vu, cette pénitence est l’entrée en vie chrétienne par le baptême d’imposition des mains qui dispense le Saint-Esprit. Mais tant que ces âmes ne font pas cette « pénitence », le texte dit qu’elles endurent une toute autre pénitence. Elles subissent dans leurs corps successifs la conséquence de s’être détournées de Dieu. Elles endurent peines et souffrances que nulle mort ne met un terme.

L’ÉCOLE DE CONCOREZZO : Le texte commence par dire que les « hérétiques de Concorezzo tiennent leur hérésie de Slavonie et pour certains autres de Bulgarie ». Mais nous l’avons déjà dit, le De heresis catharorum in Lombardia associe seulement les Concorezzistes à la théologie de l’Église de Bulgarie. Il y a eu manifestement évolution entre la rédaction de la Divisio et celle du De heresis. Quant au terme de Concorezzo, il s’agit du nom d’une ville de Lombardie qui était le siège de cette Église de Concorezzo. Les Églises cathares, comme du temps du christianisme primitif, se limitaient au territoire d’une cité.

Ensuite, le texte se focalise sur l’explication de l’origine du mal et de la chute des anges. Pour une partie des « Concorezzistes », ce n’est pas un principe du Mal qui est à l’origine du diable et de la chute des anges, comme le pensaient les « Albanistes ». Cela avait été la conséquence d’un accident qui s’était produit dans le monde de Dieu. Le texte dit en effet qu’il existe « un seul Dieu, bon et omnipotent, sans origine, qui créa les anges et les quatre éléments » et que « Lucifer et ses complices péchèrent au ciel ». Mais cet accident du surgissement du mal, le péché, ils ne l’expliquent pas. Le texte dit en effet qu’ils « sont hésitants sur l’origine de leurs péchés », et que certaines disent mêmes « que c’est un arcane », un mystère donc. D’un point de vue métaphysique, c’est en effet inexplicable que le mal, un effet, puisse surgir, exister, sans un principe, c’est-à-dire une cause. Tout effet doit avoir sa cause. On comprend donc que certains « Concorezzistes » en est fait un mystère.

En revanche, pour une autre partie d’entre eux, le Mal à bien pour origine un principe extérieur au monde créé par Dieu. Ils expliquaient qu’il existait un chaos dans lequel se trouvait un mauvais esprit à quatre faces, et que c’était Lucifer, « qui étai bon jusqu’à ce moment là », qui descendit dans ce chaos et tomba sous la fascination de ce mauvais esprit. Après quoi, il monta au ciel et séduisit d’autres anges et c’est alors que Dieu les chassa. Un fois relégué dans ce chaos, Lucifer et ses anges se trouvaient bien embêtés. Ni eux, ni le mauvais esprit à quatre faces ne pouvaient diviser les éléments du chaos, dans lequel ils se trouvaient, pour créer un monde vivable. C’est alors que Lucifer obtint de Dieu l’aide d’un bon ange. Le texte dit que « c’est grâce à cette concession de Dieu et l’aide, la puissance et la sagesse du bon ange qu’ils divisèrent les éléments ». La création d’un nouveau monde pouvait alors commencer. La suite, concernant cette création, était entièrement puisée dans le livre de la Genèse. Les « Concorezzistes » disaient que « Lucifer est ce dieu qui est dit avoir créé le vaste ciel et la terre. Il fit ces ouvrages en six jours. Il modela aussi Adam et Ève à partir du limon de la terre et il insuffla dans ces modelages le bon ange ». De même quand ils expliquaient que Lucifer avait fait « Ève pour Adam, afin que par elle il le fasse pécher » et quand ils disaient que « la consommation du fruit défendu était la fornication ».

Cette variante de la genèse du mal et de la chute des anges est certainement celle que professait l’Église de Bulgarie. On trouve des parallèles avec l’Interrogatio Iohannis. dont on sait qu’il provenait de cette Église. En effet, Nous savons que c’est l’évêque Nazario de Concorezzo qui rapporta ce texte de Bulgarie. Il faut donc aussi conclure que les tenants de la cause accidentelle du mal et de la chute des anges se rattachaient sur ce point à la théologie de l’Église de Slavonie. Mais toutes ces considérations, sur le rattachement des différents énoncés théologiques des cathares italiens est une obsession typique des polémistes catholiques. Ils abordaient tout sous l’angle dogmatique et il ne faut pas se laisser enfermer dans leur approche. Répétons-le, les cathares n’étaient pas dogmatiques. On ne trouve pas chez eux de règles de foi, ou confession de foi, c’est-à-dire des énoncés dogmatiques. Leur règle de foi c’était leur engagement de vie évangélique. Tous les cathares, quelles que soient leurs opinions, avaient exactement cette même règle de foi. Il n’y avait pas une seule divergence sur cette foi-là. Chez les cathares, la foi se traduit par de mêmes actes, non par de mêmes croyances. Les croyances ou les idées que l’on se fait relève de la liberté de conscience.

En ce qui concerne les âmes, les tenants de la chute des Bulgares considéraient que les âmes naissaient par génération « comme le fait la chair à partir de la chair ». Le père de toutes les âmes était ce bon ange que Dieu avait concédé à Lucifer, probablement par compassion. Mais Lucifer, retors comme il était, ne rendit point ce bon ange à Dieu. Il l’enferma au contraire dans les corps d’Adam et d’Eve. C’est une idée qui ne manque pas de pertinence théologique, du point de vue de l’égalité des âmes. Nous savons que pour les cathares « toutes les âmes bonnes et égales entre elles ». Ce n’était que le diable qui opéra la distinction dans les corps. Quant aux tenants de la chute des Slavons, les âmes sont « ces esprits qui chutèrent du ciel » et ils « passent d’un corps à un autre jusqu’à ce qu’ils entrent dans un corps où ils peuvent se sauver ». Mais il y avait une limite de temps à cette possibilité de salut. Le texte dit qu’il viendra un temps, « la consommation des siècles », où « les bons et les mauvais seront jugés tous ensemble ». Le texte dit même que « les bons reprendront leurs places et les mauvais subiront la peine éternelle ». Il faut donc comprendre qu’en un temps donné, le fameux jugement dernier, les âmes qui n’auront pas atteint le salut seront damnés. Mais nous ignorons ce que deviennent alors les âmes qui ont atteint le salut. Elles sont sensées attendre en tous cas ce jugement dernier pour réintégrer la patrie céleste. Mais nous pensons que ce jugement dernier a été conservé par ces cathares comme épée de Damoclès. Son but but était d’inciter à entrer dans le salut ici et maintenant, et non à reporter ce salut à une vie ultérieure. En effet, nous savons que si les cathares prêchaient le salut universel, certains n’hésitaient pas à limiter le nombre des réincorporations. Il est donc clair que tous ces propos sur le jugement dernier ou le nombre limité des réincorporations visaient à mettre la pression sur les croyants tentés de repousser à une vie ultérieure ce qu’ils devaient absolument faire dans leur vie présente. Nul ne sait en réalité de quoi le lendemain sera fait. Ce qui compte c’est le ici et le maintenant, et non le lendemain.

Enfin, le texte dit que certains cathares faisaient la distinction entre les anges qui avaient chuté « non de leur propre volonté mais par contrainte » et ceux qui avaient chuté « en pleine conscience ». Comme le rapporte d’autres récits de la chute, il y eut au ciel un tel tumulte, quand les anges suivirent Lucifer dans sa chute, que d’autres anges, parfaitement innocents dans cette affaire, furent entraînés par le mouvement. Ces anges malencontreusement tombés avec ces anges qui acquiescèrent au diable sont les âmes des hommes, tandis que les anges qui suivirent Lucifer de leur propre volonté étaient certainement les démons. Comme nous l’avons déjà vu, pour les cathares l’homme est avant tout une victime que Dieu veut tirer de son mauvais pas et non un coupable d’office.

La notice se termine sur quelques considérations sur « l’Ancien Testament »  : « tout ce qui est écrit dans la Genèse, sur le déluge, la délivrance, la discussion entre Dieu et Abraham, la destruction de la Pentapole, à savoir Sodome et les autres cités, a été accompli par le diable, celui qui est nommé <Dieu> dans ce livre ». C’est donc lui qui « fit sortir le peuple de la terre d’Égypte, qui submergea pharaon dans la mer Rouge, qui donna la loi au peuple et qui le conduisit dans la terre promise ». Nous l’avons vu, cette conviction des cathares, que l’on ne retrouve chez aucun autre « hérétique », est la preuve de l’origine « marcionite » des cathares.

Maintenant, en ce qui concerne les prophéties de « l’Ancien Testament » sur le Christ, objection que leur opposaient les catholiques pour réhabiliter « l’Ancien Testament », les cathares disaient que Dieu s’était joué du diable en inspirant les prophètes. Mais pour ces cathares « concorezzistes », Dieu avait déjà dupé le diable en accédant à sa demande de pouvoir diviser les éléments pour créer le monde d’ici-bas. Comme le dit le texte, Dieu avait consenti à ce règne du diable avec une toute « autre intention », celle « de recueillir les fruits du bien par la pénitence de ceux qui doivent être sauvés ». Autrement dit aux mauvaises actions du diable, les cathares opposaient les bonnes actions de leur vie évangélique. Les chrétiens cathares agissaient comme l’invitait l’apôtre Paul : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien » (Ro. 12 : 21).

L’ÉCOLE DE BAGNOLO : Les « Bagnolistes » tirent leur nom de leur siège qui se trouvait dans la ville de Bagnolo. La notice qui leur est consacrée est très courte. Elle concerne uniquement les questions autour du Christ. L’auteur devait estimer avoir déjà rapporté les autres caractéristiques des « Bagnolistes ». Le De heresi nous dit qu’ils se rattachaient à la théologie de l’Église de Slavonie. Or nous avons vu que la théologie de certains « Concorezzistes » étaient inspirée de la théologie de cette Église de Slavonie.

Notre courte notice dit que les « Bagnolistes » associent la venue du Christ à un « temps de la grâce ». Le temps donc où le salut est possible. Cela implique qu’avant la descente du Christ, ce n’était pas le « temps de la grâce ». Le salut n’était pas possible. C’était le temps où régnait en maître le diable. Ils considéraient également que « le Christ, Jean-Baptiste et Marie furent trois anges qui apparurent dans <des corps> de chair ». Nous avons vu que l’idée que Marie était elle aussi un ange, comme le Christ, était plutôt Bulgare. C’est sans doute pourquoi l’auteur précise ensuite que « Certains de Bulgarie croient que Marie était une vraie femme ». L’originalité que l’auteur manifeste ici c’est que Jean-Baptiste aurait été lui aussi un ange envoyé par Dieu pour préparer la descente d’un autre ange, c’est-à-dire Jésus. Sur ce dernier, les « Bagnolistes » disaient donc fort logiquement que « le Christ ne prit pas chair véritablement, ni mangea, ni but, ni n’a été crucifié, ni n’est mort, ni n’a été enterré <véritablement> » et ils l’argumentaient en disant que « tout ce que l’on a cru voir faire conformément à la nature humaine, il le fit en apparence seulement et non réellement ». Mais c’était là le point de vue de quasiment tous les cathares, exceptés quelques-uns, comme l’évêque Desiderio qui, comme on l’a vu, disait que que le Christ avait eut un vrai corps humain. Ce Desiderio le tenait certainement de Bulgares qui n’entraient pas dans les vues classiques, puisque le texte dit que certains Bulgares croyaient que Marie était une vraie femme. Ces derniers enseignaient aussi que « le Fils de Dieu prit d’elle sa chair, qu’il mangea de la viande, qu’il fut crucifié dans cette chair et qu’il la délaissa au moment de son ascension ». Ces cathares Bulgares ne partageaient pas non plus l’opinion des « Bagnolistes » sur Jean baptise. Il était pour eux un personnage néfaste. Il avait été envoyé « par le dieu mauvais avec le baptême d’eau pour entraver la prédication du Christ ». Mais c’était-là l’opinion commune des cathares, excepté les « Bagnolistes » si l’on en croit notre notice.

Après ce court chapitre concernant les « Bagnolistes, » le texte de la Divisio comportait un autre chapitre sur les « Albanistes », mais Charles Moliner, l’éditeur de nos textes, n’a pas pu le lire parce que l’encre avait pâli au point de devenir illisible. C’est bien regrettable. Comme nous l’avons dit, il est possible que ce soit le résumé de la théologie bien particulière développée par Giovanni di Lugio dans son Liber de duobus principiis (Livre des deux principes). Ce Liber avait pour but de prouver que Bien et Mal ne pouvaient découler d’un seul et même principe mais nécessairement de deux principes. Mais ce n’est pas là son innovation. Son innovation, tient au fait qu’il considère que les textes de « l’Ancien Testament » soient tout à fait recevables, si on les lit comme lui les interprète. C’était une innovation, et pas des moindres, parce que comme on l’a vu, les cathares rejetaient en bloc « l’Ancien Testament » .

Après ce chapitre sur les « Albanistes », arrive l’Abrégé des erreurs des trois sectes. Ce n’est pas un texte différent de la Divisio, mais le résumé de celui-ci, même si l’on y trouve des propositions qui n’ont pas été rapportés par la Divisio. Il n’y a pas lieu à commenter cet abrégé. Il reste bien théorique et colle mal à la liberté de penser des cathares. Mais nous voyons bien dans ce classement l’obsession de l’auteur à vouloir étiqueter les cathares selon leurs doctrines. On voit bien aussi que dans la Divisio, l’auteur se perd dans le dédales des variantes des doctrines cathares. La liberté théologique des Églises cathares échappe à ses classements.

L’auteur est un dogmatique. Il aborde la théologie cathare avec son a priori dogmatique. On comprend donc aussi son arrière pensée. En étalant, la division doctrinale des cathares, il veut démontrer non seulement les points qui sont « hérétiques » par rapport à la doctrine catholique, mais aussi la supériorité de l’unité doctrinale de cette dernière. Pour lui, comme pour tous les catholiques, la vraie foi c’est la conformité aux dogmes édictés une fois pour toute par l’Église, la leur. Dogmes que nul n’était autorisé à mettre en doute ou à remettre en cause. Pour les cathares, au contraire, la vrai foi c’est l’unité de la pratique chrétienne. Or, quelles que soient les églises ou écoles, les cathares avaient exactement les mêmes exigences évangéliques. Rien, absolument rien, ne distinguait un cathare d’un autre. Ils avaient les mêmes pratiques, les mêmes rites, observaient les mêmes règles. Ils ne formaient en réalité qu’une seule et même Église.

LA DÉMONSTRATION :

Un dernier texte a été recopié. L’auteur, inconnu, prétend démontrer « comment on prouve qu’il n’y a pas de principe du Mal comme le prétendent les hérétiques ». Il utilise pour cela des arguments de la scolastique. Voyons-les en détail :

« Aucune privation n’existe indépendamment de son sujet, comme le cas par exemple de la cécité ou de la claudication. Donc, si on pense que le mal existe tout à fait indépendamment, c’est qu’il n’existe pas ».

Ici, l’auteur explique que la maladie n’existe pas en soi. Elle n’existe que chez le malade et il conclut que le Mal n’existe pas en dehors de l’homme. Autrement dit, le péché est pour lui indissociable de l’homme.

L’auteur ne se rend pas compte que son argument contre l’existence d’un principe du mal est aussi un argument contre l’existence de son Dieu. Réfuter l’un revient à réfuter l’autre. Son argument se retourne comme un sablier. Donc, en inversant la proposition, si la santé, autrement dit Dieu, n’existe pas indépendamment de l’homme, cela revient à dire in fine que Dieu n’existe pas. Mais pour répondre à l’argument de l’auteur dirigé contre les cathares, il faut se demander comment la maladie pourrait exister si celle-ci n’existait pas en dehors d’un corps sain. Comment un corps sain pourrait-il devenir malade par lui-même ? Il n’y a pas trente-six solutions. Ou bien le corps sain n’existe pas, puisqu’il possède en lui la potentialité de la maladie ; ou bien la maladie est extérieure au corps sain et c’est elle qui rend malade. Donc, contrairement à ce que veut démontrer notre auteur, cela revient à dire que la maladie, le principe du Mal, existe en soi, soit dans l’homme, soit à l’extérieur de l’homme. En tous cas, la maladie, autrement dit le principe du mal, se manifeste en l’homme et démontre par là son existence. Donc, le principe du mal existe.

« Aucun manque d’être n’existe en tant qu’être. Ainsi en est-il du mal, donc il n’existe pas ou plutôt il n’est rien par lui-même en tant que tel, si ce n’est existant par la raison dans le sujet ».

Ici, l’auteur dit que le mal n’a pas d’existence en soi, ce n’est pas un principe, il n’existe que « par la raison du sujet ». Autrement dit, le Mal est le produit de la raison humaine et il n’existe pas en dehors de celle-ci. Mais là encore, l’auteur ne se rend pas compte que son argument se retourne aussi contre son Dieu. Si sa proposition est vraie, son contraire doit l’être aussi. Donc, si le bien existe de même par la raison humaine, c’est que le Dieu de notre auteur n’existe pas en dehors de la production de la raison. Notre auteur n’a manifestement pas compris que ses arguments se retournent comme un sablier. Quand il contredit l’existence d’un principe du mal, il contredit l’existence de son Dieu.

L’argumentation de notre auteur contient toutefois une prémisse fallacieuse, contraire au point de vue des cathares. Les cathares, pour qui le mal était un principe, disaient « qu’il existe deux seigneurs sans principe et sans fin, un absolument bon et l’autre absolument mauvais ». Le mal n’était pas pour eux un néant, le contraire de l’être, mais le contraire du bien. Pour les cathares, le bien et le mal ont pour principe, pour cause si on préfère, Dieu ou le diable. Il y a bien égalité de statut de ces deux « seigneurs » mais antagonisme de leur nature. Il n’est nullement écrit dans nos textes que le principe du Mal, le diable, était néant ou absence d’être. Mais même en admettant cette fallacieuse prémisse, si le mal était un non-être, il n’existerait pas du tout, que ce soit par la raison humaine ou pas. Ce qui n’existe pas ne peut exister. Donc, si le mal se manifeste par la raison humaine, c’est donc bien la preuve qu’il existe et que ce n’est pas la raison humaine qui le crée. Comment l’homme pourrait-il créer par sa raison ce qui n’existe pas ? Inventer ce qui n’existe pas est une impossibilité. Il est impossible, par exemple, que la raison puisse inventer une forme géométrique autre que celles connues, puisque cette forme géométrique n’existe pas. La raison ne peut pas la créer parce qu’elle n’existe pas. Il faut donc croire que la raison ne peut créer que ce qui existe. Donc, nécessairement, le principe du mal existe.

Ensuite, l’auteur change de style. Il introduit le style interrogatif avec un « hérétique » imaginaire. Il cherche par ce moyen stylistique à confondre les « hérétiques » par le biais de cet « hérétique » que notre auteur prend au piège de ses questions. L’auteur de notre démonstration se donne ici un triomphe facile. Son « hérétique » ne répond pas selon le point de vue des cathares eux-mêmes, mais selon le point de vue de l’auteur. Notre auteur lit la théologie des cathares avec les lunettes catholiques. Il n’a manifestement pas pris en compte le point de vue des cathares eux-mêmes, mais il prétend pourtant le réfuter. Quoi qu’il en soit, notre auteur veut prouver qu’« il ne peut y avoir deux principes », puisqu’il dit que « par définition un principe existe avant toute chose ». Effectivement, si c’est de Dieu que découle bien et mal, il ne peut exister qu’un seul principe. Notre auteur nous explique donc, sans s’en apercevoir, que le mal tient son principe in fine de son Dieu. Mais pour les cathares, l’attribution du mal à Dieu était une totale aberration. Pour eux, le mal ne pouvait en aucun cas être attribué à Dieu. Dieu n’est pas le principe, ou la cause si on préfère, du mal. Donc, si le mal n’a pas pour principe Dieu, comme le soutenaient les cathares, c’est que le mal possède son principe ou sa cause en dehors de Dieu. Métaphysiquement, ces deux principes ne peuvent être qu’alors coexistants de toute éternité, nous l’avons vu.

Nous avons vu aussi que le mal, pour les cathares, avait pour origine soit une cause accidentelle, soit une cause extérieure à Dieu, c’est-à-dire le diable. C’est pourquoi l’auteur dit ensuite : « si l’hérétique prétend que ce principe du mal serait le diable. Je demande seulement si le diable pèche ». Alors là, il faut bien suivre le développement de l’argumentation parce que notre auteur biaise la pensée cathare à sa pensée catholique. À la question qu’est-ce que le péché, « l’hérétique » répond :« c’est agir contre une loi ». Là, notre auteur restitue bien la pensée cathare et catholique à ce sujet. Le péché c’est désobéir à la Loi, mais la Loi de qui ? Pour les catholiques, c’est Dieu qui a donné la Loi, alors que pour les cathares, nous l’avons vu, c’est le diable qui a donné la Loi à Moïse. Contrairement à « l’Ancien Testament », dans l’Évangile il n’y a pas de Loi. Quand Jésus dit par exemple « Ne jugez pas » (Luc 6 : 37), il invite à ne plus appliquer la Loi mosaïque, puisque c’est cette Loi qui permet le jugement. L’apôtre Paul dit aussi dans son épître aux Romains que « la loi est intervenue pour que l’offense abondât » (5 : 20). La Loi multiplie le péché, elle ne le résorbe pas. Il dit aussi aux chrétiens : « le péché n’aura point de pouvoir sur vous, puisque vous êtes, non sous la loi, mais sous la grâce » (6 : 14). Être en Christ, être chrétien donc, c’est passer à une tout autre « loi » que celle de la Loi mosaïque, qui est péché et mort : « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ. En effet, la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort » (8 : 2). En effet, l’esprit de la Loi n’est pas la loi de l’Esprit Saint qui donne aussi bien la vie que la liberté, et non la mort et la servitude. C’est pourquoi l’apôtre Paul disait à ceux qui voulaient maintenir la Loi mosaïque : « Je ne rejette pas la grâce de Dieu ; car si la justice s’obtient par la loi, Christ est donc mort en vain » (Galates 2 : 21). On comprend bien que la véritable justice s’obtient par la pratique de la grâce, de la dilection. Enfin, Paul disait aussi cette parole forte à ceux qui retombait dans le travers de la Loi : « Vous êtes séparés de Christ, vous tous qui cherchez la justification dans la loi ; vous êtes déchus de la grâce » (Galates 5 : 4).

Nous comprenons donc bien qu’en réalité, du point de vue chrétien, le péché c’est obéir à la Loi mosaïque. Nous insistons sur cet aspect de la prédication paulinienne, puisque notre auteur met en contradiction les cathares avec l’enseignement de Paul : « l’hérétique dit qu’agir contre la loi n’est pas pécher à l’inverse de ce que dit l’Apôtre : « Là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas non plus de faute »15 ». En réalité, ce qu’il dit des cathares et ce qu’il dit de Paul ne sont pas des oppositions. Les propos se complètent.

Mais si on revient à l’argumentation de notre auteur, il dit que le diable ne pèche pas s’il désobéit à sa propre Loi, puisque pour les cathares c’est le diable qui a donné la Loi. L’auteur biaise ici la logique cathare. Le diable n’agit pas contre sa Loi, il agit conformément à celle-ci. C’est pourquoi Marcion disait déjà en son temps qu’Adonaï était un dieu juste, il applique la loi. C’est pourquoi d’ailleurs ce n’était pas un dieu bon. La bonté n’est pas ce qui est juste. On l’a vu, dans l’Évangile la bonté ou la grâce est précisément ce qui révoque la justice de la Loi.

Enfin, la démonstration de notre auteur se termine par la conclusion suivante : « Il est donc clair que le Mal n’est pas un principe, que le diable n’était pas mauvais par nature et qu’il n’est pas un principe, puisqu’il a été créé en tant qu’ange bon par Dieu, qui est principe et créateur de toutes choses visibles et invisibles ». Il ne dit ici que le point de vue catholique, sans prendre en compte ce que les les cathares disaient. Nous l’avons vu, les cathares ont développé des théologies variées pour rendre compte de l’existence du mal, puisqu’ils ne voulaient l’attribuer ni à Dieu ni aux hommes. Pour eux, soit Lucifer a été corrompu par un principe du Mal, extérieur à Dieu : le dragon, le diable ou un mauvais esprit à quatre faces qui régnait dans le chaos, soit qu’il est devenu mauvais par une cause accidentelle. Ils ne pensaient donc pas tous qu’il existait un principe du Mal, mais tous n’attribuaient ce mal ni à Dieu ni aux hommes. Le dualisme, tant décrié et associé aux cathares, n’était pas le fondement de leur pensée. Ils n’avaient en tous cas pas de point de vue dogmatique sur l’origine du mal. L’essentiel pour eux reposait entre l’opposition du Dieu de « l’Ancien Testament », le diable, avec le Père Saint de l’Évangile. Le fondement de leur pensée était celle que Cerdon et Marcion avaient déjà exprimée. L’Église des cathares était l’Église d’appartenance de ces tout premiers théologiens de l’histoire chrétienne, qui nous renvoie eux-mêmes à l’enseignement de Jésus et à la prédication de l’apôtre Paul.

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1Première Apologie, LVIII.

2Voir, Adolf von Harnack, Marcion, l’évangile du Dieu étranger, Cerf, Paris, 2005, pp. 214 – 215.

3Apocalypse 12 : 4.

4C.f. Apocalypse 12 : 7.

5C.f. II Corinthiens 5 : 21, I Pierre 2 : 22 et I Jean 3 : 5.

6C.f. Jean Duvernoy, La religion des cathares, Privat, Toulouse, 1976, p. 78.

7C.f. Luc 24 : 36 – 43 et Jean 20 : 19 – 23.

8I Corinthiens 15 : 51.

9I Corinthiens 15 : 50.

10Deutéronome 21 : 22 – 23.

11Jean Duvernoy, La religion des cathares, op.cit., p. 85.

12Cf. Paul Lemerle, L’Histoire des Pauliciens d’Asie Mineure, dans Travaux et mémoires du Centre de Recherche d’Histoire et Civilisation de Byzance, t. 5, Éditions E. de Boccard, Paris, 1973, p. 78.

13Franjo Sanjek, Les chrétiens bosniaques et le mouvement cathare XIIe – XVe siècles, Éditions Nauwelaerts, Louvain, 1976, p. 56.

14II Corinthiens 11 :14.

15Romains 4 : 15.

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